Starwax magazine

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newsoctobre-2021

LETHERIQUE INTERVIEW ET STAR WAX MIX 68

LETHERIQUE INTERVIEW ET STAR WAX MIX 68

Posté le

Letherique est un Dj et producteur de musique électronique expérimentale en provenance d’Alsace. Après avoir signé sur Arythmic Records et Tripalium Records, il sort « Aurōra » chez Bella Ursa Recordings. Son dernier Lp révèle parfaitement sa passion pour la musique de films et emmène l’auditeur dans un univers rétro-futuriste et planant. Très actif sur la scène strasbourgeoise, il a co-fondé le collectif Leitmotiv et animé pendant sept ans, « ShariVari », une émission hebdomadaire sur RadioCapsule avant de se consacrer pleinement à son label Bella Ursa Recordings. A partir de 2020 il sort de belles compilations avec les producteurs tels que Clarence Rise, Asymmetrical, Drvg Cvltvre, Lloyd Stellar… Aujourd’hui, le compositeur nous parle des labels adeptes du DIY et d’édition « limitée cassette » qu’il affectionne. Puis de ses influences techno de Detroit, son attachement pour l’EBM, la nowave, et Letherique nous fait l’honneur de réaliser un mix exclusif Star Wax incluant certains titres sortis sur Bella Ursa.


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D’où viens-tu ?
Je suis un pur produit alsacien. Elevé au grain dans la région transfrontalière du Haut-Rhin, puis exilé pour mes études dans le Bas-Rhin. Là-bas, je suis tombé amoureux de la scène strasbourgeoise qui me retient ici depuis vingt ans, malgré quelques envies occasionnelles d’aller voir ailleurs. Il faut dire qu’elle m’a beaucoup apporté et que j’y trouve pile ce dont j’ai besoin. Suffisamment de variété pour ne pas s’ennuyer, mais pas trop d’abondance pour ne pas s’enfermer dans un milieu particulier.

As-tu reçu une éducation musicale ? Absolument pas. Je suis le seul dans la famille à faire de la musique. Les cours au collège m’ont, en plus, totalement traumatisé ! Il aura fallu du temps pour se remettre d’avoir à ‘’chanter’’ les paroles de l’Aigle Noir de Barbara sous le regard cinglant de mon prof qui aurait fait pâlir même Arnold Schwarzenegger. Cela dit, j’ai tout de même fini par poncer de la théorie musicale après dix ans de galères à vouloir faire des compos trop ‘’ambitieuses’’. Je ne saurais que trop recommander à n’importe quel musicien électronique de s’y intéresser. Même si ce n’est que pour faire des blips et des blops, ça changera votre vie. Résultats ga-ran-tis !

Qu’est ce qui a été décisif pour toi de devenir producteur ?
C’est une question que je ne me suis jamais vraiment posée. Faire de la musique s’est imposé à moi assez naturellement au fil du temps et un beau jour, PAF !, j’étais producteur. J’ai d’abord commencé pour la déconne, avant même d’aller en soirée. C’était sans doute mon côté nerd qui était appelé par les boutons qui clignotent et les pouettes pouettes. Mais, en y réfléchissant bien, il y a bien eu un moment où tout a basculé. C’était ma première soirée en 2002. Un set de Laurent Garnier qui m’a complètement scotché pendant trois heures. Je n’ai pas quitté le dancefloor du début à la fin pendant qu’un pote me ravitaillait en bières. Juste fasciné par les possibilités narratives du medium et les émotions qu’il était capable de générer. A mon retour, je me rappelle très bien m’être dit que c’était « ça » que j’avais envie de faire. Les platines sont arrivées très vite, tout comme ma première groovebox sur laquelle j’ai fait toutes mes compos pendant six ans. Toutes mes économies ont ensuite rapidement été dilapidées dans ma collection de vinyles.

