Starwax magazine

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newsjuillet-2020

INTERVIEW STAND HIGH PATROL

INTERVIEW STAND HIGH PATROL

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Hommage à leur riche parcours, le crew breton Stand High Patrol vient de sortir un nouvel album, « Our Own Way ». Résolument éclectique, ce dernier enregistrement nous offre un voyage alliant le dub, le jazz, le hip-hop ou encore la bass music. A cette occasion, Pupajim, Rootystep et Mac Gyver nous dévoilent les coulisses de l’inclassable Dubadub style, pour notre plus grand plaisir.


Genèse de Stand High Patrol il y a 20 ans, bon anniversaire !
Rootystep : Merci. Effectivement on a commencé avec Mac Gyver dans des bars, notamment au Petit Bazar à Rennes.

« Our Own Way » est sorti le 24 juillet, quel a été l’impact du confinement sur cette création ?
Mac Gyver : Ca n’a pas eu d’influence sur l’artistique, on avait terminé la création. On était dans des détails de fabrication, de validation d’artwork, la préparation de la distribution, des choses pas artistiques en soi.
Pupajim : Ca a tout de même eu un petit impact sur la date de sortie, à la base on voyait ça au printemps. Du coup on le sort au milieu de l’été, ce qui ne se fait pas trop d’ordinaire. Mais ça change, on verra comment ça fonctionne.

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Pouvez-vous nous parler du processus, de l’environnement et du cheminement via le choix des musiques, les machines et logiciels utilisés, les ingés et le cutting pour le format vinyle ?
Pupajim : D’un point de vue général, on sortait de deux albums dans des styles bien précis : « The Shift », très hip hop 90’s, et un album avec Marina P, plus trip hop. Là, pour « Our Own Way », c’est plus un album comme on faisait au début où l’on compilait plein de morceaux que l’on n’avait pas encore sorti mais que l’on avait joué en soirée. Pour le coup certains des morceaux du tracklist tournent depuis 4-5 ans en sound system. Donc c’est un mix de quelques morceaux nouveaux, et d’autres plus anciens qui n’étaient pas sortis. Il y a beaucoup de styles différents, beaucoup de morceaux qui n’ont pas été composés au même moment. Certains titres ont été faits sur Fruity Loops, le logiciel avec lequel j’ai débuté. D’autres sur Ableton. Pour quelques tracks, j’ai utilisé les deux logiciels… On a enregistré à Paris pour les voix, et à Rennes pour les trompettes, en home studio. Ensuite j’ai envoyé toutes les pistes séparées à Mac Gyver, pour qu’il fasse des effets avant le mix final.
Mac Gyver : En utilisant mes effets (les échos, réverb et autres effets originaux) j’ai voulu donner une cohérence à tous ces morceaux qui venaient d’époques et de styles différents. J’utilise du matériel hardware, des space echo, réverb numériques, vintage ou pas, des filtres DIY. Ensuite j’ai retrouvé Rootystep au Lagos Road studio et avec Claude, notre ingé son. Et on a mixé le tout ensemble. Trois paires d’oreilles, et Claude sur les boutons.
Rootystep : On avait déjà travaillé avec Claude pour l’album avec Marina P. Avec ce nouveau projet, on a continué à se former tous ensemble. On a confronté nos méthodes de travail qui à la base ne sont pas forcément les mêmes. Et on a trouvé un équilibre. On est très attachés au travail analogique, un travail à l’ancienne où tu as moins le droit à l’erreur puisque tu ne peux pas revenir en arrière en un clic. Toutes les semaines on avançait morceau par morceau. Et on faisait des allers-retours à réécouter chacun à la maison pour prendre du recul et réaffiner en studio ensuite.
Pupajim : Ensuite, parce qu’on peut dire que le projet à bien voyagé, le mastering a été fait à Kerwax, le studio où l’on avait mixé l’album « The Shift. »
Rootystep : Kerwax c’est un studio qui était basé à Lyon à l’origine, mais qui s’est installé récemment en Bretagne. C’est une ancienne école dans le petit bled de Loguivy -Plougras. Il y a deux salles de classe transformées en salles de prises, et une salle de classe où il y a toute la régie. Au fil des années, le propriétaire a accumulé des machines mythiques, datant des années 50 aux années fin 80, des machines qui ont été utilisées aussi bien par les Beatles que par Johnny Cash… Du matériel introuvable maintenant, qui a été rassemblé et réparé par un vrai spécialiste. En passant par ses machines et avec son savoir-faire, on obtient une teinte, une sonorité analogique particulière. Ce n’est pas le cas de tout le monde mais en ce qui nous concerne nous avons toujours été sensibles à ce genre de travail à l’ancienne, à cette chaleur et ce côté brut qui en découle.
Mac Gyver : Le cutting final a été réalisé en Allemagne, à l’usine de duplication Optimal Media. On a reçu test press, qui a été validé du premier coup, qui était fidèle à nos attentes.

