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INTERVIEW / MANI DEÏZ

INTERVIEW / MANI DEÏZ

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Sur la scène du rap français depuis 1998, Mani Deïz s’impose toujours un peu plus depuis le début du siècle. « Trois Fois Rien » avec Senamo et Seyté, « 42 Grammes » avec Ali Lacraps et sa Classic ou encore son projet solo « Comme Les Autres », l’homme qui passe du rap au beatmaking sans effort se surpasse d’années en année. Tantôt « réac’ » tantôt poète, c’est le cul sur les chaises communistes d’un petit bar du quartier de Montrouge qu’il parle de ses multiples projets et dévoile ses mille et une opinions.


Prévois-tu de faire des scènes tout seul pour ton projet solo « Comme Les Autres » (Stream ci-dessous) ?
On m’a proposé plusieurs scènes mais j’ai refusé parce que ce n’est pas mon truc. Ma boîte de distribution m’a proposé quelques plans mais j’aime bien être dans mon coin, comme un ermite. J’avais besoin de faire cet Ep parce que ça fait longtemps que je rappe mais la scène c’est non. Peut être plus tard mais pour le moment je n’ai pas envie.

Et sur scène, les deux casquettes que tu as endossées, celle du beatmaker et du rappeur, ne sont-elles pas dures à gérer car complètement différentes ?
Non, c’est super facile. J’ai commencé par le rap en 1998, c’est venu d’une absence de prods, j’en avais besoin. Pour être bon, il faut travailler donc c’est ce que j’ai fais. En 2007, j’ai arrêté de rapper et puis je me suis dis que c’était stupide de ne rien faire donc je me suis remotivé à écrire en 2015. Les deux casquettes sont liées, j’ai fais tellement de prods pour des Mcs que sans m’en rendre compte je me suis peut être inspiré de tel ou tel mec, même si j’avais déjà une façon d’écrire. C’est naturel de passer de Mc à beatmaker.


PNL a été invité au Printemps Des Poètes, comment définirais-tu la poésie ?
Selon moi, la définition de la poésie c’est la recherche du beau, de l’esthétique, sans être nécessairement compréhensible rapidement. La poésie concerne la beauté mais avec une forme de mystère. Tu ne peux pas être un grand poète si toutes tes références, allusions, rimes sont directement perceptibles. Il faut un temps pour réfléchir et cerner je pense.

Chez PNL, tu as deux trois lignes qui peuvent s’apparenter à de la poésie ou des images sympas comme par exemple « J’empile mes pêchés, j’escalade ». L’autre jour, j’étais avec un pote et on regardait Rap Genius de PNL et pour dire « Je suis dans le noir j’allume une clope », les mecs sur le site vont te l’annoter sur vingt lignes, c’est de la branlette un peu. J’aime beaucoup le rap abstrait dans l’indépendant mais quand ça part en rap branlette à la con, ça me saoule vite. Mais je suis super content pour eux, ça c’est sûr. En 2016, dans la trap, tu as une culture du gimmick : quand le mec dit « Je parle pas chinois tching tching tchong », il sait que le truc va être repris. Je pense qu’il ne faut pas se branler sur toutes leurs lignes non plus, il y a des lignes sympas mais le reste c’est de la facilité, du divertissement.

Après, tu as des sons qui s’écoutent à différent moment et tu peux, sans t’en rendre compte, écouter des sons un peu « faciles » et dans n’importe quel style de musique. Moi je me suis pris « Monster » de Rim’K, le son ne dit rien de génial mais quand je l’entends il me met bien, ça chantonne et tout. Personne n’est à l’abri de se prendre un son comme ça. Je n’ai jamais été un extrémiste ultime du rap « boom-bap » ou conscient, avec des thèmes, je pense clairement qu’il en faut pour tous les goûts.

