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INTERVIEW SERGE NOËL-RANAIVO / A L’ECOUTE DU MONDE

INTERVIEW SERGE NOËL-RANAIVO / A L’ECOUTE DU MONDE

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Service de Radio France, Ocora offre aujourd’hui trois cents références musicales captées sur les cinq continents. Producteur-éditeur au sein de cette structure, Serge Noël-Ranaivo revient sur l’histoire de ce label, décrit l’impact de l’enseigne sur la scène occidentale avant d’évoquer l’Asie du Sud-Est, thématique du dernier numéro de Star Wax.

Comment définir l’esprit Ocora ?
L’actuelle collection Ocora Radio France est sans doute quelque peu différente de celle des origines. Mais s’il y a un point qui est resté au cœur de la démarche, c’est bien un amour et un respect profonds pour les musiques traditionnelles du monde entier, pour et au-delà de leurs subjectivités esthétiques, avec la conviction que tout cela peut et doit se partager.

Correspond-il toujours à la mission amorcée en 1957 par Pierre Schaeffer ?
Il est certain qu’Ocora, en tant qu’office de coopération radiophonique, a disparu. L’activité de formation destinée aux futures radios nationales indépendantes des pays africains encore colonisés par la France a été réintégrée dans d’autres organismes et ministères gouvernementaux. Mais, pour la partie strictement musicale, j’espère que rien n’a changé.

Comment composez-vous la ligne éditoriale ?
Aucun cahier des charges sinon celui de présenter du mieux possible les musiques traditionnelles du monde entier. Pour des raisons politico-historiques, la collection Ocora a d’abord publié des musiques d’Afrique de l’Ouest, ensuite beaucoup de musiques d’Asie. Dans les vingt-cinq dernières années, un accent a été mis sur les musiques européennes et sud-américaines. La ligne éditoriale consiste en un souci de représentativité des diverses traditions, le tout ponctué heureusement de coups de cœur.

La sélection s’opère-t-elle sur place, au contact des musiciens ?
Le choix des plages retenues sur un CD n’est qu’une partie d’une chaîne de décisions et d’événements. Les enregistrements sur le terrain se font plus rares pour des raisons économiques mais tout ce qui est enregistré est validé par les musiciens. La sélection des titres peut effectivement être réalisée in situ ou plus tard, au moment de la post-production, avec ou sans contacts supplémentaires avec les musiciens.



Pouvez-vous sélectionner cinq albums, selon les continents ?
Le catalogue est vaste et plutôt que de donner une liste de mes choix personnels, je conseille le dernier coffret de six CD que nous avons publié début 2018. Il propose une vision approfondie de la collection Ocora Radio France. Depuis 1957, cet ensemble unique témoigne de la remarquable diversité des musiques traditionnelles, qu’elles soient savantes, religieuses ou populaires. Nous essayons de publier ce genre de coffret tous les dix ou quinze ans environ, ce qui permet de retracer le chemin parcouru en offrant un moyen de découvrir la collection et ses disques emblématiques.

Différents rockers ou Djs revendiquent l’apport d’Ocora via Konono No 1 ou Nustrat Fateth Ali Khan. Qu’en pensez-vous ?
Plus généralement, et d’un point de vue occidental, l’influence des musiques traditionnelles, et donc de certains disques Ocora, est évidente chez de très nombreux musiciens qu’ils soient pop, rock, jazz ou proviennent des champs classique ou contemporain, et ce depuis plusieurs décennies… Il est impossible d’être amoureux de la musique, quel que soit son domaine d’expression, et de ne pas voir, entendre et ressentir qu’ailleurs tout existe aussi. À ce titre la notion d’ailleurs peut très bien signifier ici et maintenant, sans aucune notion d’exotisme…

Votre point de vue sur des labels aux missions similaires comme Sublime Frequencies ou Hidden Musics…
Plus il y aura d’activités autour des musiques traditionnelles, mieux cet écosystème se portera. Et puis beaucoup de musiciens gardent ou se découvrent une certaine tendresse pour les disques vinyles…

Ocora n’est-il pas un garde-fou face à la mondialisation et au nivellement culturel parfois induit ?
Le catalogue Ocora n’a certainement pas ce pouvoir ! Cela étant nous participons de fait, sur des fonds publics il faut le rappeler puisqu’Ocora est un des services de Radio France, à une politique culturelle de l’offre. Les disques sont produits du mieux possible, distribués mondialement et vendus à un prix qui se veut relativement modéré. Tout est conçu pour que le plus grand nombre puisse accéder à ces richesses musicales.

Quels sont les projets pour 2019 ?
Nous avons déjà publié « Corée-Ile de Jindo Chants Funéraires et Chamaniques », « Centrafrique-Musique Gbáyá, Chants à Penser » et « Japon-Ensemble Yonin no Kaï, Jiuta & Kotouta ». En avril paraitra « Baloutchistan-La Tradition Instrumentale ». Enfin, nous publierons probablement de la musique gnaoua du Maroc ainsi que des répertoires amérindiens de Caroline du Nord, qawwali du Pakistan et sénégalais. Nous ne prévoyons pas de parutions en vinyle dans l’immédiat. Mais il est possible que nous revenions au support 33 tours pour des projets spéciaux.



L’Asie du Sud-Est est-elle une entité culturelle à part entière ?
Je prends la question par le biais musical car je ne saurais m’avancer sur les autres aspects. Le point saillant est la présence de gongs et de claviers de métallophones mélodiques dans cette région, ainsi qu’une ancienne et profonde influence indienne de culture hindouiste.

Le conflit vietnamien puis les Khmers rouges n’ont-ils pas détruit une partie du patrimoine culturel local ?
Il est rare voire impossible que des conflits d’une telle ampleur démographique et d’une telle durée laissent la culture indemne. Je pense à la destruction des lieux, à la mise à l’index de certaines musiques ou à la rupture de la transmission orale.

L’album consacré à la chanteuse vietnamienne Huong Thanh a obtenu le prix France Musique des musiques du monde. Pouvez-vous présenter cette interprète et ce projet ?
Huong Thanh a un certain temps évolué dans le milieu ethno-jazz mais elle disposait pourtant d’une réelle connaissance de répertoires traditionnels. Une prise de conscience l’a récemment convaincue qu’elle se devait de faire vivre cette tradition et nous l’avons accompagnée dans ce projet.



Un de vos récents albums évoque l’art du gamelan. Comment résumer ce registre ?
Les gamelans, soit des orchestres de gongs, claviers de métallophones mélodiques et tambours (avec ou sans chant), constituent une bonne part des musiques traditionnelles de l’archipel indonésien, mais plus encore si l’on considère que ces répertoires sont aussi joués dans des configurations différentes, par exemple avec des xylophones de bambou ou des formations flûte et cithare. On distingue généralement les traditions javanaises et balinaises.

Deux de vos dernières signatures concernent ce pays… Est-ce lié à la configuration géographique ?
Vous évoquez les CD « Indonésie-Java Pays Sunda. L’Art du Gamelan Degung » et « Indonésie-Java Sunda Ormatan Tarawangsa, Musique Rituelle ». Cela étant, la richesse de ces musiques et répertoires, plus que la géographie indonésienne, nous amènera à publier d’autres titres à l’avenir, et pas forcément de la musique de gamelan.

Quels sont ces projets ?
Nous prévoyons dans quelques mois une réédition du double album « Hommage à Wayan Lotring ». Il s’agit d’une grande figure de la musique balinaise du siècle dernier. Et sans doute, plus tard, de la musique de gongs du Vietnam. Info: www.francemusique.fr

Propos recueillis par Vincent Caffiaux