Starwax magazine

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INTERVIEW / <br/>THE SOUL JAZZ ORCHESTRA

INTERVIEW /
THE SOUL JAZZ ORCHESTRA

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Considéré par certain comme leur meilleur album « Inner Fire », sur le label Strut, est la sixième sortie discographique du collectif canadien The Soul Jazz Orchestra. Souvent estampillé afrobeat leur musique, qui n’a de cesse d’explorer les sonorités des musiques du monde, est bien plus que cela. Même si aucune machine ou Dj compose leur formule live riche d’influences, à la veille d’une tournée française, Star Wax a voulu en connaître d’avantage sur l’univers de ce band atypique qui aime l’ambiguïté. Entretien avec Pierre Chretien le leader du groupe.


Votre musique groove bien, elle est originale grâce à diverses influences mais vous semblez constamment chercher de nouvelles directions, pourquoi ?
Notre musique a toujours été un mélange de musiques soul, jazz, afro, latine et caraïbéenne. En douze ans, on est toujours resté à l’intérieur de ces bornes. Cependant, je pense aussi que c’est important pour un groupe d’évoluer, de ne pas toujours faire exactement le même truc, le même album.

Est-ce pour cette raison que vous avez un peu délaissé le coté reggae pour celui latin ?
Sur le dernier album, « Solidarity « , nous avons collaboré avec le chanteur jamaïcain-canadien Slim Moore, alors on s’est permis d’enregistrer deux pièces originales à saveur reggae avec lui. Cependant, l’album avait autant de pièces à caractère latin que le nouveau disque, Inner Fire: « Ya Basta », « Cartão Postal », « Tanbou Lou »… Ce qui a changé, c’est l’instrumentalisation. Lorsque les gens entendent des orgues, des guitares et des basses électriques, ils perçoivent peut-être ça comme étant plus reggae ? Et quand ils entendent des pianos acoustiques, des contrebasses et des vibraphones, ils perçoivent ça comme étant plus latin ? Je ne sais pas, nous n’avons rien délaissé !

Pourquoi Marielle Rivard ne chante-t-elle pas plus sur d’autres morceaux ?
Marielle Rivard est d’abord et avant tout la percussionniste principale du groupe. C’est le battement de cœur de notre musique, c’est elle qui ancre tout le groove. Elle joue d’ailleurs plus d’une douzaine de différents instruments sur le nouvel album, en plus de mener les chœurs. Je pense qu’il existe peut-être un préjugé envers les femmes : on les accepte volontiers comme chanteuses, mais plus difficilement en tant qu’instrumentistes sérieuses. Je pense que si on avait un homme comme percussionniste, personne ne nous poserait la même question.

Parfois votre musique est un peu cinématographique, est ce parce que en tant que leader du groupe tu es fan de cinéma ?
Eh bien, en tant que compositeur, j’ai eu la chance de composer un peu de musique de film pour quelques trucs indépendants, alors peut-être que ces expériences m’ont influencé inconsciemment. Je trouve qu’avec la musique instrumentale, puisqu’il n’y a pas de paroles qui dictent une histoire quelconque, notre esprit a parfois tendance de créer son propre scénario.

Est-ce que pour vous le format vinyle a de l’importance ?
Oui j’achète du vinyle, personnellement je préfère le son du vinyle. Le son est représenté de façon analogique, donc continue, plutôt que des 0 et des 1 qui ne représentent que certains points dans le temps, et qu’un ordinateur doit ensuite interpoler. C’est important pour nous aussi à cause de notre relation avec les Djs. C’est un format très tactile, qui se manipule bien, et pas mal de Dj jouent encore que du vinyle.

Justement, travaillez-vous avec des Djs ?
Nos soirées lives sont presque toujours faites en partenariat avec des Djs, c’est important pour nous que toute la soirée soit un happening. Par contre, le groupe alterne avec les Djs, on n’utilise jamais de musique préenregistrée pendant qu’on joue.

Avez-vous déjà pensé à des projets de remix ?
On a fait des projets de remixes à quelques reprises.