Quelles sont tes inspirations et influences ?
Sans hésiter, le truc qui revient le plus souvent, c’est la musique de films et de jeux vidéo. En particulier, trois références que j’ai toutes découvertes presque en même temps : les vieux films de John Carpenter qui composait sa musique lui-même, la bande son disco de l’horreur qu’a faite Goblin pour Suspiria et bien sûr celle du jeu Silent Hill 2. C’est grâce à cette dernière que j’ai découvert la puissance des contrastes, mais aussi qu’il y a une beauté inattendue dans la mélancolie et l’horreur. En dehors de ça, je voue une passion certaine aux univers dystopiques, l’inspiration maîtresse de mes deux dernières sorties. Ils ne sont rien d’autre que la bande originale de nos temps modernes ! Idem pour tout ce qui touche au futur et à l’espace. L’exploration de contrées inconnues, la confrontation à des civilisations extra-terrestres et, bien évidemment, l’inéluctable soulèvement des machines ! Côté musique, la techno de Detroit a complètement rythmé mes débuts par son côté revendicateur et ses compos émotionnelles. Aujourd’hui, ce sont plus les sons EBM et Wave qui me font vibrer, en particulier parce qu’on a une scène punk nowave particulièrement talentueuse à Strasbourg. Pour finir, côté deejaying, c’est Laurent Garnier à 200%. Même si on n’a plus du tout le même style, j’applique encore tout ce qu’il m’a appris au premier soir, mais aussi la fois où on l’a vu en config pour le moins intime de 150 personnes sur le floor à tout casser. Il était juste sans filtre. C’était magique ! J’en profite pour mentionner aussi les confrères de Radiocapsule avec qui j’ai fait mes débuts. Ils m’ont appris des choses très importantes qui font souvent un peu défaut dans ce milieu. Notamment savoir ne pas trop se prendre au sérieux, en particulier dans sa sélection.

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Pourquoi avoir créé Bella Ursa et quelle est la philosophie derrière ton label ?
Le label s’est lancé en pleine fin du monde un beau jour d’Avril 2020, après une période de gestation d’environ un ou deux ans. Le vinyle a toujours été un des objectifs, car ça reste la voie royale pour la production musicale, même si j’ai un peu du mal à m’y retrouver ces dernières années. C’est pourquoi j’ai entre temps jeté mon dévolu sur les cassettes qui permettent beaucoup plus de fantaisie, ainsi qu’une liberté exceptionnelle quant à la prise de risque et aux designs (exemple ci-dessus). Cerise sur le gâteau, la production full DIY fait que chaque élément est unique et confectionné, dans la mesure du possible, avec amour. Bella Ursa est l’extension directe de ma vision artistique en tant que Dj, producteur et même animateur radio. Quelque chose de radicalement ouvert et relativement déconnecté des modes. Sa direction artistique n’a pas été déterminée à l’avance. Au contraire, elle se définie au fil des sorties et des rencontres, comme une espèce de patchwork mutant dont le motif global commence à très sérieusement à se préciser. A la base, tout ce joyeux méli-mélo directionnel a commencé par contraintes financières liées à la pandémie. Il fallait réduire les coûts au max en proposant tout de même de beaux objets, mais j’ai rapidement embrassé le concept en inventant des séries aux ambiances et objectifs différents. Aujourd’hui, je suis ravi d’annoncé qu’on a de quoi balancer des sorties mensuelles pendant au moins un an, le tout dans une certaine cohérence sonore et visuelle. J’ai vraiment hâte de commencer à envoyer la purée dès la rentrée ! Autrement, sur le plan humain, j’applique exactement la même approche que lors de mes nombreuses années de radio hebdomadaire. Je n’hésite pas à donner à tout le monde une chance, du moment qu’il y a du talent et une démarche sincère derrière. Même pour les outsiders difficilement marketables, on essaye de trouver des solutions pour pouvoir sortir quelque chose dont chacun peut être fier, tout en faisant le max pour que ça arrive dans des oreilles intéressées. Il n’y a rien de plus déprimant que de sortir des tracks dans l’indifférence, surtout si la musique est bonne. Pour finir, la longueur des cassettes favorisant une écoute prolongée, j’encourage aussi mes artistes à ne pas hésiter à sortir de leur zone de confort en produisant des morceaux supplémentaires plus atypiques, ainsi qu’à apporter une attention particulière à la narration.

