Starwax magazine

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BOSQ INTERVIEW

BOSQ INTERVIEW

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Moitié du duo Whiskey Barons, originaire de Boston, Bosq est un artisan du beat à la sauce afro-latine et un tantinet house. également Dj, il est réputé pour ses edits funky et up-tempo. il cumule les sorties chez Ubiquity, soul clap records et récemment pour le légendaire label Fania. Aujourd’hui installé à la savane de Bogota, il évoque sa méthode de production et ses futures sorties. entretien avec un hardcore digger que vous allez certainement entendre régulièrement ces prochaines années.


Où as-tu grandi et as-tu baigné dans un environnement musical ?
J’ai grandi sur la côte est des États-Unis, sur une petite péninsule à une heure de Boston. C’est un coin magnifique, parmi mes plages préférées au monde. L’été nous avions donc énormément de touristes et un afflux important de travailleurs étrangers, en particulier des Jamaïcains. Je me suis entiché très jeune de reggae et de dancehall. Et j’étais complètement obsédé par tout ce que RZA pouvait produire. À l’âge de dix ans je me suis procuré, par le biais de mon frère aîné, l’album « Enter The Wu-Tang (36 Chambers) » de Wu-Tang Clan. Je l’écoutais en boucle. À la maison on pouvait entendre surtout ce qui était dans l’air du temps, Tears for Fears, The Talking Heads, etc. Ma famille jouait de la guitare et était fan de Bob Dylan. Lors des réunions, elle chantait du folk. Donc très jeune j’ai connu ça.

Tu es un fan de musique latine. Qu’elles sont tes origines ? Et ta famille parlait-elle l’espagnol à la maison ?
À présent je parle l’espagnol, mais pas tout le temps. Mes origines sont surtout irlandaises et anglaises. Je n’ai pas de sang hispanique pour autant que je sache. Ma connaissance de la musique latine s’est élaborée progressivement, et naturellement en tant que Dj, en diggant. Je me suis reconnu dans cette musique. Elle m’a pris par les tripes et je n’ai jamais cessé d’y penser. Et ça continue encore et encore. Ma femme est chilienne donc sa langue maternelle est l’espagnol. Maintenant nous habitons en Colombie donc je parle cette langue. Et je m’améliore. Mais je dois admettre qu’à la maison je préfère l’anglais.

Tu as travaillé avec Ray Lugo de Kokolo. L’afrobeat est donc une influence…
J’ai, en grande partie, découvert cette musique à l’université grâce à un professeur de musique nigérian. Puis je me suis autant passionné pour les musiques du Nigéria et de l’Afrique de l’Ouest que pour la musique latine. C’est d’abord la musique africaine qui m’a touché. Fela est sûrement celui qui m’a le plus influencé, autant par sa musique que par sa manière de dénoncer la corruption du gouvernement local. C’est quelque chose que nous avons particulièrement besoin de jouer maintenant en tant que musiciens, dans le climat politique actuel. Musicalement l’influence de l’afrobeat est systématique dans toutes mes compositions, même si ça ne sonne pas forcement comme de l’afrobeat. La manière dont Fela mélangeait des idées musicales complexes, des rythmes endiablés, avec un message révolutionnaire est pour moi le plus grand accomplissement possible dans la musique.

Tu es Dj, bassiste et beatmaker. Mais n’as-tu pas commencé par le Djing ?
Je joue un peu de basse mais je maîtrise mieux le piano et les percussions. Je viens de me mettre aux cuivres, notamment au sax. Mais j’ai encore besoin de m’entraîner. J’ai commencé à peu près simultanément la production et le Djing. J’ai toujours préféré faire de la musique que d’être Dj dans les clubs. J’ai commencé à faire du découpage sur Pro Tools avec un ordinateur qu’on m’avait prêté, vers l’âge de quinze ans, je suppose en 1998. Je produisais surtout des beats hip-hop expérimentaux et étranges. J’ai seulement commencé à jouer en club à l’université.