Dans une interview que tu as fait avec Seyté, Senamo, Caballero et JeanJass, Seyté affirme que le rap s’est complexifié de par la multiplication des ses sous-genres et que c’est intéressant parce qu’il y en a pour tous les goûts. Cela te dérange-t-il que le rap ne soit plus automatiquement subversif ?
Je pense qu’il n’y a absolument plus rien de subversif dans le rap. Le rap tel qu’il est en ce moment, c’est à dire capitaliste, est à l’image de la société donc il n’a absolument rien de subversif. Je ne sais pas si le rap a perdu son âme, mais tous ceux qui se disent subversifs, ne le sont pas. Par contre, il y a peut être d’autres genres de musique qui le sont beaucoup plus mais le rap, quels que soient ses sous-genres, est formaté.

Même Casey par exemple ?
Casey c’est une putain d’artiste mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle est subversive. Le seul que je vois de vraiment subversif – après je ne connais pas tout – c’est Lucio Bukowski. J’ai fais deux projets avec lui et on s’est retrouvés humainement, on est les deux mêmes personnes, avec un parcours différent mais avec la même philosophie de vie, la même mentalité. Il a un discours, quand on prend la peine d’écouter ses paroles, que je trouve complètement subversif. Notamment dans le flux, pondre un projet quasiment tous les trois mois ce n’est pas commun, ça sort des normes tout en disant des trucs très profonds. Après je vais peut être dire une connerie mais en 2016 j’ai l’impression que l’acte de lire est devenu subversif. Le problème en 2016, c’est que pour être un peu subversif il faut avoir un côté limite réac. Je trouve Lucio un peu réac sur certains trucs par exemple, mais dans le bon sens.

Etre un casseur ou participer à Nuit Debout, c’est subversif quand même non ? Et ce n’est pas réac…
Politiquement je ne saurais pas comment me situer mais pour moi Nuit Debout c’est un petit peu de la branlette, on se met sur une place, on discute tout ça… c’est un truc de bobo. En fait, dès que c’est parisien, c’est tout de suite un peu bobo et en général c’est récupéré par la suite. C’est le principe de pouvoir : la CGT par exemple, 95 % des gens ont une démarche complètement pure, ils se battent pour leurs opinions et je trouve ça fabuleux mais dès que tu accèdes au pouvoir, tu deviens con et égoïste. Tous les gens qui vont à Nuit Debout ont une démarche engagée mais quand tu as un mec qui s’affirme comme étant le chef et qu’il est récupéré, c’est foutu. Tous les gens sont récupérés, Cohn-Bendit faisait Mai 68 et maintenant c’est un parasite de la politique. C’est le problème du pouvoir par essence. Le côté subversif c’est de n’en avoir rien à foutre de monter, du pouvoir.

Avec Lucio, on a fait un projet qui s’appelle « La Noblesse De L’Echec », on se considère comme des loosers. Cette idée vient d’un bouquin japonais qui trace l’histoire de plusieurs personnes qui ne veulent ni renommée, ni pouvoir et assument d’être des petites personnes, avec des « petites » passions et je trouve que c’est le truc le plus subversif au monde. C’est une manière de penser qui te met complètement en marge de la société. Tout ce qui n’est pas dans le moule devient subversif et pour moi les casseurs ont totalement raison. Les plus subversifs dans les grèves sont ceux qui cassent tout et qui bloquent. Le système tel qu’il est convient à peu de personnes sauf à ceux qui ont le pouvoir et qui s’enrichissent. Je suis peut être pessimiste mais je ne pense pas qu’un mouvement populaire parisien puisse sortir de France avec des curieux et quelques bobos. Moi je vis pour créer donc tout ce qui est à côté je m’en branle un peu. Si je n’avais pas fait du rap, j’aurais fais de la poterie, juste pour créer. Il y a des gens qui naissent avec ça et d’autres pas du tout. Je crée tout le temps, j’ai tout le temps des idées. Créer, on ne l’apprend pas à l’école d’ailleurs, c’est dommage.