Quels sont les artistes et labels que tu affectionnes ?
La liste est longue, mais l’un de mes maîtres absolus est Cristian Vogel. Très précisément pour ses albums Station 55 et surtout Dungeon Master, l’un des premiers ovnis qui m’est tombé dessus. Les deux exultent une classe juste insolente, sans parler du niveau technique dont peu pouvaient se targuer à l’époque. En dehors de ça, voici les artistes dont j’ai une quantité indécente de disques : toute la sphère U.R. en particulier Drexciya et Suburban Knight, Legowelt, les premiers Theo Parrish, Carl Craig, Drvg Cvltvre, Neil Landstrumm, le Syndicat Electronique… D’une manière générale, j’aime tout ce qui a une identité forte et reconnaissable entre mille. D’ailleurs, s’il faudrait citer des noms plus actuels, je nomme sans hésiter deux artistes strasbourgeois : Sonic Area, maître de l’album concept, et Ventre de Biche dont les textes sont pour moi l’incarnation absolue de l’esprit punk. Hors chauvinisme, j’affectionne tout particulièrement ce que fait Arabian Panther, l’un des producteurs les plus talentueux du moment, mais aussi toute la scène électronique toulousaine en général. Pour ce qui est des labels, j’ai beaucoup été marqué par Tigersushi, le label de Joakim avec des designs et de la musique merveilleuse, et aussi Ego Twister pour ces objets farfelus très mémorables. Leur disque avec une touffe de poil a longtemps été exposé fièrement chez moi ! En plus contemporain, le label qui m’a donné le coup de foudre pour les cassettes et le DIY est clairement Soil Records, figure de proue incontestée dans le milieu. J’apprécie aussi en particulier le travail fait par Tripalium Corp, un des meilleurs labels français à mon goût, ainsi que celui de Raw Culture qui a développé une identité ghetto DIY vraiment très inspirante. Leurs gérants respectifs m’ont d’ailleurs été d’une aide inestimable pour apprendre à faire tourner Bella Ursa. Milles mercis à eux !

Quels sont les disquaires chez qui tu chines ?
Je n’achète presque plus de vinyles par manque de moyens et surtout de place. Quand ça arrive, c’est soit sur Bandcamp pour bénéficier directement aux artistes/labels ou soit chez Locked Grooves, dernier bastion des authentiques disquaires vinyle à Strasbourg. Ils ont eu le courage de se lancer il y a quatre ans, alors qu’on n’en avait plus depuis dix ans. Je tire mon chapeau à David qui maintient le projet la tête haute !

Par Sabrina Bouzidi / Photo par Pierre Frigeni

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STAR WAX MIX #68 TRACKLIST
01- Darkside « Narrow Road » (Matador)
02- Superpoze « Overseas » (Combien Mille)
03- Amon Tobin « How Do You Live » (Nomark)
04- Lunch Money Life « Tarmac The Lake »
05- RNXRX « Symbol Skin » (Veyl)
06- Cyril Cyril « Les gens » (Born Bad)
07- The Maghreban & Idris Rahman « Lions of Judah » (Steve Reid Foundation)
08- A Tribe Called Red feat. John Trudell & Northern Voice « We Are The Halluci Nation » (Pirates Blend)
09- Solar Bears « Man Plus » (Sunday Best)
10- Martin Gore « Howler » (ANNA Remix) (Mute)
11- Koreless « Sun » (Young Turks)
12- Psygnosis « FIIIX 3.0″
13- Balladur « Dans La 205″ (Le Turc Mécanique)
14- Electrelane « The Valleys » (Too Pure)
15- Mari Kvien Brunvoll « Everywhere You Go » (Jazzland)
16- Nocto « Lithanie Péroxydée » (Bella Ursa)
17- Nocto « Kickroot » (Bella Ursa)