Starwax magazine

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ED PISKOR / INTERVIEW

ED PISKOR / INTERVIEW

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Ed Piskor n’est pas Dj mais bien un dessinateur américain originaire de Pittsburgh. On lui doit déjà trois volumes de « Hip Hop Family Tree ». La BD est marquée par l’esthétique des comics, et raconte les balbutiements du hip-hop à New York. Même si l’artiste est né au début des années 80, il a su habilement retranscrire la dualité des Djs au sein des sound systems, le désir de passer de la rue aux clubs… Alors que le deuxième volume traduit en français sort prochainement, retour sur cette saga avec son auteur.


Comment as-tu découvert le hip-hop ?
Je suis né à Pittsburgh en Pennsylvanie au milieu des années 80. C’est à six heures de New York par la route. J’ai rapidement été environné par la culture hip-hop. Le quartier où je suis né était peuplé essentiellement d’Afro-Américains. J’étais d’ailleurs un des seuls blancs dans mon quartier. Les bandes traînaient dans les rues avec des ghetto-blasters, se saluaient à leur manière, squattaient les blocks et elles rappaient des freestyles. Il y avait aussi une culture vestimentaire propre aux macs et aux prostituées qui était fascinante à regarder à cette époque. Je n’ai pas découvert le hip-hop, j’ai grandi avec tout simplement. C’est comme un repas que vous avez devant vous chaque jour ou comme quelque chose qui flotte dans l’air !

Tu as essayé le graffiti. As-tu tâté du Djing ?
Non, je suis d’abord un dessinateur de bande dessinée. Alors tout l’argent dépensé l’a été pour l’achat de BD et de fournitures pour dessiner. Je n’ai même pas investi dans un lecteur de cassettes permettant d’enregistrer de la musique.

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Comment est venue l’idée de Hip Hop Family Tree (HHFT) ?
J’ai toujours été un fan des disques de hip-hop. Durant mon enfance, j’avais une très belle collection de cassettes enregistrée par mes potes. Donc je connais vraiment bien tous ces albums de hip-hop dont je parle dans mes BD. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’autres dessinateurs de BD qui maîtrisent autant que moi la culture hip-hop. C’est rare d’avoir ces deux talents à la fois. Alors je me suis senti à l’aise pour aborder l’histoire avec une bonne sensibilité. Je voulais que ce soit authentique. En travaillant sur cette œuvre, j’en ai profité pour compléter mon savoir sur le sujet.


Chez Star Wax, nous sommes contents que tu ais mis le Dj en avant. As-tu des amis Dj ?
C’était comme ça à l’époque : le Dj était le numéro un et le Mc était derrière lui. C’est grâce au Dj que tout a commencé. Oui j’ai des amis Djs. J’ai aussi interviewé des Djs qui étaient les pionniers du mouvement, comme Fab 5 Freddy, Kaz et d’autres gars. Mais la plupart des informations obtenues viennent de mes recherches. Notamment toutes les interviews radios qu’Afrika Bambaataa a pu faire et qui sont toutes archivées sur YouTube. Et si on les écoute régulièrement, on peut retracer l’histoire pour en faire une BD. Après si il y a des erreurs, voyez ça avec Bam ! (Afrika Bambaataa, Ndlr).

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Comment as-tu découvert l’anecdote d’Afrika Bambaataa, son remplacement des macarons des vinyles par des faux ?
Je sais exactement où j’ai entendu ça. C’est une anecdote de Dj Red Alert extraite d’une vidéo de la Red Bull Music Academy. Si vous cherchez sur YouTube, vous verrez : il s’agit d’une vidéoconférence de trois heures.

Est-ce que d’anciennes pochettes de vinyles ont été utiles pour dessiner des personnages ?
Pour le tome un, les pochettes des débuts du mouvement hip-hop étaient vraiment trop basiques et sans graphisme. Il n’y avait pas de photos sur ces pochettes. Ce sont vraiment les photographies de Joe Conzo qui ont été importantes pour mon travail. Ainsi que les prises de vue d’Henry Chalfant et de Martha Cooper, les photographes de Subway Art (Interview ici). En tout cas je ne me suis pas inspiré des pochettes pour cette période. Je suis allé essentiellement sur Internet pour me documenter. D’ailleurs, il me semble que Joe Conzo a offert l’intégralité de ses archives photographiques à l’université Cornell à NYC. (Comme Bambaataa pour sa collection de vinyles, Ndlr).

Ta technique de dessin semble aussi faire appel au numérique. Où est la limite entre dessin et digital dessin ?
Tout est dessiné à la main en noir et blanc. Puis c’est scanné et je rajoute de la couleur de façon digitale. Ce qui me prend beaucoup de temps c’est de colorier avec l’aide de l’ordinateur tout en donnant l’impression que c’est fait à la main.

As-tu déjà pensé à adapter HHFT au cinéma ?
En fait la bande dessinée, c’est tout pour moi. Et c’est la seule chose qui m’intéresse vraiment. Mais si quelqu’un vient avec une grosse somme d’argent pour en faire un dessin animé je prendrais son argent. En fait c’est un des revenus majeurs pour les dessinateurs américains. On appelle cette démarche « posez une option ». Tous les dessinateurs font ce genre de deal, mais très peu de projets voient le jour. La procédure est toujours la même : un éditeur ou un studio de cinéma vous donnent une certaine somme pour acheter les droits pour un an et ils essaient de sortir le projet avec un distributeur. Si, au bout d’un an, le projet n’aboutit pas vous récupérez vos droits.

