Starwax magazine

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newsdécembre-2017

FANIA RECORDS STORY

FANIA RECORDS STORY

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Lancé au milieu des années 60 à New York, le label Fania est emblématique du renouveau musical latino. Efficace, la formule électrifie les rythmes afro-cubains ou le jazz à la soul et donne naissance à la fameuse salsa. Particulièrement dynamique, le catalogue catalyse, au fil des ans, la carrière d’une dizaine de figures du genre comme Celia Cruz, Hector Lavoe ou Ruben Blades. la firme transforme alors les concerts en messes incandescentes. et révèle autant de classiques désormais inscrits au panthéon de la musique populaire.


L’AGE D’OR DU BARRIO NEW-YORKAIS – PART I
L’actuelle profusion de productions cuivrées ne doit pas faire oublier les travaux de modernisation des sonorités afro-cubaines entamés dans les années 60. Parmi les chantiers, celui de la Fania est certainement le plus abouti. Créé en 1964 à New York par l’impresario Jerry Masucci et par le chef d’orchestre dominicain Johnny Pacheco (voir photo ci-contre), le label bouscule le conservatisme ambiant en sublimant le boogaloo, ce registre tropical mâtiné de rythm and blues alors en cours dans le Spanish Harlem. Formé sur le tas au métier de producteur, Johnny Pacheco use de son oreille pour repérer les jeunes talents, nombreux dans le barrio. Moins politisée qu’à Miami où les exilés cubains attendent la chute de la dictature castriste, la communauté latine de la grosse pomme est surtout peuplée d’Américains d’origine portoricaine. Une richesse culturelle dont s’empare Fania qui sort en 1967 « El Malo », un album signé par deux futurs piliers de la boutique : le tromboniste Willie Colon, ici en duo avec le chanteur Hector Lavoe. Innovante, cette production donne le la de ce que sera la Fania durant les vingt années à venir.

Ossature du label, la Fania All Stars se forme dans la foulée. Véritable vivier, ce big band composé d’une trentaine de membres est une redoutable machine à danser. Naturel-lement, cette dynamique imparable renvoie à d’autres side bands de l’époque comme Booker T. and the MG’s ou les Funk Brothers. Pourtant, à la différence de ces groupes, certains des musiciens de l’ensemble vont également s’épanouir en solo. C’est le cas du chanteur Ismael Miranda, du pianiste Eddie Palmieri et des figures tutélaires de l’orchestre : le timbaliste Tito Puente et la charismatique Celia Cruz. En 1968, le chanteur afro-philippin Joe Bataan fait paraitre « Riot ! » et rompt avec la discographie maison. À l’instar de l’impérissable « Acid » de Ray Barretto, cet enregistrement agrège divers courants, surtout la soul, qu’on retrouve sur « It’s A Good Feeling » ou « Daddy’s Coming Home ». Cette influence significative imprègne naturellement la scène internationale, notam-ment les premières sessions de Santana, les soli de Manu Dibango (lui-même jouera avec la Fania All Stars) ou la démarche flamboyante d’Edwin Starr. Inventé par et pour Fania, le terme salsa devient un slogan, notamment sur les scènes d’Amérique latine où le label brille de mille feux.

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Le sacre latino
Durant les années 70, le catalogue s’impose sur le marché, grâce à des sorties pléthoriques. Plus de 1000 références sont ainsi éditées entre 1965 et 1985. Le staff adopte une démarche pragmatique en rachetant d’autres sociétés comme Cotique ou Tico, en créant des shows radiophoniques et en implantant un studio dévolu aux groupes ou interprètes de l’écurie (Dictionnaire du Rock, Michka Assayas (Bouquins/Robert Laffont). La croissance de la Fania vire rapidement à l’hégémonie : plus de 80 % des productions hispaniques enregistrées durant cette période sur le sol américain proviennent de cette compagnie… Témoignage-clé, le film « Our Latin Thing » de Leon Gast atteste de cette popularité. L’enseigne est à son sommet au milieu des années 70 avec la participation de la Fania All Stars au festival Zaïre 74. Revue musicale de trois jours voulue par le boxeur Mohamed Ali, en prélude à son combat contre George Foreman pour le titre mondial de la discipline, cette manifestation est programmée à Kinshasa et regroupe de nombreuses stars comme B.B. King, James Brown mais aussi Franco et Tabu Ley Rochereau. La prestation du super-groupe de la Fania, emmené par Celia Cruz, offre non seulement une prestation impressionnante mais permet aussi à l’ensemble afro-caribéen d’explorer ses racines sur le continent premier, de joindre son répertoire à celui des nombreuses formations congolaises, elles-mêmes fortement empreintes de rythmes latins…

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En studio, deux disques symbolisent la place de la Fania à l’international. Sorti en 1978, « Siembra » est composé par Willie Colon et par le Panaméen Ruben Blades et reste l’un des enregistrements les plus aboutis de l’écurie américaine. « Plastico » offre un groove discoïde, « Maria Lionza » séduit par sa mélodie entêtante et « Pedro Navaja » transforme Ruben Blades en brillant narrateur. Une dimension artistique que ce dernier mettra à profit dans les années 80, mais avec un répertoire chanté cette fois ci en anglais. Composé en 1985 par le désormais célèbre mais tourmenté Hector Lavoe, « Revento » confirme cette ascendance sur la pop avec une reprise réussie du « Cancer » de Joe Jackson. Hélas, à mille lieues d’un classique tel « La Voz », certains arrangements synthétiques aujourd’hui datés font aussi de ce disque le chant du cygne de la Fania, canal historique.



