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STUDIOS DE LEGENDE FRANCAIS

STUDIOS DE LEGENDE FRANCAIS

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Quelques jours avant les fêtes de fin 2020, année chamboulée s’il en est, le livre « Studios de Légende » est sorti dans l’anonymat. Et pourtant c’est un monument. Certes, à l’heure du digital et des hit-makers composant dans leurs home-studios, le sujet peut paraître vieillissant. Pourtant aucun ouvrage de la sorte n’existait et les studios d’enregistrements français ont aussi leurs heures de gloire. Manuel Jacquinet, l’auteur et éditeur du livre, a travaillé pendant quatre ans afin de réunir le maximum d’infos et coucher le résultat de ses recherches sur 350 pages. Difficile d’être exhaustif puisque finalement notre petit pays compte plus d’un studio de légende et certaines figures de l’ombre ne sont plus parmi nous pour témoigner. Quoi qu’il en soit, « Studios de Légende » démontre que les studios français ont réussi à rattraper leur retard afin d’être à la hauteur des studios les plus réputés, des mastodontes US au mythique Abbey Road anglais. Alors, afin de faire écho à ce travail colossal, voici une vidéo et une généreuse chronique rendant hommage aux ingénieurs et aux studios. Le lieu de rendez-vous des auteurs, compositeurs, arrangeurs, interprètes, producteurs et ingé son. Allez hop, respire un bon coup, c’est parti !



La mission de Manuel Jacquinet est ambitieuse, d’autant que le rédacteur en chef du magazine professionnel En-Contact n’est pas familier de l’industrie du disque. Certains le lui reprocheront, je pense par jalousie, pourtant ce mélomane a été au bout de son idée. Alors bravo ! Parce-que pour assembler ce pan de l’histoire et concrétiser ce livre, il faut avoir un cœur solide. D’autant que l’aventure n’est pas des plus rentables ! En effet, on parle là d’individus très souvent méconnus par la plupart d’entre nous. Il y a différents profils, certains ingénieurs sont à la fois entrepreneurs et/ou musiciens. Leur dénominateur commun : une passion immodérée pour la musique. La majorité d’entre eux a consacré sa vie à accueillir des artistes, « en devenir » ou des stars internationales, afin d’enregistrer et de sculpter leurs sons à partir d’un signal électrique. « Studios de Légende » retrace une histoire allant des 50s aux années 2000. La liste des studios et des ingés est longue, alors pardonne-moi le name-dropping. Je commence par Rupert Neve puisque j’apprends son décès le 12 février 2021, pendant la lecture du livre. Un ingénieur du son d’origine anglaise à qui l’on doit les consoles Neve à partir de 1961, puis celles de la marque Focusrite. La Neve est couramment évoquée par les ingés. Tu conviendras qu’il est difficile de ne pas parler technologie avec ces oiseaux-là ! Tout au long de cet ouvrage impressionnant, un questionnement récurrent : la France a-t-elle ses studios de légende ? La réponse est oui ! On mentionne le plus souvent Davout, Ferber, Gang, Pathé-Marconi, Guillaume Tell ou les studios résidentiels… Mais l’histoire qui n’est pas une science exacte ne se résume pas si rapidement !

702_studio-de-legende-03-bis Georges Chatelain Jean, Louis Proust, Bernard Estardy au studio CBE / Photo par Pierre Barbier ©.

Retour dans les années 50 où émerge la notion de studio de musique, alors encore réservée aux radios. Cette décennie a notamment vu naître le studio Decca, puis en 58 le studio Barclay et enfin le studio de Pathé Marconi, près du Pont de Sèvres, copie conforme d’Abbey Road avec ses 500 m². Lorsque ce dernier était complet, Les Stones ou d’autres venaient donc à Paris, affirme Pierre Braner. Cet ingé, après 26 ans de fidèles services au studio Harry Son, vient aujourd’hui avec sa régie dans le coffre de sa voiture afin de mixer les nouveaux sons de Pierre Perret, directement chez lui. Nous sommes loin des débuts où l’ingénieur du son portait une blouse blanche, synonyme d’un protocole lourd et parfois complexe. A cette époque, l’orchestration pouvait atteindre une centaine de musiciens à enregistrer, en même temps. Europa Sonor ou le studio Vogue sont aussi de cette envergure. De même que le studio Davout et ses 300 m². Ouvert en 1965 et fermé en 2017, sa longévité inspire le respect. Afin d’assimiler la dense liste de studios, l’auteur a réalisé un index où il les repartit en trois catégories : légendaire, remarquable et pittoresque.
Si Paris propose une offre convoitée de studios, les villes de première ou deuxième couronne ont aussi leurs belles histoires. Idem pour la province. La Fabrique, nichée dans un gigantesque domaine avec piscine à Saint-Rémy-de-Provence, est insolite à plusieurs titres, ne serait-ce que sa déco et sa collection de 200 000 vinyles ! Dans un format plus modeste mais en centre-ville, le studio Condorcet de Toulouse, lancé en 71, est tout autant mythique. Et pourtant, ce lieu chargé d’histoire est bel et bien menacé d’être rasé dans le cadre du réaménagement du quartier. Le même sort que le studio Davout, Porte de Montreuil, à Paris… Scandale patrimonial ou inéluctable évolution ? Devenons-nous en déduire que les villes sont incapables de développer une vision globale de l’aménagement de leur territoire ? No comment (…) Evidemment les anecdotes ne manquent pas. Les plus croustillantes sont souvent celles vécues lors des sessions dans les studios dits « résidentiels ». Le château d’Hérouville fondé par Michel Magne, au début des 70s, fait office de précurseur dans le domaine. Imagine le gratin de la scène rock ou pop de l’époque qui débarque… Laurent Thibaut, l’ingé-son doit se rendre dispo 24/24. Riches d’une solide cave à vin et d’un talentueux cuisinier, les résidences des artistes prennent des allures de fêtes ! La plupart des studios étant dans des espaces clos et sans lumière naturelle, ce genre de cadre atypique est d’autant plus convoité. Il en va de même pour Le studio Vega, fondé en 92, par Manfred Kovacic. Cet ancien claviériste et saxophoniste d’Alain Bashung a équipé son studio d’une EMI TG 12345, la même console que celle des studios Abbey Road, en la plaçant face à une fenêtre. Autres grands domaines, le studio Miraval, fondé par Jacques Loussier dans un château du sud-est ou encore Venus à D’Huison-Longueville avec Ludovic Lanen comme ingé.

