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SISKA & ADELO BASILEUS / INTERVIEW MAUVAISE GRAINE

SISKA & ADELO BASILEUS / INTERVIEW MAUVAISE GRAINE

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Mon premier est une voix féminine qui était situé au centre des scènes de Watcha Clan pendant des années. Mon second compose des beats depuis vingt ans et son nom grec signifie roi invisible. Mon tout est un duo qui sort un album en septembre. Qui suis-je ? Sista K rebaptisé Siska, comme si l’oiseau voulait voler de ses propre ailes, et le beatmaker marseillais Adelo Basileus. Interview croisée entre la chanteuse et l’homme de l’ombre à l’occasion de la sortie de  » Mauvaise graine », le single annonçant le deuxième album de Siska à paraître en septembre.


SISKA : Lorsque j’ai commencé à faire de la musique avec toi tu étais à peine majeur. Ca doit faire à peu près vingt ans qu’on travaille ensemble et tu continues encore à produire mes morceaux. N’as-tu pas l’impression d’avoir fait le tour du sujet ?

ADELO BASILEUS : Je pense que le fait que l’on travaille depuis longtemps ensemble nous permet d’aller vraiment en profondeur, on se connait tellement, nos défauts comme nos qualités, c’est rare de pouvoir avoir une relation aussi longue. C’est assez exceptionnel je trouve. Et ce qui en ressort est souvent quelque chose d’original, d’inattendu, ce n’est pas « simple », c’est « riche ».

SISKA : N’est-ce pas plus facile de faire des beats pour des rappeurs car j’ai l’impression que travailler avec des chanteuses c’est plus contraignant au niveau des harmonies et du placement de la voix dans le mix. Est-ce un cliché d’après toi ?

ADELO BASILEUS : Oui et non, ce n’est vraiment pas le même travail. Mais ce qui fait un bon morceau ou une bonne prod c’est avant tout l’étincelle de départ, l’inspiration, que ça soit pour un rappeur ou une chanteuse. Par contre après, là où ça devient intéressant et sûrement un peu plus compliqué et plus long, c’est que pour une chanteuse/chanteur il y a plus de travail d’arrangement, de finesse, de dynamique à trouver… Surtout dans le cadre de la construction d’un album, pour essayer de rester cohérent, de raconter une histoire. Même si, je pense qu’aujourd’hui il y a certains rappeurs qui font un travail très poussé, conceptuel et très fin sur leurs morceaux.

SISKA : On va dire qu’au départ le morceau « Mauvaise Graine » était plutôt trap/electro. Puis quand j’ai mis mon nez dans la prod, il est devenu plus chaud, plus pop. Je t’ai fait changer le hi hat pour qu’il soit joué, je t’ai fait enregistrer de vraies cordes … Finalement, trouves-tu que c’est moins efficace de travailler à deux sur une prod ?

ADELO BASILEUS : Je pense qu’on peut travailler à plusieurs sur une prod, l’essentiel c’est que quelqu’un ait une idée bien définie, bien claire, une vision du morceau et qu’il arrive à guider les choses tout en ménageant les égos et les énergies de tout le monde. C’est pour ça qu’entre nous c’est assez simple de bosser, on se connait tellement… Sur certains morceaux je vais juste être un outil, un producteur facilitateur. Et sur d’autres, je vais vraiment être le faiseur, le guide. Je pense vraiment que la collaboration est possible mais je pense aussi sincèrement, que l’étincelle de départ, l’inspiration, elle, ne vient que d’une seule personne et qu’après, tout le challenge est de réussir à s’entourer des autres pour mener cette idée au bout. Sur « Mauvaise Graine » effectivement tu as repris les choses en main parce que tu avais une vraie vision du morceau, je pense que j’ai surtout réussi à garder ta voix centrale, l’émotion de la chanson et du texte et à l’habiller avec des éléments qui te ressemblent.