Mais être réac c’est plutôt défendre les dominants plutôt que les dominés non ?
Non, tu peux être réac sur l’éducation par exemple, moi j’ai des enfants et je pense à ce truc de la théorie du genre. J’ai un problème avec l’idée que l’homme et la femme sont interchangeables dans tous les métiers et qu’ils aient autant de capacités sur tout. Je peux être considéré comme réactionnaire par certaines personnes parce que je pense que les femmes sont plus douées pour certains trucs – je ne parle pas de cuisine et de repassage – et idem pour les hommes. On est physiologiquement différents, je pense que notre façon de penser est différente concernant certains trucs et ça en 2016 c’est un peu être réac quand même. Le féminisme, tel qu’il est mené, c’est une escroquerie parce que se foutre à poil en 2016… C’est se cacher qui est subversif, c’est être musulmane qui est subversif, ce n’est pas montrer ses seins.

Le féminisme ne se résume pas au Femen, c’est un courant de pensée plus complexe. Pourtant l’idée de certains penseurs d’extrême-gauche est que la burqa serait portée par des gens conservateurs, voire fascistes.
Peut être mais pour moi une femme qui porte le voile, c’est subversif à mort, mais vraiment, que les raisons soient bonnes ou pas. Et puis je respecte. La burqa est souvent portée par des convertis de la veille, pour les plus extrémistes. Mais les femmes qui portent le voile ou qui ne veulent pas montrer leurs corps, ça ne me choque pas. Quand tu caches une partie de ton corps c’est qu’elle est importante et tu peux respecter des gens qui n’ont pas ton avis.

La subversion est-ce que ce n’est pas être dans le renversement, dans l’action, plutôt que de ne juste pas faire comme les autres ?
Pour moi la subversion c’est ne pas faire comme les autres mais aussi essayer de bouleverser les normes à son échelle.

Justement, est-ce que les femmes voilées bouleversent ? Sont-elles dans l’action ? Ta démarche d’écrire un album n’est elle pas plus subversive puisque liée à l’action ?
Non, je ne sais pas. Je ne me sens pas subversif dans ce que je fais, peut être qu’en 2016 faire du boom-bap à l’ancienne c’est subversif mais ça ne va pas chercher loin. Mon album est assez classique, pas sur les thèmes mais sur les productions et la manière de rapper. J’ai essayé d’amener de la poésie mais je ne pense pas que cet album soit subversif. Je pense être très subversif dans ma façon de penser, sur pas mal de choses, par rapport à l’époque, à ma conception de la société et de la vie mais dans mes créations je ne pense pas l’avoir été plus que ça. La création s’opère par paliers et je ne suis pas au maximum de ma subversion, mais j’y aspire. Ma démarche de faire de la musique depuis quinze, seize ans en étant autodidacte et en refusant d’apprendre la musique de manière académique est subversive.


Je n’ai pas été beaucoup à l’école, je me suis arrêté en première année de bac professionnel vente pour aller vivre trois ans en Belgique. Ce que ne m’a pas appris l’école, je l’ai appris seul, ce qui me permet de travailler suivant mes propres codes. Je n’ai pas de méthodes, c’est quelque chose que je trouve magnifique et que je veux absolument garder. J’ai pris deux cours de basse et j’ai stoppé net, je ne voulais pas apprendre comme les autres pour ne pas avoir l’esprit formaté. Mon seul regret concernant l’école, c’est de ne pas avoir fait de philosophie. Heureusement je suis curieux, c’est ce qui m’a sauvé. Finalement, aujourd’hui c’est quasiment la seule chose que je lis, j’ai mes philosophes préférés, je n’ai pas une connaissance énorme mais j’aime beaucoup les citations.