Ca a l’air impressionnant le studio Kerwax !
Rootystep : Oui tu peux jeter un œil sur son site, il est très bien fait. Le maître des lieux a fait pas mal de retranscriptions Tv pour Arte, des live de groupes rock et pop principalement. C’est un endroit magique, qui a une âme. La déco, ses machines, l’atmosphère du studio, les anciennes classes… C’est assez rare d’avoir un studio entouré de nature avec des grandes ouvertures, des grandes fenêtres. Ca a vraiment de la gueule.

Beaucoup de références à la nature sur ce nouvel album. Signe d’une reconnexion au vivant, d’un retour à la terre… Pupajim : C’est toujours difficile de trouver des thématiques différentes lorsque j’écris. J’essaye de mettre un peu de poésie. C’est en lisant ou en écoutant d’autres musiques que vient l’inspiration. Là j’ai lu beaucoup de haïkus japonais. J’aime bien la métaphore entre la vie des humains et la nature. Ça a fortement été inspiré par ça.

Pourtant, excepté la trompette, votre son est exclusivement digital ?
Pupajim : C’est un choix artistique, on a toujours composé comme ça. Quand c’était moins digital, c’était du sample. On n’est pas musiciens à la base, on n’a jamais appris à jouer d’instruments. A part Merry, qui fait de la trompette, on n’est pas assez compétents en la matière. Mais on peut quand même se donner les moyens de faire de la musique ! Ça pourrait être une volonté future de monter un band, ou de faire rejouer certains tunes par des musiciens, mais ça ne l’est pas pour l’instant.

Vous semblez avoir une démarche orientée aussi pour l’international. Est-ce pour cela qu’il y a un seul texte en français ?
Pupajim : On a toujours écrit en anglais. Et là on a fait une exception avec un texte en français. L’anglais, ce n’est pas une démarche volontaire pour aller vers l’international mais, en effet, ça nous a permis de voyager et d’être connus ailleurs qu’en France. Bien que je ne pense pas que chanter en français soit une barrière. En ce qui nous concerne on a toujours été tournés vers l’Angleterre, c’est de là que viennent une grosse partie de nos influences. On a aussi écouté beaucoup de hip-hop français, c’est pour cela que le seul morceau en français sonne rap français des années 90. Le choix de l’anglais, c’est aussi le choix de la sonorité, ma voix est complètement différente quand je chante en français.

Sur l’album, on découvre un panel de voix impressionnant, pourtant c’est 100% Jim. Quel est le but recherché ?
Pupajim : Je ne sais pas s’il y a un but, mais j’essaye de faire toujours différent. Je n’ai jamais pris de cours de chant, j’apprends toujours, j’aime bien tester. Au fil des ans, la tessiture de voix, l’amplitude s’est agrandie. En vieillissant, la voix change aussi. Le fait que les morceaux n’aient pas tous été enregistrés à la même époque, ni à la même période de l’année explique donc que les vocaux soient différents les uns des autres

Il y a des arrangements aussi, non ?
Pupajim : Pas vraiment, il y a de la réverb principalement, ou du delay parfois. Sauf sur l’interlude Rainy Ragga, où la voix est effectivement pitchée. J’ai enregistré puis on a pitché la voix ensuite.