Qui est l’autre moitié de Whiskey Barons et comment est-ce que ça a débuté ? Est-ce que la scène latine de Boston est importante ?
La scène latine n’est vraiment pas importante à Boston. C’est une ville étudiante, donc il n’y a peu de place pour la scène underground, qui a du mal à se développer. Le duo Whiskey Barons est composé de Bogart et moi-même. Nous avons mixé ensemble pendant quelques années avec le collectif Flavorheard qui était musicalement éclectique. Mais nous avons décidé, en parallèle, de lancer un projet focalisé sur les musiques latines et le vieux son soul-funk. Avec le temps nous nous sommes concentrés de plus en plus sur les musiques latines.

Quand vous travaillez sur un remix, exemple « Got To Have You » de Joanne Wilson, comment partagez-vous la production ?
C’était un processus assez simple. Nous essayons toujours de respecter les morceaux originaux en rajoutant juste quelques éléments pour que ça passe mieux en club. Pour cet edit, je crois que nous avons travaillé ensemble, dans le même studio. À tour de rôle nous essayons des effets, des filtres afin de trouver le groove le plus efficace. Souvent c’est une des meilleures choses à faire car on prend du recul. Pendant que l’un s’attarde sur des détails, l’autre à une vision d’ensemble.

N’avez-vous jamais eu de problèmes liés au droit d’auteur en sortant des white labels ?
Si ! Des artistes des années 70 étaient très en colère et certains ont menacé de fermer notre label. Pourtant nous n’avons jamais vraiment gagné d’argent avec ça, nous éditions des pressages limités. C’était trop peu pour qu’il y ait des poursuites en justice. Je peux comprendre que les détenteurs de droits soient bouleversés, c’est pourquoi nous avons toujours veillé à bien créditer les artistes.

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Quelles machines utilises-tu pour produire des beats, des edits ou des remixes ?
Toutes mes productions sont faites avec Logic, mais j’utilise aussi beaucoup d’autres machines. Maschine est géniale pour la programmation de batterie, Arturia possède de superbes synthés aux sonorités rétro. Depuis que j’ai laissé mon vrai Rhodes aux États-Unis, j’utilise le software Nord pour jouer du piano, de l’orgue ou du Rhodes. J’ai aussi enregistré des sons live. Ce qui est, je pense, la clé de mon son. Des tonnes de percussions, de cuivres, de guitares… En termes d’équipement, c’est surtout des instruments que je désire ! En ce moment, en Colombie, j’aimerais mettre la main sur les grands marimbas de la côte Pacifique. L’autre jour, j’ai concrétisé un de mes rêves en obtenant un ensemble de tambours du cru.

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Certains pensent que ce n’est pas bon de faire des edits parce que ça dénature le titre original. Surtout quand il est déjà excellent, comme « La Murga » du groupe vénézuélien Los Melodicos…
Les edits ne sont que des outils. Ils aident à diffuser le titre auprès d’un maximum de personnes. Au début j’étais intéressé pour faire des edits d’afro-funk 70’s, afin de pouvoir les mixer en club avec d’autres morceaux plus modernes. Il y a des gens qui ne sont pas ouverts aux versions originales, mais ça fonctionne avec une bonne basse et une batterie supplémentaire. Ce que je dis aux personnes, c’est d’écouter la version originale. L’original existe et existera toujours. Ce qui me dérange avec les édits, c’est le mérite attribué à un producteur, juste pour booster une batterie et utiliser un filtre. C’est pourquoi je suis un peu soûlé de cette scène. Le public dit toujours : «Woah c’est incroyable». Alors que l’édit aide juste à booster un peu l’original, qui est déjà incroyable. Obtenir de la reconnaissance pour cela, c’est un peu léger. Bien créditer l’artiste original est donc très important, d’autant que certains sont ignorés de nos jours.