leguil Control Room à La Fabrique / Photo par Julien Daguet ©

Cet ouvrage vivant fait office de Panthéon des studios et ingés son. Il évoque John Etchells qui, embauchant James Guthrie alors seulement âgé de 25 ans, se retrouve aux manettes du studio Super Bear, sur la Côte d’Azur, pour enregistrer une partie de « The Wall ». Gerhard Lehner qui, lui, a installé en 58 le premier studio pour Barclay. Bernard Estardy, l’ingé qui a cofondé CBE, Guillaume Tell, Studio 92. Gérard Poncet du Studio des Dames. Claude Sahakian et Hervé Marignac du studio Plus XXX, lui aussi réputé pour sa cave à vin, est parvenu à devenir une référence pendant quatre décennies. Le studio Ferber ayant notamment vu passer les ingé René Ameline, Jacques Dutillet à changé de propriétaire depuis 1973, mais il est encore dans le même local… A Davout, Jean-Loup Morette et l’incontournable Claude Ermelin qui s’est occupé de Prince, Stan Getz, Boulez, Pierre Perret, des Rolling Stones, Serge Reggiani, Voulzy et de nombre d’orchestres symphoniques pour des musiques de films ! Ou encore Jean-Pierre Pellissier, ingé notamment de François de Roubaix au studio de la Comédie des Champs Élysées, Georges Rodi ingé du studio ADSR, pour ne citer qu’eux.

702_studio-de-legende-02 Franco Luambo Makiadi au Studio Johana – 1983 / Photo par Bill Akwa Bétotè ©

Certains studios ont leurs particularités grâce à leur matériel ou infrastructure. D’autres comme le studio Johanna (photo ci-dessus) sera le repaire de la communauté africaine à Paris, se souvient Gabriel Nahas. Après trois ans de services là-bas, il est devenu, à partir de 79, freelance à Marcadet …
Beaucoup d’ingés vont de studio en studio. Il en va de même pour les lieux qui passent de mains en mains, de proprio à locataire… pour être réappropriés. Exemple, le studio Mega cofondé par l’ingénieur Thierry Rogen, en 87, dans un ancien blockhaus à La Muette, au Porte de Paris, est devenu Studio Twins. Et Mega, connu pour sortir des disques aux gros scores de vente, s’installe à Suresnes. Puis, dans un deuxième temps, ça devient Oméga pour aujourd’hui être les studios de l’école Abbey Road Institute. Pièce maîtresse du studio Guillaume Tell, l’ingé son Bruno Mylonas a par la suite racheté le studio Polygone où IAM et d’autres rappeurs ont enregistré, pour aujourd’hui installer son studio chez lui dans le Piémont-Pyrénées.

Les 90 dernières pages débutent par le titre Bonus. Selon le même principe, il y a des anecdotes dans lesquelles l’auteur crée une passerelle entre des générations de producteurs plus récents comme Kanye West et ses ghosts qui, en 2013, enregistrent des titres pour son album « Yeezus » (cf docu Yeezus in Paris ) aux studios de La Seine, lancé en 92. Star system oblige, il fit remplacer les enceintes par les siennes et exige qu’elles soient encastrées dans le mur ! Son approche insolente ou novatrice du traitement du son bouleverse l’équipe. Il y a aussi d’autres interviews dont celle du Dj et producteur Yuksek. Une double page est consacrée aux studios de la famille Blanc-Francard, belle histoire de transmission de père en fils. Les pseudos de Boombass et Sinclair des enfants de Dominique Blanc-Francard doivent t’être plus familiers…
Et puis arrive Kerwax le hors-norme ! Je ne vous en dis pas plus, mais prenez le temps de découvrir ce studio-musée… Egalement basé en Bretagne, sur l’île d’Ouessant, l’Eskal, créé par Yann Tiersen, a droit à quelques lignes. Autre histoire insolite, celle du RSM, le studio camion mobile des Stones… Sans oublier le mythique studio résidentiel au nom évocateur du Manoir, à Léon, dans les Landes fondé au début des 80’s.