Avec cet album, avez-vous voulu faire passer des messages conscients ou votre volonté est-elle surtout de faire danser le public ?
Pupajim : L’idée de base était surtout de ne pas trop réfléchir, de changer, de faire les choses à la vibe. Lorsqu’ on aimait bien un morceau, pour une raison ou pour une autre, parfois le message parfois la voix, on décidait de le mettre sur le tracklist. On a essayé d’être très spontanés. Il y a donc certains morceaux où le message est important et d’autres où il est plus léger. Mais on fait du reggae à la base, le reggae est une musique à message. Donc oui on essaye de dire ce qu’on pense.

Par exemple, quelle est l’histoire de « Belleville Rap » ? Le concept du « lundimanche » ?
Pupajim : Le lundimanche c’est l’histoire des intermittents du crew, qui s’octroyaient le lundi pour ne pas travaille,r vu qu’ils avaient travaillé le week-end. Ils appellent ça le « lundimanche ». Moi je ne suis pas intermittent, j’ai un boulot à côté. Donc ça raconte mon chemin pour aller au travail le lundi. Je travaillais à Belleville.

« Jay’s Life » est-elle une histoire fictive ? Ce titre se différencie des autres au niveau de la prod, pourquoi ?
Pupajim : Oui, c’est une histoire inventée de toutes pièces. La mélodie m’est venue comme ça, spontanément, en bidouillant cet instru qui, effectivement, est un peu différent des autres. J’ai essayé de me mettre dans la peau d’un personnage qui perd son boulot et qui ne sait pas comment il va l’annoncer à sa femme en rentrant. Ces paroles on les a reprises dans deux morceaux différents : « Jay’s Life », qui ne faisait pas forcément l’unanimité de par son style. Et « Factory », qui est beaucoup plus chanté. On a décidé de garder les deux au final. Ça peut sembler étrange mais c’est notre façon de faire.

Vous travaillez toujours avec Kazy sur l’univers visuel, qu’avez-vous cherché à créer avec le clip de « Our Own Way » ? Votre île idéale ?
Rootystep : Avec nous, Kazy a toujours quasiment carte blanche. C’est quelqu’un qui nous connaît depuis les débuts, c’est un ami. Comme on discutait ensemble des 20 ans du crew, on s’est dit que ce serait intéressant de faire un genre de carte qui répertoriait des évènements marquants pour le crew, des brides d’histoires, des souvenirs forts et des anecdotes. Pas seulement les moments de live mais tout ce qui va autour, ce qu’on a vécu pendant les tournées, les galères, la route. Donc on s’est posé pour essayer de lister tout ça. Au final ça donne une sorte de carte autobiographie qui raconte l’histoire de Stand High. Cette carte a été utilisée dans l’animation vidéo que Charlie Mars a fait pour le morceau « Our Own Way » mais elle est aussi présente à l’intérieur des gatefold Lp et Cd. On peut y voir pas mal de choses, des références géographiques, des références aux potes avec qui on bosse au quotidien comme Goldie de Roots Atao, avec qui on a monté le soundsystem, Diazzo qui fait de la projections d’images géantes sur nos soirées ou Morgan, qui bosse avec nous sur le booking, la communication… Cette carte, cet univers du bout du monde c’est notre monde retranscrit avec humour par Kazy. Elle est assez riche, donc compliquée à définir ou décrire en trois mots. Mais elle définit bien Stand High !

Avec une petite dédicace pour la police…
Rootystep : Oui parce que toutes les premières fois où on jouait avec OBF, il y’avait la police qui débarquait et qui arrêtait la soirée. Les 5-6 premières dates qu’on a faites avec OBF ont toujours terminé avec la police. J’en profite pour rajouter le fait qu’on a une édition spéciale shop indé, avec un poster réalisé par Kazy Usclef à l’intérieur.