Beaucoup de gens attachés au hip-hop d’antan affirment que le rap part en vrille. Penses-tu que les nouvelles générations de rappeurs et beatmakers (en France) font progresser ou régresser le rap ?
Le rap est à l’image de la société, du temps et des modes. Tu ne peux pas aller contre les modes et le temps qui passe. Ce qu’il faut se dire en 2016 c’est qu’il y a des sons très modernes mais en 2032 cela deviendra du « old school ». Tu ne peux pas me faire écouter un Public Enemy de 1989 ou 1990 parce que je suis plutôt arrivé en 1994-96-97 dans le rap, l’âge d’or du rap français. En 1995, La Cliqua disait déjà que le rap était mieux avant. Les nouveaux ne font pas mieux ou moins bien, on a toujours une nostalgie de l’adolescence, d’une certaine époque. Si ça se trouve des sons que je n’écoute pas maintenant, je les écouterais dans dix ans et je considérerais peut être que c’est pire donc j’écouterais les sons actuels. C’est un faux débat. Je fais de la musique avec des machines d’un autre temps mais je ne suis pas puriste, je fais ce que j’aime faire et je ne considère pas que ceux qui font du rap maintenant font de la moins bonne musique, le temps passe et les styles évoluent.

Tu as affirmé sur Facebook que « 42 Grammes » devait faire 8 titres. Que s’est-il passé ?
Je m’entends très bien avec Ali et on n’a pas eu à se forcer pour faire plus. Lorsqu’on a invité toute son équipe, La Classic, ça faisait déjà quatre ou cinq interludes en plus et après c’est venu naturellement. A la fin on était à 18 ou 19 titres et on a pensé au titre de l’album, « 42 Grammes », je lui ai proposé qu’on fasse 21 titres : 21 prods pour 42 morceaux.


Ali Lacraps exprime clairement son dégoût du star-system et du « rap game ». Les Etats-Unis ont une culture de race, tu trouves ça bien que des personnes comme Jay Z ou Kanye West soient surexposées ?
Contrairement aux États-Unis, en France tu as beau être riche tu restes noir. Ils ont ouvert toutes les vannes du capitalisme, tant que tu as de l’argent, que tu es ultra-libéral et que tu fais l’apologie de ce système, tu es un des leurs. Chaque noir américain devenant célèbre est un peu une brebis égarée ayant avec le capitalisme. Après, je trouve ça génial que des gens s’en sortent et je n’ai pas plus de respect pour Jay Z, Kanye West que pour l’éboueur qui se lève le matin. La majorité des gens qui croisent Jay Z le regarde comme si il faisait trois mètres. Dans la société, il y a une fascination pour la vie des autres et la jalousie est très présente. Arriver à ce niveau là en tant que noir aux USA, évidemment que tu es bon, mais aussi que tu es utile au système, que tu sers à quelque chose. Mais bon, c’est un peu l’arbre qui cache la forêt, tous les autres crèvent la dalle et eux ils sont là. J’aime bien le rap américain mais Jay Z ce n’est vraiment pas ma tasse de thé.
En même temps, si tu as 40-45 ans, que ta femme a eu trois enfants, qu’elle est devenue grosse, que tu bosses comme une grosse merde à l’usine et que tu vois des pubs toute la journée avec une Mercedes, une femme belle, un mec qui a des abdos, tu pètes les plombs. Je me demande comment c’est possible qu’il n’y ait pas plus de suicides. Ça fait péter les plombs à tout le monde, en leur faisant imaginer des trucs qui n’existent pas. Les meufs sur les magazines, elles sont retouchées de partout, tout est factice. La banque est une bulle spéculative, artificielle et l’image que l’on nous renvoie c’est du vent. L’épanouissement ce n’est pas ça, tu regardes Miley Cirus ou Britney Spears, la personne avec ses petites passions est sans doute mille fois plus heureuse qu’elles alors qu’elles ont plein de fans, d’argent et de pouvoir. Tout ça n’a aucun sens.