Tu as travaillé sur un maxi avec Kaleta, l’un des guitaristes de Fela Kuti. Comment l’as-tu rencontré et comment avez-vous procédé ?
C’est génial de travailler avec Kaleta. Nous mijotons quelque chose ensemble en ce moment pour mon nouvel album. Je l’ai rencontré pour la première fois grâce à mon ami Pablo Yglesias alias Dj Bongohead qui connaît tout le monde. Kaleta n’est pas seulement un guitariste, il a fait toutes les voix. Il est également un compositeur et un arrangeur exceptionnel notamment pour les cuivres ! C’est vraiment un honneur de collaborer avec lui. Pour les premiers travaux, je lui envoyais l’instrumental puis il complétait et je faisais les arrangements …

Sais-tu jouer d’autres instruments que la basse ?
Je joue beaucoup d’instruments mais pas très bien (rires). J’ai tendance à jouer tous les claviers et percussions sur la plupart de mes morceaux. Parfois je joue de la basse en live. Mais je pense que je joue mieux de la basse avec un clavier. Dernièrement, j’ai joué de la trompette et du saxophone de manière discrète, comme si je façonnais mes propres samples. J’aime jouer des instruments, je n’arrive pas à atteindre ce niveau de plaisir en mixant, en tant que Dj. Je pense que tout le monde devrait en jouer, pour son bien-être au moins.

On te voit souvent avec le producteur-Dj Nickodemus. Avez-vous fait des tracks ensemble ?
Nickodemus et moi avons mixé ensemble un paquet de fois. Mais concrètement rien ne s’est fait. Certainement parce que nous sommes tous les deux toujours bien occupés. En tant que membre de Whiskey Barons, j’ai fait un remix pour l’un de ses projets. Mais c’est tout. J’espère que ça se fera bientôt. Nickodemus est un Dj incroyable et il est aussi quelqu’un de très bien humainement.

Depuis quatre ans, tu as décidé d’éditer des projets en solo sur l’excellent label californien Ubiquity. Est-ce que cela signifie pour eux une volonté de s’ouvrir au remix et à la musique électronique ?
Depuis plus longtemps que cela en fait. C’est simplement que mes premiers titres sont sortis il y a seulement quatre ans. À cette époque, je ne pensais pas à une méthode pour trouver un label. Tout ça s’est fait grâce à Internet. Ubiquity était un coup d’essai pour moi. Heureusement mon ami Kon a donné un de mes titres avec Kaleta à l’un des employés d’Ubiquity et ils ont adoré. Ils avaient d’autres projets d’afrobeat signés à ce moment-là, mais ils ont probablement voulu collaborer avec moi parce que mon son est un bon mélange entre sonorités rétro et modernes. Ça leur a permis d’élargir leur catalogue parce qu’il y a diverses influences dans mes albums. Maintenant je travaille avec eux en Californie, avec Fania à Miami, avec Soul Clap. Quand je ne travaille pas avec Razor N Tape à Brooklyn. Plus personne ne se réunit en salle de réunion de nos jours. Il est aussi facile de travailler avec quelqu’un installé en Europe qu’avec une personne qui a son bureau à côté de chez toi.

Depuis la sortie de tes bootlegs « Tumbao » et « Enferma Nocturna » en 2015, le label Fania Records t’a contacté. Comment cela s’est-il passé au plan de la création ? Est-ce que cela a ouvert de nouvelles portes ?
Ouais ! Je me souviens avoir envoyé un message à l’un des chefs de Fania via Facebook. Il m’a dit : « Nous devrions en parler ». Nous avons pensé qu’il allait nous attaquer en justice (rires). Heureusement, Fania a préféré travailler avec moi. C’était génial d’avoir l’opportunité de faire des remixes officiels et d’accéder aux pistes séparées de musiques incroyables. Ce sont des gens qui me soutiennent et qui sont très sympathiques. Le plus excitant, c’est que je vais continuer à produire pour eux des compositions personnelles aux saveurs latines. Vous ne pouvez pas battre Fania Records dans ce domaine !