Il n’y a pas ou peu de samples, quel est votre rapport au vinyle ?
Pupajim : Peu de samples effectivement, car on en avait beaucoup utilisé sur les albums précédents .Et c’était une volonté de revenir à de la compo pure et dure. Mais sinon, oui on écoute des vinyles, à fond.
Rootystep : On a tous une bonne collection de disques. On écoute tous plusieurs styles de musiques différents. On achète tous des vinyles. Parfois on joue nos disques, pas sous le mode Stand High mais en mode solo, ou sur les soirées Stand High Discothèques. Jouer des disques on l’a toujours fait et on continuera. Quand on a commencé à sortir des disques, le vinyle se cassait un peu la gueule, maintenant il y a un fort attrait pour ça et c’est cool. La plupart des sound systems anglais qui nous ont influencés jouent ou jouaient quasi exclusivement vinyle avec une seule platine. Les acétates, les enregistrements exclusifs pressés à un seul exemplaire que les sound systems jouent pour montrer leur originalité ça fait partie de notre culture. On aime les différents formats vinyles, la chaleur du son propre au support. Et on aime l’objet en lui-même. Le format vinyle, pour un graphiste, c’est bien plus agréable à bosser qu’une vignette numérique ! C’est un vrai tableau. Le disque tu peux le prendre dans les mains, le retourner, tu y trouves énormément d’informations qui peuvent t’aider à savoir le nom des musiciens, du label, le nom du studio. Ça permet de voyager dans l’univers des artistes et d’apprendre plein de choses sur la musique en elle-même. C’est une bonne source d’informations.

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Vous semblez aussi être attaché au format cassette, en tout cas visuellement pour vos mixes ?
Mac Gyver : Avec Roostystep, à l’époque du lycée, on sortait des mixtapes sur lesquelles on enregistrait les disques qu’on aimait bien. On distribuait ça dans notre lycée au format cassette. C’était à peine l’époque des CD gravés… C’est aussi avec une cassette qu’on est entré en contact avec Jim, qui n’était pas dans notre lycée. Il nous postait des cassettes avec des enregistrements de sa voix, nous on lui renvoyait des instru et des mixs. C’est un format qu’on aime bien, parce que c’est aussi le format d’enregistrement des soirées sound system londoniennes des années 80-90. Les gars enregistraient ça au dictaphone à l’époque ! Tu pouvais retrouver les cassettes le lendemain ou plus tard. Ça se faisait aussi en Jamaïque. Du coup, on a une culture qui vient de ces soirées enregistrées sur cassette. L’album The Shift, de par son style hip-hop, est proche de l’univers des cassettes, donc on l’a sorti en cassette. Quand on poste des mixes sur YouTube, on fait une animation avec une cassette qui tourne en clin d’œil à tout ça.
Sélection réalisée pendant le confinement par Rooty Step pour Musical Echoes.

Ah oui donc il y a un vrai lien historique…
Mac Gyver : Oui, c’est plus historique qu’actuel, mais ça nous fait toujours plaisir. Rootystep : C’est pareil que pour le vinyle, ça a une sonorité particulière la cassette, avec la bande qui fait une espèce de master, avec un grain qu’on apprécie. Et ça nous rappelle l’époque où tu pouvais faire tes compiles sur cassette, tu les échangeais… C’était un peu le début du piratage, tu pouvais enregistrer les émissions de radio. En Bretagne on n’avait pas les ondes comme Nova tout ça. Le vendredi soir, vers 23 heures, j’écoutais l’émission Boulibai Vibrations, sur France Inter. Ca me permettait de découvrir de nouveaux morceaux et d’enregistrer sur cassette ceux que je ne trouvais pas à Lannion.

