Starwax magazine

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newsfévrier-2020

INTERVIEW / BENJAMIN BAROUH

INTERVIEW / BENJAMIN BAROUH

Posté le

Auteur d’un excellent livre consacré au label indépendant Saravah et des notes de pochette concernant la réédition du premier album de Yukihiro Takahashi, Benjamin Barouh dresse un inventaire de légende. Fils du musicien et producteur Pierre Barouh, ce dernier revient sur l’enseigne familiale, commente la surprenante carrière de son père au Japon dans les années 80 et détaille quelques raretés issues du fameux catalogue parisien.


Comment définir Saravah ?
Comme une fenêtre ouverte sur le monde, via le verbe et les rencontres artistiques, sans limites, ni tabous.

Le nom de ce label est lui-même un mot-valise, avec cette orthographe en référence à vos aïeux.
Il induit une mystique…

Saravah est une formule composite. C’est une vieille incantation dérivée de salvar, transmise par les esclaves noirs adeptes du candomblé et reprise par Vinicius de Moraes et Baden Powell dans leurs afro-sambas. La « Samba da Benção », soit la samba de la bénédiction, inspire à Pierre sa « Samba Saravah ». Par ce titre, il convie toute la scène brésilienne aux mystères des orixas, par un Saravá rituel et convivial. En ajoutant le h de Barouh, qui signifie béni en hébreu, mon père fait écho. Il sème la formule à tout vent en évoquant Sarah, le prénom de sa maman. Le tout prend son envol dans la formulation Saravah.

Trois disques Saravah et pourquoi ?
Je dirais d’abord « Higelin & Areski ». C’est le cri primal du catalogue, le résultat de la première session du studio des Abbesses, à Montmartre. Cet enregistrement est supervisé par Daniel Vallancien. Aux commandes de sa console, celui-ci découpe et multiplie Ies voix, les mélodies et les rythmes improvisés par Jacques Higelin et Areski Belkacem. Puis « Moshi » de Barney Wilen. De retour de son périple africain, le saxophoniste français enregistre des sessions avec son groupe jazz psychédélique. Chaque titre du double album est une variation. Ils sont enregistrés de Tanger à Zanzibar. Et les longs samples sont mixés avec délice. Enfin je sélectionnerais les « 10 ans de Saravah ». Il s’agit d’un coffret de quatre vinyles où personne n’est oublié. La pochette de Sempé et le texte biographique de Pierre au verso parachèvent cette anthologie du son Saravah des Abbesses.

Ce catalogue n’anticipe-t-il pas l’avènement des musiques du monde sur le marché occidental ?
La dimension « sono mondiale » de Saravah se développe avec Naná Vasconcelos dès 1970. Ses recherches rythmiques et vocales autour du berimbau (instrument traditionnel africain utilisé dans le rituel de la capoeira brésilienne, ndlr), sur scène et au studio des Abbesses, s’adaptent ici à tous les répertoires, en restant fidèle aux racines africaines. Quand mon père chante à propos de la samba : « Moi je l’aime, et j’ai parcouru le monde, en cherchant ses racines vagabondes… », il associe syncrétisme des folklores et quête initiatique, introspection et métissage, alors que le monde éprouvait les secousses de la décolonisation. Concernant la scène des années 80, elle est désabusée. Nous sommes passés à autre chose. C’est cette autre chose que la new wave japonaise défriche, ouvrant la voie aux musiques électroniques, à l’ère de la mondialisation.

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Comment expliquer l’attrait de votre père pour le Japon ?
Quand Pierre débarque à Tokyo en 1982, il est dubitatif. Très vite la diversité, les recoins et l’effervescence de la mégapole le grisent. Sans parler de seconde jeunesse, après l’hiver et la fermeture du studio Saravah, Pierre se trouve ragaillardi par l’éternel printemps japonais.

Ce pays n’exerce-t-il pas un pouvoir similaire à celui du Brésil, dans les années 60 ?
Mon père s’est construit entre Paris et Rio, aux côtés de Jacques Prévert et Georges Brassens, mais également avec Vinicius de Moraes, Baden Powell et João Gilberto, alors que le mouvement bossa nova émergeait. Vingt ans plus tard, il atterrit dans l’arène de la pop nippone (voir photo ci-dessus avec les Moonriders), d’où il entrevoit des paysages sonores inconnus… Les deux cas induisent une perte totale de repères et stimulent une progression, comme surfer sur un raz de marée…

À l’inverse, comment analysez-vous cette fascination du public japonais pour le studio des Abbesses ?
Cette société complexe et hyperconsumériste dispose de têtes chercheuses dans le domaine des arts. Rappelons que le jazz et la poésie occupent une place importante dans le cœur du Tokyoïte des années 70 et 80, nostalgique du Saint-Germain-des-Près des années 50 qu’il n’a pas connu. Ce public trouve chez Saravah un heureux mélange de chanson rive gauche, de Brésil, de free jazz, de tradition et de contestation, le tout incarné par des icônes comme Brigitte Fontaine, Jacques Higelin, Areski, Naná Vasconcelos, Pierre Barouh, Steve Lacy, Barney Wilen et les autres…

« Saravah! », le premier Lp de Yukihiro Takahashi, est à ce titre révélateur…
Pierre disait de Yukihiro Takahashi qu’il était un seigneur. Je pense que Yukihiro et le Yellow Magic Orchestra (formation japonaise électro-pop dont Yukihiro Takahashi était le chanteur et batteur, ndlr) ont largement contribué à la notoriété de Saravah, au Japon et dans le reste du monde.

Cinq ans plus tard, votre père enregistre « Le Pollen » avec ce même musicien.
Peut-on présenter la genèse de l’album ?