Exemple ci-dessous avec une réédite chez Sofrito, en libre téléchargement (Ndlr).



Avec Antibalas, on vous présente comme le renouveau de l’afrobeat. Assumez-vous cette formulation ?
Je pense que c’est clair qu’on ne fait pas que de l’afrobeat. C’est une influence parmi d’autres. On a un immense respect pour Fela Kuti et tous les autres pionniers de l’afrobeat, mais nous-mêmes, on cherche vraiment à faire quelque chose d’un peu plus personnel, porter notre propre flambeau, plutôt que celui d’un autre.

Que pensez-vous du phénomène afrobeat au plan mondial et la scène est elle importante au Canada ?
Il y a beaucoup de bons groupes au Canada et ailleurs. Par contre, je pense que c’est important que l’afrobeat évolue un peu, sinon la musique risque de devenir stagnante et purement nostalgique. Je trouve que les meilleurs groupes sont ceux qui réussissent à dépasser un peu les formules établies, et développer leur propre empreinte musicale.

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Voyez-vous un parallèle entre le mouvement afrobeat et l’explosion du reggae dans les années 70 ?
Je vois un parallèle entre plusieurs styles de musique, afrobeat, reggae, funk, salsa, cadence, MPB… qui ont explosés durant les années 70. C’était une époque revendicatrice et plusieurs musiciens se faisaient un devoir de jouer une musique plus engagée, plus politisée. C’est important pour nous de ne pas perdre ce feu, cet espoir, parmi le cynisme qui semble parfois planer sur le monde d’aujourd’hui.

Allez-vous vous inspirer et ou jouer en Afrique ? Si oui quelle est la réaction du public local ?
Ça fait plusieurs fois qu’on tente d’organiser des concerts en Afrique, et à chaque fois c’est tombé à l’eau, malheureusement. La famille Kuti nous avait invité à jouer le Shrine à Lagos pour le festival Felabration, mais on n’a pas pu obtenir les fonds nécessaire pour les vols. On devait jouer un autre festival dans le sud-est de l’Afrique, mais le gouvernement local nous a mis le bâton dans les roues. On devait aussi faire une tournée en Afrique du Sud, mais ça ne s’est jamais concrétisé. Alors on continue d’essayer !

Votre musique est ancrée dans l’improvisation. Vous sentez-vous proche des scènes jazz, américaine ou européenne ?
Oui, certainement, on ne s’appelle pas le Souljazz Orchestra pour rien! On connaît moins bien la scène européenne, puisqu’on fait partie de la scène de jazz nord-américaine. On affectionne particulièrement le jazz plus spirituel, plus afro-centrique, plus conceptuel, tel que pratiqué par des artistes comme John et Alice Coltrane, Yusef Lateef, Pharoah Sanders, Sun Ra, Harry Whitaker…



Des artistes pensent que la musique doit être gratuite pour se libérer de toute contrainte mercantile. Qu’en pensez-vous ?
Il faudrait quand même qu’on puisse subvenir à nos besoins d’une façon ou d’une autre. C’est déjà très difficile de pouvoir survivre en tant que musicien à temps plein, surtout quand on joue de la musique underground avec un peu de substance. En tant que travailleurs, on est au fond de la pyramide capitaliste, on est les derniers à se faire payer dans l’industrie. Si on nous demandait de travailler gratuitement tout le temps, il faudrait mettre en place une sorte de subvention, gouvernementale ou autre, sinon ça n’aurait aucun sens.

Quels sont les disques que vous écoutez et conseillez en ce moment ?
« Drums of Passion » de Babatunde Olatunji, et « Singerella : A Ghetto Fairy Tale » de Gary Bartz sont excellents. Dernièrement, j’écoute beaucoup l’album « Café » d’Ibo Combo, un classique du compas mini-jazz. Je viens d’acheter le double vinyle de la nouvelle compile « Angola Soundtrack 2″ chez Analog Africa.



Interview par Invisibl journalist. Plus d’infos ici.