Si je ne m’abuse, il y a peu de remixes de vos morceaux, est-ce un choix ?
Mac Gyver : C’est vrai… Il y a peu voire quasi pas de remixes officiels disponibles.
RootyStep : Mais il y en a pas mal qui existent et qui ne sont pas sortis ! On donne souvent les instrus, les a cappella à notre cercle d’amis producteurs et Djs, qui les remixent et les jouent en live. On aime bien que ça reste exclusif comme ça, donc il n’y a pas de remixes sortis officiellement. Mais beaucoup de gens comme Stepart, OBF, Iration Steppa, RSD, NS Kroo ont fait des remixes et les jouent !
Mac Gyver : Ça nous permet, nous aussi, de parfois jouer les remix plutôt que les originaux. À partir du moment où on a un peu trop joué l’original on aime bien jouer les remixes. C’est aussi une manière de proposer quelque chose de différent à ceux qui viennent nous voir jouer et qui ne connaissent que l’album avec les versions classiques.

En parlant de scène, comment vivez-vous de ne pas pouvoir jouer cet album au public cet été, notamment à cause de l’annulation du Dub Camp ?
Rootystep : On ne fonctionne pas vraiment comme la plupart des groupes. Comme disait Jim, sur l’album il y’a pas mal de morceaux qui ont déjà tournés. À l’exception du dernier Lp, et de la tournée avec Marina P, on n’a jamais fait des sets pour présenter un nouvel album. On essaye toujours de se surprendre nous-même et avoir du plaisir, donc chaque set est un peu différent du précédent. Évidemment, ça manque de jouer, d’avoir du public, de danser aussi en tant que spectateurs, d’aller voir des spectacles. On a vraiment envie de partager le son avec des gens mais pas uniquement les tracks de l’album. Le confinement a aussi été l’occasion de fouiller nos disques durs, de composer de nouveaux tracks…
Mac Gyver : Cette parenthèse nous permettra surement de revenir avec beaucoup de choses fraîches. Dès qu’on le pourra on jouera forcément des tracks du nouveau Lp, mais à côté de ça on a plein d’autres choses à jouer. Avec ce break forcé, je pense qu’on va arriver sur nos prochaines soirées avec pas mal de trucs nouveaux, des sets encore plus différents que ceux qu’on pouvait jouer ces derniers mois, et ça va nous faire du bien aussi.

Vous jouez à la fois en format concert et sound system, que préférez-vous et pourquoi ?
Mac Gyver : on aime bien les deux, pour différentes raisons. Et on aime bien passer de l’un à l’autre, régulièrement. Ce n’est pas forcément sur scène où l’où va tenter les choses les plus risquées. Mais parfois certains sons ont besoin d’une sono sound system pour développer tout leur potentiel. Et d’autres sont plus intéressants à jouer sur scène avec une scéno et une ambiance particulière. Je pense qu’on n’a pas vraiment de préférence.
Rootystep : C’est quelque chose qu’on a toujours fait. On a commencé dans les bars puis, petit à petit, on a eu accès à des scènes, tout en restant actifs dans le milieu sound system. On a monté notre sono. La scène et le sound system, c’est assez différent, on apprécie les deux. C’est complémentaire. Sur scène ça va être des sets plus courts donc on va plus à l’essentiel. Comme disait Mac Gyver, en sound system, on a le temps et on improvise plus.

Par rapport à l’expérience public, je voulais parler avec vous de Forward Bass Culture, organisé à Paris en novembre dernier. Selon vous, comment un festival peut-il allier rentabilité économique avec une expérience satisfaisante pour le public ? A mes yeux, c’est différent de vous voir jouer en sound et au Forward par exemple…
Rootystep : Ce n’est pas vraiment différent, en réalité. Le Forward c’est 1500 voire 2000 personnes dans la salle, et sous le chapiteau du Dub Camp, c’est peut-être moins mais c’est à peu près pareil. En tout cas, questions densité et condition de danse, je ne vois pas de grandes différences. Excepté le fait que l’un joue en extérieur en été, et l’autre en intérieur à l’automne. Quand le chapiteau ou la salle sont blindés c’est compliqué d’approcher le set up dans les deux cas. Aujourd’hui, il y a un fort attrait pour la culture dub et bass music. Il y a un public, beaucoup d’évènements et beaucoup de sound systems. Il y a 15 ans, il n’y avait pas autant de sound systems en France, ça a un côté positif. Après, c’est sûr que la vibe n’est pas la même à Paris ou à Nantes, à Brest ou à Lyon… Les publics sont aussi différents. Le Forward c’est plus ouvert, plus bass music, tandis que Dub Camp c’est vraiment centré sur le sound system dub.

