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SÉLECTION JAZZ SEPTEMBRE 2021

SÉLECTION JAZZ SEPTEMBRE 2021

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Trompettiste aventureux, Theo Croker aime les rencontres comme l’indique son nouvel album à la résonnance afro-futuriste. Autre esprit novateur, Adrian Younge confirme une esthétique du meilleur effet avec un huitième tome de la série Jazz Is Dead consacré à Brian Jackson. Figure de la scène sud-africaine, le classieux Mankunku Quartet revient, de son côté, avec une réédition impeccable de « Yakhal’ Inkomo », son album de 1968. Enfin les activistes de Mushroom Hour Half Hour s’inscrivent dans la foulée avec un épatant projet collectif qui défie les genres et les frontières…


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Theo Croker / BLK2LIFE -A FUTURE PAST (Sony Classical)
Connu pour son ouverture d’esprit, Theo Croker modifie les règles du jazz au contact de la soul, du rap et même du reggae comme l’illustre « Understand Yourself », le duo formé, il y a deux ans, avec le Jamaïcain Chronixx. Entouré par un groupe soudé dont l’ex- guitariste de Tortoise Jeff Parker ou les saxophonistes Anthony Ware et Gary Bartz, le prodige de la trompette sort aujourd’hui « BLK2LIFE-A FUTURE PAST », un quatrième opus frappé du sceau de l’afro-futurisme. Perle du genre, « Lucy Dream » confronte ainsi le timbre de la prometteuse Charlotte Dos Santos à une salve de breakbeats déjantés ; « State Of The Union 444 – BLK2THEFUTURE » mixe le phrasé rap du toujours partant Wyclef Jean à une poignée de loops séduisants ; et « Hero Stomp-A Future Past » renouvelle cette plage par une variation saisissante, avec nappes de claviers cosmiques et cuivres fiévreux. Prolongement de l’acclamé « Star People Nation », ce nouvel album étoffe l’offre du jour et plus précisément les travaux des talentueux Kamasi Washington et Shabaka Hutchings. Une direction confirmée par la pochette du 33 tours et son clin d’œil au visionnaire Cheikh Anta Diop. Chaudement conseillé !



Jazz Is Dead 8 / Brian Jackson (Jazz Is Dead)
Artisans d’une ligne groovy cohérente (une qualité essentielle, et ce depuis les origines du jazz), les multi-instrumentistes Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad reviennent aux affaires avec un huitième volume de la série Jazz Is Dead consacré à Brian Jackson. Compositeur indissociable du poète Gil Scott-Heron avec qui il signa nombre de titres dont les inusables « The Bottle » et « Winter In America, le claviériste et flûtiste américain propose ici un bon condensé de son œuvre. Captées au studio Linear Labs de Los Angeles, gage de son analogique s’il en est, les huit plages de ce comeback dévoilent un goût pour les productions soignées. Une esthétique perceptible via « Mars Walk », dont les arrangements au Minimoog évoquent le début des années 70 et plus particulièrement les séquences hybrides de Stevie Wonder. Autre titre sophistiqué, « Nancy Wilson » rend hommage à la grande dame du soul-jazz et notamment à ses travaux avec l’immense saxophoniste Cannonball Adderley. Enfin le thème up-tempo « Ethiopian Sunshower » et ses gimmicks irrésistibles font écho aux nuits étoilées du Swinging Addis et à une figure comme Gétatchèw Mèkurya. Un répertoire captivant que Brian Jackson s’approprie avec naturel.



Mankunku Quartet / Yakhal’ Inkomo (Mr Bongo)
Côté rééditions, le label britannique Mr Bongo occupe cette rentrée avec « Yakhal’ Inkomo », un Lp signé en 1968 par le Mankunku Quartet. Déjà réhabilité il y a quelques années au sein du troisième volume des compilations « Next Stop… Soweto », le saxophoniste Winston « Mankunku » Ngozi et son ensemble replacent aujourd’hui la scène jazz sud-africaine sur la carte. Particulièrement créatif dans les années 50 et 60 malgré l’infâme régime de l’apartheid, ledit courant va se développer grâce à des pianistes comme Abdullah Ibrahim ou Chris McGregor. Visiblement moins influencé par les rythmes traditionnels que ces derniers, Winston Ngozi reste toutefois le dépositaire d’une production à haute teneur spirituelle. Structurée par quatre titres, cette pépite musicale intègre notamment « Doodlin’ » et « Bessie’s Blues », soit deux morceaux signés en leur temps par Horace Silver et John Coltrane. Véritables icônes pour le répertoire maison, l’auteur de « A Love Supreme » et Wayne Shorter font l’objet d’un hommage en règle via le lyrique « Dedication (To Daddy Trane And Brother Shorter) ». Et l’impeccable « Yakhal’ Inkomo » et ses soli entêtants résument admirablement la justesse de ton de ce prestigieux quartet de Johannesburg. À redécouvrir !



On Our Own Clock (Mushroom Hour Half Hour)
Prolongement idéal concernant la sphère sud-africaine, bien que différent de par l’approche, « On Our Own Clock » dénote d’une créativité sans pareil. Sorti via le label indépendant Mushroom Hour Half Hour, ce projet discographique redonne ses lettres de noblesse au principe souvent galvaudé de collectif. Elaboré durant le confinement, dans le giron du Total Refreshment Centre de Londres, ce disque en forme de carnet de route réunit une quinzaine de musiciens parmi lesquels le tubiste britannique Theon Cross, le koraiste sénégalais Tarang Cissoko ou le Mc Grandmaster Cap. Enregistré à distance, « On Our Own Clock » et son titre significatif ne tombent pas pour autant dans les travers musicaux observés sur la toile, lors de la première vague épidémique. On parle ici d’un album, avec sa cohérence et sa propre dynamique. Exemple type « Ngikhethile » reflète l’actuelle scène électro (jazz) de Jo’Burg. En contrepoint, « Cuts And Pieces » fait la part belle aux cuivres 70’s. Et « Good Are Good » réunit la formation internationale autour d’une composition lyrique à souhait. À noter qu’un premier tirage propose un fanzine doublé d’un portfolio. Conçu par Emma Warren, cet opuscule résume soigneusement cette expérience musicale et le manifeste inhérent.
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Texte par Vincent Caffiaux / Photo On Our Own Clock par Tseliso Monaheng