Starwax magazine

starwax magazine

newsaoût-2020

INTERVIEW / COLDCUT

INTERVIEW / COLDCUT

Posté le

Monument de la musique électronique, Coldcut ne cesse de se réinventer. Dernier enregistrement du duo anglais, « Keleketla ! » réunit, sur un même disque, les jeunes pousses du gqom sud-africain, certains jazzmen parmi les meilleurs du moment ainsi que différentes pointures comme le regretté Tony Allen ou les légendaires Watts Prophets. Membre du binôme, Matt Black évoque ici ce projet philanthropique, sa conception de la musique digitale ou bien encore la politique internationale…


Pouvez-vous présenter le projet Keleketla ?
L’organisation caritative In Place Of War nous a invités à Johannesburg pour une résidence artistique, à la bibliothèque Keleketla. Nous avons enregistré avec des musiciens locaux (voir photo ci-dessous), notamment aux studios Trackside de Soweto. Le but était de partager nos cultures, d’expérimenter. De retour au Royaume-Uni, nous avons donc convié le légendaire batteur Tony Allen et des musiciens influents de la scène jazz londonienne comme Shabaka Hutchings, Tenderlonious ou Tamar Osborn. Avant de contacter des formations américaines, dont la section de cuivres d’Antibalas ou les Watts Prophets.


Qu’évoque « Future Toyi Toyi » ?
Ce titre aborde la notion d’identité. L’un des couplets scande : « Toyi toyi cherugo edibama toku », ce qui signifie : « La révolution Toyi Toyi est un totem. » C’est ce que nous a expliqué Soundz Of The South, le groupe de hip-hop présent sur ce morceau. Nous avons enregistré les voix, avant de les compléter avec le thème gqom de Dj Mabheko. Ce morceau est une combinaison intéressante de militantisme, de performances vocales et de rythmes électroniques. C’est ma plage préférée de l’album. D’autant qu’elle a été composée spontanément.

Trois mots sur le gqom ?
Le gqom est né à Durban et s’apparente au dubstep. Le tempo est captivant et inhabituel, notamment pour les oreilles formées à la techno ou à la house. C’est un rythme intriguant et qui donne envie de bouger, à défaut de pouvoir le comprendre ou l’analyser.

À l’image de ce répertoire, les musiques électroniques se sont développées dans le monde entier…
Effectivement. Pour l’histoire, en 1986, je jouai le titre house « Love Can’t Turn Around » dans une discothèque espagnole qui programmait un mélange de tout et son contraire. Bien que détaché du répertoire afro-américain, le public de la boite est venu me voir après le set en me demandant : « Qu’est-ce que c’est que cette musique ? » À la réaction des gens, j’ai rapidement compris que la house et, par extension, les rythmes électroniques allaient connaître un développement considérable. Ces trente-quatre dernières années ont confirmé le phénomène.

Sachant que l’on peut composer sans pour autant correspondre aux méthodes académiques…
Oui, la musique électronique ne correspond pas à un style mais bien à des techniques de composition. Pour ma part, cela m’a permis de créer sans connaître les accords. Mais j’apprécie aussi les instruments acoustiques ou électriques. À ce titre, j’aime mélanger des éléments électroniques et traditionnels, le numérique et l’analogique, les titres modernes et plus anciens.

Et concernant la dimension multiculturelle du phénomène ?
La fonction de Coldcut est de mélanger les sons en studio. C’est une attitude évolutive. Donc le rayonnement des musiques électroniques dans le monde est globalement une bonne chose. J’aime la diversité, pas seulement les productions segmentées. Parfois la musique électronique l’est un peu trop. Nous préférons mixer les répertoires. C’est ce qui leur donne de la force.

Le titre « Papua Merdeka » intègre l’activiste papou Benny Wenda. Quels sont vos liens ?
J’ai rencontré Benny Wenda il y a environ quinze ans. Il est le leader de la lutte pour l’indépendance du peuple de Papouasie occidentale. Ce territoire est aujourd’hui sous souveraineté indonésienne. Et le mouvement de Benny est illégal car cette région de l’Asie du Sud-Est possède de nombreuses richesses comme les plus grandes mines d’or du monde, beaucoup de ressources naturelles… À ce titre, Djakarta s’en prend violemment au peuple papou. « Papua Merdeka » dénonce cette emprise. Sur « Keleketla ! », il y a un autre morceau, titré « Freedom Groove ». Il induit également ce besoin de liberté. C’est un combat récurrent dans l’histoire de l’humanité. Et je pense que la musique a un rôle important à jouer. Regardez l’Afrique du Sud et la lutte contre l’apartheid.