Quel a été votre meilleur souvenir de festival ? Pourquoi ?
Rootystep : le Fusion en Allemagne. C’est au nord de Berlin. Il y a plein de scènes de différentes tailles qui accueillent de 50 à 5000 personnes, avec une programmation de dingue que tu ne connais pas avant d’arriver sur le festival. Pour avoir ta place, il faut t’inscrire à une loterie. Le festival dure pendant 6 jours. Il ne met pas l’accent que sur le line up, avec de grosses têtes d’affiches, il y a un gros travail sur la déco, des compagnies issues du cirque, du spectacle vivant… C’est comme une ville décorée avec de la musique qui ne s’arrête pas, tu as de la musique tout le temps. Tu peux te balader partout, tu n’as pas d’entrée où tu te fais fouiller. Le collectif qui organise est propriétaire du terrain, qui est un ancien aérodrome. Donc, toute l’année, ils continuent à construire des choses, à faire vivre le lieu. Ils mettent le paquet. Tu sens que c’est une grosse fête pour se faire plaisir. Ils proposent quelque chose de vraiment différent, de libre.

Vous avez joué là-bas ?
Rootystep : Oui on a joué deux fois là-bas et ce sont d’excellents souvenirs. Nous, on a autant de plaisir à jouer dans un bar avec une petite jauge, que sur une grosse scène. On aime bien ces différences. Jouer pour une petite asso qui se débrouille, et jouer pour des pros qui font un truc super carré. Toutes les expériences sont intéressantes. C’est bien de pouvoir faire les deux. En général, quand ce sont des gens qui font des choses avec le cœur, qui font des choses qu’ils auraient fait pour eux, qui essayent de partager un truc libre et généreux, alors on soutient et on apprécie.

Par rapport à la scène dub grandissante en France, quel est votre point de vue sur le manque de mixité, en gros que ce se soit « du son d’artistes blancs pour un public blanc » ? C’est très différent en Angleterre par exemple.
Pupajim : L’Angleterre, il y a un côté historique. Nous, en France, c’est vrai qu’on a emprunté ces sons-là. L’Angleterre, c’est un grand mix, avec les communautés caribéennes qui se sont implantées dans les années 50-60 là-bas. Le son est arrivé à nos oreilles, un peu plus tard… Dans le hip-hop, en France, il y a plus de mixité. Sur le dub, en effet, on est plus sur des gars issus de la classe moyenne, qui ont pu aller en Angleterre fin 90 début 2000. C’est toujours la même histoire, on parle de gars qui se sont pris une claque au carnaval à Nothing Hill, et qui sont revenus en France avec l’envie de s’engager dans cette voie. C’est comme ça que la scène dub a bien émergé côté français et que ça continue à donner des petits en Espagne, en Italie… Cette affaire de mixité sur la scène dub française, je pense que c’est historique, que ça s’explique en partie par la façon dont cette musique est arrivée en France. Côté reggae, ragga muffin, Raggasonic par exemple, ce n’est pas la même histoire, y’a plus de mixité.
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Je parlais aussi côté public…
Rootystep : Si tu zoomes sur les villes où tu joues en France, tu notes que c’est assez différent, c’est au cas par cas. Si tu joues en banlieue parisienne, ce n’est pas la même chose qu’à Brest ou Montpellier. Mais en Angleterre, finalement, ça dépend aussi des villes, des artistes et du line up.
Mac Gyver : Le dub c’est une musique qui existe depuis très longtemps et qui a beaucoup voyagé. C’est une musique qui s’est mondialisée et qui prend aujourd’hui des formes différentes, selon les territoires. Même le reggae qui plaît en Europe n’est plus le même que celui qui tourne en Jamaïque, il y a toutes sortes de publics dans le monde entier, de tous les âges, des gens qui ont plus ou moins baigné dans la culture ou qui la découvre maintenant avec Internet. J’ai l’impression que c’est un peu fini ce débat sur « Est-ce que les blancs peuvent faire ou écouter du reggae » non ?
Rootystep : Dans la culture reggae, il y a un message d’ouverture et d’union à destination de tous les peuples, un message qui a été véhiculé par tous les principaux artistes jamaïcains. En Jamaïque, la communauté asiatique est bien présente et elle a été importante dans le développement du reggae, il y a une forme de mixité. Sur la scène actuelle, j’ai l’impression que les danses sont ouvertes à tous. C’est compliqué cette question de mixité. Lorsqu’on fait notre son, on fait notre son et il s’adresse à ceux qui veulent l’écouter, peu importe qui ils sont. Nos influences sont larges. Elles incluent des artistes fondateurs jamaïcains autant que des Anglais blancs. Martin Campbell, King General, Vibronics nous influence autant que King Jammy, Gregory Isaacs et Dennis Brown.
Mac Gyver : Il y a un côté assez indépendant, dès le départ dans la culture sound, du fait que le sound system est un media indépendant. Quand Channel One jouent à Notting Hill, ils organisent tout eux-mêmes. Il n’y a pas besoin d’avoir quelqu’un derrière qui les finance, il y a un côté indépendant et autonome. Donc même si c’est une musique qui a des origines jamaïcaines, il y’a toujours une liberté qui permet de ne pas avoir à être exploité par quelqu’un d’autre pour exister. On peut faire du sound system partout. Il n’y a pas de barrières, tout le monde peut le faire.

