Starwax magazine

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SÉLECTION JAZZ AVRIL 2021

SÉLECTION JAZZ AVRIL 2021

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Le poète anglo-trinidadien Anthony Joseph revient avec « The Rich Are Only Defeated When Running For Their Lives », une session londonienne portée par une formation redoutable. Harpiste de talent, Amanda Whiting sublime, quant à elle, l’héritage d’Alice Coltrane avec « After Dark », un disque foncièrement spirituel. Repéré il y a deux ans, Damon Locks relance le Black Monument Ensemble avec « Now », un opus libertaire comme on sait les enregistrer à Chicago. Et le très attendu saxophoniste franco-suisse Léon Phal sort « Dust To Stars », un second Lp émancipé des canons jazzistiques en vigueur.


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Anthony Joseph / The Rich Are Only Defeated… (Heavenly Sweetness)
Après « People Of The Sun » et l’hommage à ses racines caribéennes, Anthony Joseph opère un virage notoire avec « The Rich Are Only Defeated When Running For Their Lives ». Nettement plus introspectif que le volume précédent, ce nouvel album est emprunt de littérature comme l’induit l’intitulé et son clin d’œil à l’intellectuel trinidadien Cyril Lionel Robert James. Enregistré avec un groupe soudé dont les incontournables Florian Pellissier aux claviers et Shabaka Hutchings au saxophone, l’auteur déclame des textes fulgurants, mâtinés d’ironie. Plus proche des dub poets (pour les dimensions sociales et créoles) ou des écrivains de la Beat Generation (pour l’intuition surréaliste) que d’un Gil Scott-Heron, avec lequel il est encore comparé, Anthony Joseph use de procédés novateurs. Une scansion efficace avec « Calling England Home », un texte dont la description renvoie sèchement au Londres de la fin du siècle dernier. Ou grâce à Maka Dimweh » et « Language (Poem For Anthony McNeill) », deux titres homériques, entaillés par les soli dissonants d’une puissante section de cuivres. Comme souvent avec le label indépendant français Heavenly Sweetness, la production est soignée, avec pressage vinyle impeccable et pochette électrique. Vivement conseillé.



Amanda Whiting / After Dark (Jazzman)
Proche du trompettiste Matthew Halsall et de son Gondwana Orchestra, Amanda Whiting revient dans les bacs avec « After Dark », un second Lp marqué par la spiritualité. Editée chez les Londoniens de Jazzman, un catalogue connu pour ses excellentes compilations, la harpiste donne le la avec « After Dark », la plage titulaire et sa déclaration porteuse d’espoir ; ou bien encore avec le céleste « Time Stands Still », dont la partie de flûte signée Chip Wickham engage un dialogue sensuel avec les sonorités cristallines environnantes. Habituée aux collaborations variées (Jamie Cullum, Jazzanova ou bien encore Dj Yoda…) la musicienne galloise délivre ici une production homogène, complétée par le batteur Jon Reynolds et le contrebassiste Aidan Thorne. Une cohésion évidente à l’écoute de l’onirique « The Feist » ou du délicat « Leave Me Be ». Si la filiation avec Alice Coltrane ou surtout Dorothy Ashby apparait évidente, le sentiment de plénitude exhalé par ces onze plages fait également écho à d’autres champs culturels comme le répertoire mandingue et les productions savantes des koraïstes Toumani Diabaté et Ballaké Sissoko. Une réminiscence perceptible avec le beau « Messed Up » et son mid-tempo enjoué.



Damon Locks Black Monument Ensemble / Now (International Anthem)
Basé à Chicago, épicentre de courants aussi passionnants que le blues, le free jazz ou la house, le label International Anthem développe son catalogue avec le deuxième opus du Damon Locks Black Monument Ensemble. Bon indicateur de cette enseigne, l’architecte sonore et son collectif prolongent les travaux entrepris par « Where Future Unfolds », leur ambitieux manifeste de 2019. Marqué par une pandémie et des mouvements sociaux d’une rare intensité, « Now » frappe les esprits par son sens de la créativité. Une démarche confondante avec « Now (Forever Momentary Space) » et ses différents collages sonores (l’homme a fait les Beaux-Arts et le moins qu’on puisse écrire est que ça s’entend…) ; ou bien encore avec « Keep Your Mind Free » et sa boucle entêtante qui n’est pas sans rappeler les travaux de Prince, le regretté voisin de Minneapolis. Epaulé par la clarinettiste Angel Bat Dawid, le cornettiste Ben LaMar Gay et par une flopée de vocalistes, Damon Locks est également un fantastique rythmicien. Un fait avéré avec le fascinant « The Body Is Electric », une longe plage illustrée d’arrangements incantatoires et final résolument rétro-futuriste.
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Léon Phal Quintet / Dust To Stars (Kyudo Records)
Dans le sillage d’Herbie Hancock et de sa mésestimée trilogie 80’s ou du compositeur techno Carl Craig avec « Innerzone Orchestra », Léon Phal mêle jazz et culture club. Deux ans après l’acclamé « Canto Bello », le saxophoniste revient en formule quintet avec l’étonnant « Dust To Stars ». Epaulé par l’excellent Gauthier Toux aux claviers, le compositeur au brillant parcours estudiantin rappelle que l’académisme mène à tout à condition de pouvoir en sortir… Un affranchissement évident avec le puissant « Make It Bright » inaugural, et dont la progression rythmique délivre un groove bigrement contagieux. Ou bien encore avec le morceau-titre, dont l’énoncé évoque l’univers hanté d’un certain David Bowie. À l’instar de ces deux plages, les titres enlevés sont également les plus réussis. Points forts de cet enregistrement, « Last Call » et « Eternal Youth » tissent des sons inédits, à l’image des claviers et de la contrebasse, mixés de pair, et des interventions au saxophone, qui sonnent souvent avec retenue. À noter que ces huit morceaux élégants sont disponibles en vinyle, avec un artwork signé Mathilde Bourdet. Le tout est signé sur le label parisien Kyudo.


Texte Vincent Caffiaux / Photo Damon Locks par Kristie Kahns