702_coldcut-itw2020-02

Il y a quarante ans, Fela Kuti disait que la musique était l’arme du futur…
J’aime beaucoup ce slogan. Nous sommes très influencés par Fela Kuti et par un morceau comme « I.T.T. (International Thief Thief) ». Tout comme nous apprécions la dimension militante de Gil Scott-Heron et de Curtis Mayfield. Concernant le discours, je me suis vite aperçu que les trusts et consortiums n’étaient pas indispensables, qu’ils faisaient surtout partie du problème. Avant cela, je pensais que les empires économiques ne faisaient que des affaires mais, en fait, ils méprisent l’humanité.
702-coldcut-citation-01bis Concernant l’afrobeat, quels souvenirs gardez-vous de Tony Allen ?
Je retiens surtout ce groove incroyable, qu’il a mis en place au sein d’Africa‘70, le groupe de Fela. Ce rythme m’a accompagné pendant la plus grande partie de ma carrière musicale. J’ai rencontré Tony Allen plusieurs fois. Nous avons beaucoup parlé du Black President, avant de verser des offrandes aux anciens. C’était un homme de cœur et un musicien incroyable. Il suffit d’écouter les morceaux « International Love Affair », « Future Toyi Toyi » et « Freedom Groove », une jam où Tony excelle. Il serait heureux d’entendre ce titre.

Vous avez travaillé avec la scène jazz sud-africaine. Pourquoi ?
Nous avons contacté Mushroom Hour Half Hour, le label jazz de Jo’burg. Nous avions déjà effectué pas mal de collaborations avec les scènes électroniques ou rap. Nous voulions donc travailler avec des instrumentistes, à l’ancienne. D’autant qu’à nos yeux le jazz représente l’expérimentation. Et puis ça dépasse de loin notre champ musical. Nous avons donc collaboré avec des virtuoses de la trempe du percussionniste Thabang Tabane ou du guitariste Sibusile Xaba. Leur approche artistique est très différente de la nôtre. Cela a renouvelé notre perception de la musique.

Finalement ce choix n’est pas nouveau.
Vous avez déjà adapté le tandem Prévert-Kosma par le passé, avec « Autumn Leaves »…

C’est une chanson indissociable de mon enfance. Mes parents la chantaient régulièrement. Ils adoraient la culture française. Ce titre rappelle que le jazz couvre un spectre musical large. On a donc trouvé intéressant de le recycler, de façon intuitive et aventureuse. Au passage, cet enregistrement me rappelle une anecdote concernant The Jazz Insects, mon premier groupe à l’université. Comme le commentait alors notre guitariste et futur rédacteur en chef du magazine The Wire, Mark Sinker, nous nous dénommions The Jazz Insects parce nous n’étions ni des insectes, encore moins des jazzmen…

Ninja Tune, votre label, est toujours très actif. Quelles sont les nouvelles ?
Les Young Fathers sont fantastiques, tout comme Hector Barbour. Et le tout nouveau projet de Bronson est excitant. Peu importe qu’ils fassent partie des meubles ou qu’ils soient fraîchement signés sur notre catalogue, tous ont leur personnalité. Des traits de caractère qui s’expriment via leurs enregistrements.

Vos coups de cœur musicaux ?
J’écoute Jameszoo. Il est signé chez Brainfeeder et ponctue la musique électronique d’arrangements orchestraux. Dans le prolongement, j’aime tout particulièrement Flying Lotus. Je viens également de découvrir « Ski Mask ». Je ne sais pas grand-chose sur l’auteur sinon qu’il produit des beats électroniques voire ambient. Sinon, le nouvel album de Tenderlonious est excellent. Tout comme le récent remix de mon ami Youth, autour de la musique indienne. Enfin Adrian Sherwood sort toujours de très bons titres, engagés et radicaux. Hormis cette liste, mes musiciens préférés ne font pas forcément la une des journaux. Même s’il est important d’écouter de nouvelles choses, de rester éveillé…

Votre point de vue quant au retour du disque vinyle ?
Franchement, je ne suis pas très nostalgique de ce support. Au point où j’ai confié ma collection de disques à un ami Dj, il y a dix ans. Certes le vinyle est un format noble, mais je ne l’utilise plus. Je préfère le médium numérique. Je peux désormais réaliser bien plus de travaux sur mon téléphone, en utilisant certaines applications. Bien plus qu’avec deux platines… Je préfère aller de l’avant.

Outre le projet « Keleketla ! », quelle est votre actualité ?
À propos de technologie, nous proposons l’application Jamm. Ninja Jamm est la version gratuite. Et Jamm Pro est la version professionnelle. C’est celle que j’utilise pour composer ou jouer. Et pour réaliser les spectacles visuels, avec ma femme Denise. Nous avons également lancé Zen Delay, en collaboration avec Dr. Walker d’Air Liquide. C’est le premier hardware de Ninja Tune. Il est au point. Enfin nous animons toujours Pirate TV. Nous avons ainsi diffusé des jams en direct depuis Space Lab, mon studio à Londres, lors du confinement, grâce aux techniques liées au streaming. Vous pouvez nous retrouver sur Twitch et Facebook. Les liens sont sur coldcut.net


Propos recueillis par Dj Ness et Vincent Caffiaux / Photos par Coldcut et D.R.