CONGAS, DESCARGAS ET REMIXES – PART II
Dans les années 80, la Fania souffre de multiples distensions. Directeur artistique, Johnny Pacheco prend ses distances avec le label, même s’il continue de sortir des disques de sa composition. Et Jerry Masucci quitte la structure tout en gardant un œil sur son fonctionnement. C’est désormais l’homme d’affaires Ralph Mercado qui s’occupe de la firme. Autre point, l’apparition de nouveaux registres entame le règne du laboratoire musical new-yorkais. Le phénomène se traduit aux États-Unis par Miami Sound Machine et sa chanteuse, la pétulante Gloria Estefan. Cuba n’est pas en reste comme l’atteste le retour en grâce du son avec le vénérable Buena Vista Social Club. De son côté, l’Afrique conforte sa fascination pour les cuivres et les timbales (Orchestra Baobab, Laba Sosseh, Franco…) avec les excellents Africando. Enfin différents pôles de salsa croissent en Amérique du Sud. Le plus réputé est implanté à Cali en Colombie et sera popularisé en France par Yuri Buenaventura. Au-delà de ces révolutions sonores, le sort s’acharne sur la Fania: le chanteur Hector Lavoe alias La Voz s’éteint du SIDA en 1993. Et Jerry Masucci disparait en 1997, après avoir relancé la formule avec la Nueva Fania. La prestigieuse maison d’édition connaît pourtant un regain d’intérêt en 1994, à l’occasion de son trentième anniversaire. La célébration se déroule notamment à Porto Rico, terreau du label.

Après un début de troisième millénaire plutôt morne, la Fania retrouve un souffle créatif en 2011. Une nouvelle équipe lance le premier tome de la série de remixes Hammock House. Produit par Joe Claussell, le Lp « Africa Caribe » fait mouche. Outre un mix complet, des personnalités comme Celia Cruz ou Eddie Palmieri sont réhabilitées. À l’instar d’autres courants comme le jazz et la collection « Verve Remixed » ou la morna de Cesaria Evora avec la compilation « Club Saudade », la salsa révèle les nouveaux sorciers du beat. Pour Michael Rucker, directeur marketing de la Fania, cette nouvelle phase de développement n’est en rien opportuniste : « Notre esprit est basé sur la fierté culturelle et sur le plaisir de jouer. On retrouve ces sentiments dans les paroles, lors des concerts mais également dans nos engagements sociaux. Il s’agit d’ouvrir le label à un autre public. Pour nous, le but est que cette marque soit encore présente dans 50 ans. Et qu’elle puisse transmettre des monuments comme « Comedia » d’Hector Lavoe ou « Siembra » de Willie Colon et Ruben Blades ».




Salseros 2.0
Les travaux diffusés depuis six ans sont à l’aune. Un nombre conséquent de créateurs internationaux comme Quantic ou bien encore Philippe Cohen Solal et son collectif Gotan Project subliment les titres originaux. Symbole du clubbing latino sous la bannière Masters at Work et neveu d’Hector Lavoe, Louis Vega décline sa pierre philosophale, soit l’immense « Nuyorican Soul », au travers de sélections bien senties. D’autres Djs moins connus mais tout aussi talentueux apparaissent, dans des cadres parfois singuliers. L’Espagnol Turmix s’est ainsi distingué au prestigieux MoMA. Et Bosq a sorti il y a quelques mois l’épatant « San Jose 51 », en compagnie de la Candela All-Star. Prolixe, le musicien prépare un album dévolu au patrimoine afro-colombien. Le disque paraîtra au printemps 2018 : « On aime Bosq, ce qu’il offre depuis maintenant quelques années. Sa touche de Dj-remixeur est incroyable. Elle réside en de nombreux titres inspirés par la Fania, mais orientés vers le dancefloor. Nous avons différents projets avec lui » confirme Michael Rucker qui insiste sur la bonne santé des rythmes tropicaux : « Ces musiques ne cessent de se développer, tant aux États-Unis que dans le reste du monde. Nous programmons une résidence mensuelle à New York appelée l’Armada Fania (Audio ci-dessus et photos ci-dessous). Et puis un projet comme «Havana Meets Kingston» (fusion de reggae et de musiques cubaines réalisée par Mista Savona) nous conforte dans cette volonté de métissage. C’est comme ça que la salsa est apparue. Plus la musique se globalise, plus l’auditoire se développe… ».

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Naturellement les récents projets défendus par la Fania sont disponibles en vinyle. Ici point de pressages vulgaires. Les remixes mis à disposition par la nouvelle génération de beatmakers sont autant de pistes pour les Dj’s. Qui offrent depuis un nombre illimité de versions… Enfin les fans de l’âge d’or du label sont comblés avec la réédition de classiques de la salsa comme « Cosa Nuestra » de Willie Colon (et sa pochette qui recycle l’imagerie mafieuse), l’immuable duo « Celia & Johnny » ou bien encore le double album mythique de la Fania All Stars, en concert au Yankee Stadium dans les années 70.

Par Vincent Caffiaux / Photos (D.R.) //// Article extrait du Star Wax n°44 et n°45