Quelles ont été les sound systems qui vous ont le plus influencés ?
Rootystep : Aba Shanti I, Channel One vu à Notting Hill. C’est les premiers où on a eu l’impact de la grosse sono.
Mac Gyver : Iration Steppas, Jah Tubbys aussi pour le côté digital.
Pupajim : Oui principalement des sounds anglais.
Rootystep : En Angleterre, il y’a eu un mix avec la culture caribéenne et la musique anglaise, une rencontre entre les musiques électroniques et le son dub jamaïcain. Il y a eu une belle mixité, une certaine originalité s’est créée dans la rencontre entre ces cultures. Ça c’est quelque chose qu’on a apprécié. Et nous aussi, on a toujours essayés de trouver notre part d’originalité, d’essayer de mettre des choses personnelles dans notre musique et dans notre façon de faire. On a des influences mais on a notre propre identité.

Côté actualité, qu’avez-vous de prévu ?
Rootystep : Déjà jouer ce serait bien, sous n’importe quelle forme. Jouer avec les copains. Se voir puisque l’on ne s’est pas vu pendant toute cette période de confinement. On est content de voir ce projet aboutir, qu’il sorte. Et de pouvoir enchaîner sur autre chose. On espère pouvoir réorganiser des soirées et avoir un peu plus de visibilité sur ce que l’on aura le droit de faire. On a des dates prévues, on espère qu’elles se feront et qu’on pourra les faire le plus rapidement possible. Jouer, avoir du plaisir à jouer. Pour le moment, on attend. Tout le monde du spectacle attend… Alors qu’il y a le Puy du Fou qui ouvre… On est tous impatients, autant les artistes que le public, de pouvoir écouter de la musique et faire la fête.

Et pour la sortie de l’album ?
Mac Gyver : On espère que le disque va parler de lui-même aux gens, et qu’on pourra toucher notre public directement avec le bouche-à-oreille et le partage numérique, malgré le fait que ça sorte au cœur de l’été. Mais sinon on n’a rien prévu de spécial. On se réunira sûrement entre nous pour la sortie.

Merci et bonne chance pour la sortie !

Propos recueillis par Maela / Photos par Cécile André / Artwork par Kazy