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« L’EPOQUE EST TELLEMENT RAPIDE QUE LES GENS NE PRENNENT PLUS LE TEMPS, MEME POUR REGARDER UN OISEAU QUI SE POSE DANS UN ARBRE. »


Dans l’instru de « 1982 », on entend que le papier a été remplacé par le téléphone. Tu penses que les gens ont oublié la contemplation?
L’époque est tellement rapide que les gens ne prennent plus le temps, même pour regarder un oiseau qui se pose dans un arbre. Comme tout va vite, tu n’as pas le choix d’aller vite et d’être toujours alerte. Les gens n’ont plus cette notion de ce qu’est le simple, autrement dit s’émerveiller ou contempler effectivement. C’est lié à Internet aussi et à l’obtention immédiate d’informations avec YouTube ou Google. Pour chercher la musique, je suis obligé d’aller en brocante et quelque part c’est ma contemplation à moi. C’est le problème de la surconsommation, c’est fast food, on ne prend plus le temps d’apprécier. C’est toute la société qui est comme ça, il faut être capable de ne pas surconsommer. C’est la quête d’une vie quand on réside en occident.

Tu rappes en « je » mais as-tu cependant l’impression d’être le porte parole d’une génération ?
J’accorde beaucoup d’importance à l’universalité, j’ai envie que mon « je » sois aussi celui de l’auditeur. Je pense que les gens peuvent se retrouver dans les tous les thèmes que j’ai exploités. Je dis rarement « on » parce que je parle pour moi, j’aime bien réfléchir sur moi-même. Le « je » est important, il y en a beaucoup qui disent « on » ou « nous » mais j’estime qu’il faut commencer par parler pour soi. J’ai remarqué que j’utilisais beaucoup le « je » sur mon dernier projet, je ne parle ni pour une génération ni pour autre chose et si des gens peuvent se reconnaître dans ce que je dis, c’est parfait. Mon clip « Une Éponge » est très personnel mais si j’ai pris ce thème là c’est parce qu’on est tous à la fois blasés et paradoxalement à fleur de peau, comme une éponge, à tout absorber.


Tu travailles avec quel matériel ? Samples-tu ?
Tous les artistes ont leurs périodes. J’ai bossé longtemps avec une Mpc 1000 et de temps en temps un EPS16+, un autre sampler à l’ancienne. Depuis 2016, je travaille avec une MPC 60, sortie en 1988, couplée avec le EPS16+. J’ai fais des prods avec une MP12, machine obscure sortie en 1985. J’ai également une MPC2000 et un F950. Je sample exclusivement sur vinyle et j’utilise essentiellement de vielles machines. Tous les ans, je change un peu pour avoir un autre grain et une nouvelle forme d’inspiration.

Tu es un digger je suppose du coup ?
Je suis effectivement un peu un extrémiste du sample, je déteste entendre des samples qu’on a déjà entendu donc je suis obligé d’aller chercher loin. J’ai un fournisseur de vinyles, autour de Lyon, à qui je demande des musiques de certains pays donc mes pochettes sont souvent dans des dialectes un peu obscurs. Je mets également des annonces sur Internet et récemment un mec m’a contacté en me disant qu’il avait été inondé et que toutes ses pochettes étaient à jeter. Comme je ne suis pas collectionneur, matérialiste, dans l’accumulation de biens et plutôt dans la création, les pochettes ne m’intéressent pas donc je vais peut être récupérer des vinyles pour pas cher. De temps en temps je fais des brocantes avec mon pote Itam, un beatmaker de mon collectif. J’aime le vinyle pour le son, contrairement à YouTube où tu ne peux pas « dépitcher » ou « détuner » le son sans dénaturer gravement le signal.

Réalises-tu le mix, les arrangements et le mastering seul ?
Ça dépend. Sur « Comme Les Autres », je voulais un grain particulier donc j’ai fais tout moi même sauf le mastering. Mais « Trois Fois Rien » a été enregistré en studio en Belgique. Pour « 42 Grammes », c’est OBL, l’ingénieur du son de Lacraps qui l’a fait, moi j’ai mixé quelques sons comme « La Galère » ou « Double Dragon ».