Le producteur Naoki Tachikawa est venu trouver Pierre à l’automne 1981 ou à l’hiver 1982 et l’a invité à enregistrer un album au Japon, dans la foulée. Cinq ans après le flop de son dernier disque, « Viking Bank », Pierre a retrouvé le goût de l’écriture à Tokyo. Six nouvelles chansons ont alors pris forme, écrites avec Yukihiro Takahashi, Yasuaki Shimizu et Kazuhiko Katoh, entre le studio de la Nippon Columbia et les dérives nocturnes. J’ai récemment trouvé le journal intime de Pierre à Tokyo, il ne dormait presque pas.

Côtoyer Ryuichi Sakamoto ou David Sylvian de Japan semblait improbable. Comment se sont déroulés les échanges ?
Le morceau « Le Pollen » couronne, à lui seul, les échanges qui règnent sur cet album. La conception de ce titre commence par un quatrain rédigé par Pierre sur un bout de nappe, dans un bistro. Un texte qu’il confia ensuite à Yukihiro. Les parties parlées entre Pierre, Yukihiro et David Sylvian, saluant les artistes et les amis qui les ont nourris, furent captées sur le vif, en une prise. Superposant les rythmes et les couleurs, Yukihiro composa alors un thème tendu. Pierre y posa sa voix chaleureuse, David son sourire et Yukihiro son élégance.

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Le vinyle reste un support proverbial pour Saravah…
Le disque 30 centimètres développé dans les années 50 est une réussite totale, avec sa pochette qui offre un bel espace d’expression. Le son crépite comme un feu dans la cheminée. Le discophile agit sur les fréquences, joue avec les pistes et jouit d’une profondeur acoustique, comme vivante … Depuis la dématérialisation de la musique, le vinyle confirme son retour. Maintenant, la bonne nouvelle serait d’apprendre la fin du CD…

Dans votre livre, vous évoquez la fabrication du collector « Brigitte Fontaine Est… Folle ! »…
Je tiens cette anecdote de Fernand Boruso, associé de mon père depuis la création de Saravah en 1966 et jusqu’en 1972. Il cumulait les postes de secrétaire général, directeur de studio, suivait la fabrication, le design et la distribution des disques. Chaque étape l’intéressait. C’est en écoutant la maquette de ce qui deviendra « Brigitte Fontaine Est… Folle ! » que Pierre et Fernand décidèrent de créer le label Saravah en 1968, à partir de la référence SH 10001. Concernant cet enregistrement, Fernand se rendit à l’usine de pressage. On lui proposa des pots de couleurs jaune, rouge et bleu commandés et abandonnés par Barclay. Boruso leur dit : « Mélangez tout ! » Résultat : les 3000 exemplaires du premier tirage de « Brigitte Fontaine Est… Folle ! » sont parus avec des motifs marbrés, comme ceux qu’on peut voir sur les pages de garde des reliures en veau. La pochette est inspirée par Jérôme Bosch. Elle est imprimée sur du papier gaufré. C’est l’un des disques Saravah les plus rares ! Je ne l’ai toujours pas retrouvé…

Souffle Continu réédite en vinyle certains albums de Saravah comme Moshi, Areski ou Mahjun.
Comment êtes-vous entré en contact avec ce label ?

En 2017, j’ai voulu rééditer « Un Beau Matin », le premier album solo d’Areski Belkacem, sorti en 1971. Nous avons confié la bande à l’équipe du Souffle Continu. Je ne m’attendais pas à un travail d’une telle qualité ! Le son 4 pistes était éclatant, limpide et dynamique, révélant les subtilités de l’enregistrement, notamment le beatbox d’Higelin et les trouvailles électro-acoustiques de Vallancien. Souffle Continu avait déjà sorti les deux albums de Mahjun et l’incroyable réédition de Moshi, plus belle que l’original ! Saravah a donc confié à ce label les références pointues et épuisées du catalogue : Le Cohelmec Ensemble, Michel Roques, Jean-Charles Capon et Pierre Favre, Daniel Vallancien et Philippe Maté, Alfred Panou ou le très attendu « La Lettre et le Silence » du lettriste Maurice Lemaître. Ces albums sont désormais disponibles en quantité, en haute-fidélité et à bon prix !

Un deuxième tome de vos écrits concernant votre père, et notamment sa période japonaise, est-il à l’ordre du jour ?
Le livre « Saravah, C’Est Où l’Horizon ? », que je continue à dédicacer régulièrement, a ouvert plusieurs pistes. Tout d’abord le spectacle « Saravah Revisité », qui a été produit par la scène nationale Le Lieu Unique à Nantes, avant d’être joué à Paris. Puis la réalisation, en cours, du documentaire « On n’ Arrête Pas Une Chanson », qui explore le parcours de Pierre de 1960 à 1970. Je travaille également sur une série de livres pour l’éditeur parisien La Lucarne des Écrivains, notamment sur une intégrale des chansons et poésies de Pierre et sur un ouvrage iconographique sélectionnant ses papiers, correspondances, notes et nombreux brouillons de chansons. Ce sera l’occasion de publier son journal de Tokyo, écrit à l’été 1982, où Pierre reporte méthodiquement avec une écriture fine et serrée ses moindres faits et gestes. Ces projets n’excluent pas une future contribution avec l’éditeur « Le Mot et le Reste » et, pourquoi pas, une suite au livre « C’Est Où l’Horizon ? ».


Benjamin Barouh : « Saravah C’Est Où l’Horizon ? 1967-1977 » (Le Mot et le Reste) ; Yukihiro Takahashi : « Saravah! » (Wewantsounds) ; Ryuichi Sakamoto : « Thousand Knives » (Wewantsounds).

Propos recueillis par Vincent Caffiaux / Photo Benjamin Barouh par Nadia Szczepara