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ADELO BASILEUS : Depuis 20 ans de collaboration, je t’ai entendu chanter dans près de dix langues. Sur le dernier album c’était uniquement de l’anglais et sur celui-ci c’est majoritairement du français. Pudeur, sincérité, rencontres avec des auteurs, pourquoi cette évolution ?

SISKA : J’adore les langues, c’est la porte vers des cultures différentes. Et peut-être que quand on est métisse on a un peu le cul entre deux chaises, donc chanter en plusieurs langues, ça me permet de me réaliser dans ces différentes cultures. En ce qui concerne l’hébreu et l’arabe j’en avais un peu marre de chanter dans des langues que peu de gens comprennent, même si ces langues ancestrales m’ont permis de faire beaucoup de progrès vocalement ! Sinon j’adore toujours chanter en anglais et ça fait longtemps que j’essaie d’apprivoiser le français et de trouver mon propre groove, ça a mis du temps. Aujourd’hui je me sens plus légitime qu’avant avec le français, je ne sais pas encore pourquoi, mais je sens maintenant que j’ai trouvé un style propre à moi, avec les bons mots. C’est un alignement des planètes: mots, groove et pulse.

ADELO BASILEUS : De « Woman’s Tale » à « Mauvaise Graine », la féminité est au centre des thèmes que tu abordes dans tes chansons, est-ce que, professionnellement et artistiquement tu sens les choses évoluer dans le monde de la musique ?

SISKA : Grave! Aujourd’hui ça devient carrément la mode de chanter sur sa condition de femme. Il y a 10 ans c’était ringard! Et la plupart du temps, on trouvait ça ennuyeux et égocentrique qu’une femme parle de son quotidien, de son rapport à la société, de ses peurs et des multi-facettes qu’elle remplit au sein de cette société. Les choses changent finalement et c’est tant mieux ! En plus, on peut le faire avec beaucoup plus d’humour puisque c’est une cause dont beaucoup de chanteuses s’emparent aujourd’hui.

ADELO BASILEUS : Penses-tu qu’une formule/méthode idéale existe pour créer un morceau où au contraire il n’y a aucune recette et que chaque morceau est unique, une aventure en soi ?

SISKA : Personnellement je n’ai pas de recette, pas de concept, et personne qui me dicte ce que je dois faire. Cette liberté est à la fois un atout car je peux faire ce que je veux, mais des fois, j’ai l’impression de me perdre dans l’immensité des voies que j’ai envie d’aborder. Du coup ça donne un album très éclectique. Mais que j’assume totalement, puisque c’est ce que j’ai toujours fait, c’est ce que je suis. De toute façon, je n’arrive pas à canaliser mon énergie sur un seul style de musique ou sur un concept unique. C’est sûrement pas très commercial, mais je kiffe.

ADELO BASILEUS : C’était mieux avant ? Comment te positionnes-tu par rapport à la nouveauté : les nouveaux artistes, mouvements, méthodes de diffusion, de production, la révolution numérique, l’informatique, les réseaux sociaux ? La possibilité de produire son album seul dans sa chambre, comme on le fait, nous permet-elle de prendre plus de risques ou au contraire de tout contrôler, de tout lisser ? Par opposition à une formule plus groupe/live avec plus d’interactions entre être humains, comme on a vécu au début de nos carrières ?

SISKA : J’aime beaucoup cette idée qu’aujourd’hui avec un ordinateur, on peut faire un album ! Cette devise du DIY, c’est ce qu’on a toujours fait. Pas besoin d’argent pour faire des albums. C’est là où je me sens complètement en phase avec le milieu hip-hop. Par contre, on reste enfermé beaucoup plus longtemps dans nos chambres, autour d’un écran, et du coup, on lâche moins vite prise sur la création, on a tout le temps quelque chose à redire. Et les possibilités sont décuplées !!! La chaleur du groupe se passe plus sur scène ou les morceaux prennent un autre format, plus live, plus long et c’est un batteur qui joue les beats ! Finalement les deux approches sont complémentaires et enrichissantes.

Photos par © Soupa Ju