En 2016, tu as rejoins The Candela All-Stars pour leur deuxième album. Comment les as-tu rencontrés ?
Cela est arrivé grâce à un ami. Dj Lucha Libre m’a présenté à Tempo Alomar et Pablo qui gèrent Candela Records. J’ai fait un titre intitulé « Tumbalá » avec Tempo. Quand Pablo l’a entendu le lendemain, ils ont décidé de m’inviter à Porto-Rico pour faire un disque entier. Comme ils avaient fait avec les gars de Truth & Soul. Pour l’album, j’ai écrit et produit toute la musique, puis nous avons fait appel à des chanteurs et des musiciens pour rejouer certaines de mes parties ou pour ajouter de la trompette, du saxophone ou de la guitare pour améliorer l’ensemble. Je suis allé là-bas avec une belle esquisse et une liste de ce que je souhaitais ajouter pour chaque titre afin d’enregistrer autant que possible. Puis je suis revenu chez moi avec tous les enregistrements. J’ai arrangé les chansons et terminé le travail.

Tu es aussi digger. Combien de vinyles possèdes-tu ?
Bonne question. Avant de déménager en Amérique du Sud je me suis débarrassé de beaucoup de vinyles et j’ai stocké le reste. Je possède probablement entre dix et quinze mille vinyles. De la qualité plutôt que la quantité, par contre.

Si tu avais un budget illimité pour acheter trois grosses pièces ultra-rares, lesquelles choisirais-tu et pourquoi ?
C’est dur ! Honnêtement, je préfère découvrir de nouvelles musiques plutôt que d’avoir des disques qui coûtent cher. Bien sûr il y a des vinyles chers que j’aimerais avoir… Je pense à « Body Music » d’Afro Funk. Ou au pressage original privé de The Choirs Of First Baptist Church Of Crown Heights Inc. Il contient le premier enregistrement en live de « Stand on the Word ». Mon titre favori de tous les temps. Le dernier mais non le moindre : j’aimerais une copie du 12 inch « Keep on Dancing » de Kiki Gyan. Une fusion parfaite entre afro et disco.

Tu dis être influencé par la musique de Cerrone. Trouves-tu la disco française particulière ?
Il apporte toujours un groove incroyable avec une grande variété de styles, et ça m’inspire. J’aime aussi beaucoup sa manière de fusionner les styles africains avec le disco comme pour le projet « Africanism ». La disco française a définitivement une certaine touche. Je ne vais pas prétendre être un expert mais j’apprécie toujours autant.

Quels sont les privilèges offerts par ton statut de Dj ou de producteur ?
Ils vont de paire. C’est merveilleux de pouvoir tester ses propres morceaux et de voir comment le public réagit sur une piste de danse. Puis ensuite de pouvoir modifier des éléments si tu en as envie. Ça permet également d’étudier comment les gens se comportent selon les musiques. Tu passes littéralement des heures et des heures chaque semaine à jouer de la musique en portant une attention particulière aux comportements des individus. Ils te donnent des idées que tu peux appliquer à tes propres productions. Etre Dj donne également la possibilité de voyager et de rencontrer des gens du monde entier qui aiment ta musique, ce qui est un sentiment incroyable. Etre Dj est un bon équilibre, surtout pour un producteur comme moi qui a tendance à faire le maximum de choses tout seul.

Pour finir, souhaites-tu ajouter quelque chose, des projets ?
Oui bien sûr ! J’ai un nouveau projet que je n’ai pas encore révélé. C’est « Body Music » avec Vito Roccoforte, qui a été le cofondateur et batteur de The Rapture. Nous avons un disque un peu jazzy, gospel, disco-house à venir sur Razor N Tape, en février. En ce moment je termine également un troisième album pour Ubiquity Records. Et je travaille sur un autre album avec plein d’influences latines qui sortira chez Fania Records. J’ai de quoi être occupé ! Dans l’immédiat j’attends la sortie d’un remix que j’ai fait pour Renegades of Jazz. Et un autre pour Jeffrey Paradise de Poolside. Je fais aussi un reworks / remixes pour l’orchestre Poly-Rythmo, à paraître chez Sol Power Records.

Par Supa Cosh… / Photos par Constanza Leal