Quand et comment as-tu appris le beatmaking ?
Aux alentours de 1999, 2000. Il y a des prods dans le rap qui m’ont marqués, en rap français surtout, j’aimais bien les trucs mélancoliques, je ne sais pas pourquoi, peut être parce que j’ai trop écouté Guns N’ Roses avec ma sœur (rires). Je reste persuadé que le dramatique, le tragique, c’est beau. J’avais un ordinateur et un logiciel de merde pour l’époque, puis j’ai samplé avec un micro de Windows des bruits à la con comme des hélicoptères sur ma télévision et tout est parti de là. Je suis parti de rien, avec aucune facilité, c’est pour ça que je crois beaucoup au travail. Pour moi, le monde se résume à l’esthétique et à ceux qui ont la notion du beau et du laid.

On entend peu de scratchs sur tes prods. Aimes-tu le scratch ?
C’est rigolo, quand je me suis mis à rapper, les gens allaient découvrir que je rappe et je me suis mis à ce moment là au scratch. Je suis un joueur d’échecs à la base, je savais y jouer à quatre ans, mon grand-père m’a appris. Le but du jeu c’est d’avoir un coup d’avance, et quand le gens commençaient à savoir que je rappais, moi je m’entraînais au scratch. Sur l’album « Comme Les Autres », il y a un seul scratch, c’est un de mes premiers. Je n’ai pas trop de connaissances Djs à part Nixon, j’ai été chez lui faire une session, c’est quelqu’un que je trouve très fort et je lui ai demandé de m’apprendre un peu à scratcher. J’apprends discrètement de mon côté à scratcher, je commence à m’entraîner donc il devrait y en avoir un peu plus.


Quels sont les beatmakers qui t’inspirent ?
Cette question est spéciale parce que j’ai toujours pensé que tout le monde était capable d’être un bon beatmaker. Si je t’emmène chez moi dans mon garage où il y a toutes mes machines et que je te montre comment ça marche, en un mois tu pourrais faire une pure prod. Par contre, faire de bonnes prods pendant plusieurs années, ce n’est pas à la portée de tout le monde. Dans le beatmaking, je peux me prendre une tarte par un inconnu mais des gens qui me ramassent régulièrement il y en a très peu. Il y a des gens que je trouve très bons comme Itam, Rakma, Cristo, Fef’, Metronom et Nizi qui sont tous de mon collectif Kids of Crackling. Fef’ est sans doute le beatmaker le plus talentueux que j’ai vu et pourtant il a très peu sorti. J’aime également beaucoup Al Tarba et son côté punk. Finalement, j’aime ce que je ne sais pas faire ou ce que je ne fais pas naturellement. Je pense avoir assez d’expérience pour savoir à peu près tout faire mais j’ai beaucoup de respect pour ce que les gens font très bien et que je ne fais pas naturellement. J’aime beaucoup Inch, Buddah Kriss de Just Music, Char du collectif Le Gouffre, Juliano qui travaille avec des vieilles machines. Ce qui me plaît le plus c’est d’entendre une prod d’un inconnu et de ne pas connaître son sample, ça me donne trop envie d’allumer mes machines, sans esprit de compétition mais simplement dans le désir d’être bon. Ca me motive.

Tu travailles avec des rappeurs qui exploitent des thèmes différents et n’ont pas du tout les mêmes idéologies et préoccupations. Cela ne te dérange pas ?
Je pourrais faire des choses avec des gens que je n’aime pas. Si à côté de nous en ce moment il y avait un fasciste extrême qui me disait qu’il n’aime pas les arabes, les noirs ou les juifs et bien je pourrais discuter avec lui. Je suis complètement tolérant, chacun ses idées. On essaierait simplement de défendre nos opinions. Tant que les rapports sont cordiaux, je peux discuter avec tout le monde. Dans la musique, je ne juge pas l’humain mais ses idées, j’aime beaucoup me diversifier et me mettre en danger. Je bosse avec des personnes différentes, ça ne me dérange absolument pas.

Par Mona Gautier