Selon Seen (précurseur), le graffiti est né avant la musique hip-hop. Seen écoutait d’autres musiques dans son walkman… Pourquoi selon toi le graff est souvent assimilé au hip-hop ?

Oui, bien sûr. Le graffiti est un terme grec qui remonte en 150 (IIe siècle). La première chose à propos de Seen est son amour pour d’autres musiques. Lorsqu’on le voit peindre dans le film « Style Wars », c’est sur Dion « The Wanderer », du rock and roll. Je trouvais ça vraiment cool. C’est surtout après la sortie du film « Wild Style » que le mouvement s’est lié au rap. « Wild Style » est vraiment responsable de cette association. Il faut dire aussi que le mouvement vient principalement des quartiers afro-américains, même si les blancs peignaient aussi. En tout cas c’est ma théorie. Mais Charlie Ahearn, le réalisateur de « Wild Style », était là à l’époque. Il vous l’expliquerait à sa manière.

Finalement la notion de sound system était importante. Aujourd’hui cela n’existe plus alors que ça perdure dans la culture reggae. Une explication ?
(…) C’est une question intéressante. En effet les pionniers du mouvement, Dj Kool Herc, Grandmaster Flash et Bambaataa sont Jamaïcains. Ils ont probablement été influencés. Il semble que cette tradition se soit estompée… Intéressante cette remarque car je n’ai jamais pensé à la chose sous cet angle.

HHFT est un gros succès aux Etats-Unis. Depuis as-tu des traitements de faveur de la part de la communauté hip-hop ?
Je ne sais pas. J’ai bossé avec Public Enemy sur la création de figurines à leur effigie. C’était une chouette collaboration. Mais je ne le fais pas pour avoir des privilèges. En fait je veux juste qu’on me laisse tranquille pour que je puisse dessiner mes BD et vivre ma vie. De plus dans le hip-hop « We don’t kiss ass » (on n’est pas des faux-culs, Ndlr). Je ne pense pas que les gars du hip-hop soient plus cool que moi. J’aime cette musique mais je n’ai pas envie d’embrasser le cul de qui que ce soit !

« LA MOTIVATION PRINCIPALE DES B-BOYS N’ETAIT PAS DE JOUER DANS LA RUE MAIS DANS LES CLUBS »

Blondie, via son hit « Rapture », a interpellé les médias de masse, valorisant ainsi les Mcs, les Djs, les graffeurs et donc la culture hip-hop. Penses-tu que ce fut un moment crucial pour le mouvement ?
Les graffeurs, les Djs, les Mcs et les danseurs hip-hop auraient pu mourir sans son aide parce que lorsque tu creuses vraiment, tu te rends compte que la motivation principale des B-Boys n’était pas de jouer dans la rue mais dans les clubs. Il fait froid dans les terrains vagues, ils voulaient être à l’intérieur dans les clubs mais ils n’avaient pas d’argent pour s’acheter les bonnes chaussures, pour rentrer en club. Sans l’aide de la communauté blanche arty de Downtown et de Debbie Harry (chanteuse du groupe de rock Blondie, Ndlr), le hip-hop aurait été oublié, car aucun journaliste du New-York Times ne se serait aventuré dans le Bronx. Par contre la presse était motivée pour se rendre dans les expositions de Keith Haring à Uptown, où elle découvrait pour la premiere fois Afrika Bambaataa. Les journalistes se demandaient qu’est-ce que ce gars faisait avec des vinyles. Et surtout comment il pouvait faire de la musique sans instruments. C’était complètement révolutionnaire pour eux. Puis ils ont écrit des articles sur ce sujet dans les journaux. Cette anecdote est une de mes découvertes majeures pour le tome un. Oui, cette communauté artistique de Manhattan a joué un rôle crucial dans la propulsion du hip-hop tout court.

Penses-tu que les costumes de Rammellzee ont influencé le masque de MF Doom ?
Je ne pense pas que MF Doom ait été influencé pour son masque car il bénéficie d’une longue tradition afro-futuriste. MF Doom est un fan de BD. De toute façon ce masque vient du film « Gladiators ». En l’achetant, il se l’est approprié. Je me dis qu’il va vieillir et qu’il devra porter ce satané masque à vie. Il est coincé, un peu comme le groupe Kiss qui est toujours obligé de se maquiller le visage. Ils se sont piégés à leur propre jeu en quelque sorte. Mais Doctor Doom est aussi un personnage des Marvels. Et il faut savoir que les super-héros ont souvent eu une influence importante sur les Mcs, à travers les années.
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Apparemment ton intérêt pour la musique hip-hop a décliné à partir de 1993 ? Que penses-tu de Stones Throw (Lootpack, Madlib) et de Rawkus (Mos Def, Marco Polo) ?
Oui ! Je ne sais pas grand chose sur eux. Mais les gens qui les aiment sont blancs, et c’est toujours les blancs qui sont à fond sur Stones Throw. J’ai vu le documentaire consacré à Stones Throw sur Netflix. Il m’a beaucoup plu mais leur musique n’est pas pour moi.

Quel genre de musique écoutes-tu aujourd’hui ?
J’écoute différentes musiques. Dans cet appart de mes amis à Paris, j’y ai trouvé des albums des Beach Boys comme « Pet Sounds »… Le groupe de punk Opération Ivy est une formation à laquelle je m’identifie. J’écoute aussi les B-52’s…

Interview par Dj Ness et Juan Marcos Aubert