Après de longues années, les studios français complexés par le manque d’équipements ont su modifier la donne. Mais la concurrence est de plus en plus rude avec l’arrivée des synthétiseurs, des boîtes à rythmes et le début des studios domestiques héritiers des homes studio. Même si ouvrir un studio fait toujours rêver, l’entreprise est de taille. Les banqueroutes sont nombreuses et finalement peu d’entreprises arrivent à passer le cap de plusieurs décennies. Le gérant doit être malicieux, aussi bien connecté aux majors du disque qu’à l‘industrie du cinéma… L’aspect technique est délicat à gérer et l’ère du digital a remis bien en question la complexité des machines analogiques coûteuses. Estardy ou Georges Rodi par exemple trafiquaient des machines de l’intérieur au point de créer des machines uniques. Certains studios avaient même leur technicien permanent pour réparer les bécanes !
Les techniciens : ombres essentielles des hommes de l’ombre. Pierre Mourey est mentionné, ce monsieur fut un temps le technicien du studio Aquarium ou pour Guy Boyer, un compositeur de library’s sonore, avant de travailler avec Jean-Michel Jarre ! Je profite de cet instant pour saluer une autre légende du câblage Sylvain Duamel, aka Lulu, décédé il y a peu. Nous lui devons notamment l’aménagement du Manoir, Broadcast…

Si l’ère digitale a définitivement chamboulé le business, une chose change assez peu : la place des femmes. Bénédicte Schmitt, femme de Dominique Blanc-Francard, à la direction du Labomatic, Myriam Eddaira ou encore Erzatz sont de trop rares exemples. Autre fait un peu interpellant : le manque de mixité culturelle. Pourtant la France était déjà métissée. Fort heureusement ça évolue constamment !


En conclusion. Certes les disques dans le top du hit-parade aident à créer des studios de légende. Mais qu’il soit petit ou grand, ce sont les artistes et les hommes aux manettes qui font la distinction d’un studio d’exception ! Bien au-delà du matériel et du cadre, c’est la rencontre artistique qui fait toute la différence. Si depuis les années 2000 la musique est toujours plus présente dans nos vies, les cabines pouvant accueillir plusieurs musiciens en live se font rares… Ce qui conduit parfois les musiciens à devoir enregistrer à des jours intervalles, un par un… Et pourtant « le studio est indispensable dès lors que l’on enregistre à plusieurs car c’est ensemble que les nuances du jeu se créent. », souligne Axel Bauer.

Ce livre, paru chez Malpaso édition, symbolise une ère importante dans l’histoire de la musique marquée par une rupture. Celle du désintérêt des consoles de plusieurs mètres de long à la faveur des solutions « light », pensées pour les homes studios. Suivi par l’essor exponentiel des musiques électroniques, des boîtes à rythmes … et des logiciels ! Certains pages sont agrémentés de contenu digital (vidéo, audio) grâce à l’application Kavia.ap. Est-ce vraiment indispensable ? Finalement il subsiste seulement quelques erreurs. Un seul bémol : on peut se perdre dans la lecture car Manuel Jacquinet a choisi des titres informels plutôt que mettre en avant les noms des nombreux témoins de cette histoire captivante. Malgré cela, cet ouvrage demeure bien rythmé grâce aux interviews et aux sources extraites de magazines. La charte graphique est sobre. Parmi les nombreuses images, j’ai particulièrement aimé celle de Phil Collins sur la terrasse du studio improvisé en plein air au château des Avenières, en train d’enregistrer les drums de « Dance Into the Light ». Un beau livre à se procurer sans hésiter pour ceux qui veulent découvrir ce volet particulier d’anthologie de la musique.
Et surtout n’oublie pas, ce n’est pas forcément dans les studios les plus luxueux que naissent les grandes chansons. Alors même si tu es fauché, garde espoir ! Il te faut juste 45 euros (frais de port inclus) pour acquérir « Studios de Légende / Secrets et histoires de nos Abbey Road Français » par Manuel Jacquinet. Certifié fat par Star Wax !

Pour finir, dans le prolongement, nous vous conseillons vivement notre interview de Sebastien Merlet et Christophe Geudin, les auteurs du « Gainsbook », ici. Puis « L’arrangeur des arrangeurs », un livre biographique dans lequel Jean-Claude Vannier se livre sur ses collaborations avec Serge Gainsbourg, Jacques Higelin, Brigitte Fontaine, Barbara, Françoise Hardy, Claude Nougaro… Blog du livre ici. Ou encore, fraichement publié aux éditions Delcourt, la BD « Les Amants d’Hérouville ». Inspiré de l’histoire de Michel Magne, compositeur de musique de film, à l’origine du studio au Château d’ Hérouville. Un studio résidentiel culte ou est venu enregistrer Bowie, Elton John…

Par Juan Marcos Aubert / Photos avec l’aimable autorisation de Manuel Jacquinet (D.R.)