Starwax magazine

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archivesseptembre-2018

INTERVIEW / TOMMY VAUDECRANE (TECHNOPOL)

INTERVIEW / TOMMY VAUDECRANE (TECHNOPOL)

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Vingt-deux ans après la création de l’association Technopol et à la veille de la vingtième Techno Parade, les musiques électroniques en France génèrent toujours plus d’argent. Même si une poignée de militants persiste à défendre les valeurs de base, le paysage a bien changé. Technopol a-t-elle donc encore des causes à défendre ? Tommy Vaudecrane, président et également Dj, nous explique son actualité et celle de l’association.

Ta première approche du Djing ?
C’était en 1995 avec une soirée de taille, à la Locomotive (La Machine du Moulin Rouge, Ndlr) dans la grande salle, avec un Dj hip-hop appelé Lord Issa. Après moins de deux ans à mixer chez les potes, j’effectue alors un saut dans le vide, face à une salle pleine. C’est là que je me suis rendu compte qu’il fallait des platines à la maison. À cette époque, je jouais jungle et hardcore.

Peux-tu évoquer tes premiers pas dans l’industrie musicale ?
J’ai commencé en tant que Dj en 1993, puis en tant que producteur avec mon groupe BudBurNerZ, en 1997. Nous avons sorti une vingtaine de vinyles et six albums.

Quelle est l’objet de l’association Technopol ?
La création de Technopol en 1996 a suivi l’annulation de la soirée Polaris, qui devait se tenir à Lyon. La première assemblée générale a réuni plus de 200 personnes.

Les membres fondateurs sont-ils toujours proches de l’association ?
Certains le sont encore, notamment Bruno Asselin et Christophe Vix-Gras, qui soutiennent aujourd’hui l’action de l’association.

Technopol est-elle restée fidèle à sa mission d’origine ?
Bien évidemment. Même si aujourd’hui il n’y a plus de censure culturelle comme en 1996, les acteurs des musiques électroniques peinent encore à se professionnaliser. Notre mission d’accompagnement, notamment via nos formations, ainsi que nos actions de lobbying auprès des autorités, sont plus que jamais d’actualité. Que ce soit pour dénoncer les annulations abusives ou les mesures administratives comme la circulaire Colomb, qui a été publiée en mai 2018 et qui impacte fortement les coûts de sécurité liés à l’organisation de festivals.

Désormais il existe plusieurs collectifs pour défendre les fêtes sauvages. Dialoguez-vous avec les associations de terrain ?
Bien évidemment. Nous travaillons tous main dans la main, pour l’écosystème des musiques électroniques. Nous travaillons par exemple avec le Socle qui animera deux conférences lors la prochaine édition de la Paris Electronic Week.

La techno, la house et l’Edm sont fédératrices. Ça génère d’ailleurs des millions d’euros… À ce titre la mission de Technopol fait-elle encore sens ?
C’est une réalité mais partielle. Oui la musique électronique est reconnue, et génère des millions d’euros pour certains. Mais pas tous et ce serait un mensonge de dire que parce que certains gagnent leur vie, tout va bien. C’est la face visible de l’iceberg, celle que l’on montre pour se rassurer mais il reste, en réalité, beaucoup de travail à faire pour que tout le monde puisse espérer vivre de sa passion à long terme. Rien que le week-end dernier, trois soirées ont été annulées. Cet été les festivals ont vu leurs coûts de sécurité tripler ou quadrupler. Notre mission aura du sens tant qu’il ne sera pas possible pour les acteurs de notre écosystème d’exercer leur métier dans les mêmes conditions que les autres entrepreneurs de spectacle.

Quelles sont les problématiques ?
Comme précisé plus haut, nos missions évoluent en fonction des problématiques. Nous sommes passés de la censure culturelle des années 90 à la censure économique des années 2010.

Une première étude gouvernementale concernant les musiques électroniques a été rendue publique au début de l’année. Vois-tu cela comme un aboutissement ?
Oui bien sûr, cela nous permet d’y voir plus clair. Technopol va aussi présenter une étude sur le marché des musiques électroniques. Elle a été réalisée par l’application de billetterie Shotgun. C’est un gros travail qui a été fait et qui donne une image très réaliste de l’évolution de l’offre, des styles majeurs, etc. La présentation aura lieu le mercredi 26 septembre à la Gaîté Lyrique, dans le cadre de la Paris Electronic Week.

Qu’en est-il du projet concernant le centre de ressources ?
C’est en stand-by. Mais nous travaillons avec la SACEM sur le projet Electronic Music Factory. Nous allons mutualiser nos contenus pédagogiques.

Sur les réseaux sociaux, il est courant d’entendre des nostalgique des raves des années 90 ou des soirées à Montreuil s’exprimer… Qu’en penses-tu ?
Je pense que cette nostalgie a inspiré des centaines de collectifs qui organisent des raves parties dans des entrepôts tous les week-ends, dans l’esprit des raves des années 90 mais à la sauce 2018. C’est cool, cela a créé un renouveau de la scène et c’est génial que la rave des années 90 perdure dans l’esprit de la jeune génération.

Des figures emblématiques affirment dans les colonnes de Star Wax que ces musiques n’ont plus de messages alternatifs, ne sont plus militantes. Qu’en penses-tu ?
J’évoque de mon côté ces collectifs qui organisent des raves parties super underground, dans lesquelles ils tentent de recréer des espaces de liberté. Dans ces soirées, les collectifs veulent créer une proximité avec le public, le faire participer à la fête. On ne voit pas que des têtes d’affiche, les horaires sont plus étendus, on peut entrer et sortir… Tout ceci en réaction à la société et aux cadres définis qui rendent certains lieux et certains festivals très impersonnels, avec un public qui vient uniquement pour consommer. Il y a également les free parties et tout le circuit underground. Bref, je pense qu’il existe encore beaucoup d’alternatives dans les musiques électroniques.

La culture Dj offre de multiples facettes, au détriment de la culture vinyle. Ne penses-tu pas qu’elle a tendance à s’éloigner de son essence première ?
C’est une simple évolution. On peut faire plein de choses avec des platines Cd, que l’on ne pouvait pas faire avec du vinyle et inversement. Je pense que c’est un faux débat et qu’il faut laisser les choses évoluer, c’est la base de la création.

La Techno Parade est-elle une fête exclusivement techno ?
La Techno Parade est la grande manifestation revendicative des musiques électroniques.

Alors comment expliquer que le hip-hop soit quasi invisible depuis vingt ans ?
Le point commun, à la base, est en effet le sampling. Après les musiques électroniques et le hip-hop, c’est un peu je t’aime moi non plus. Depuis quelques années, on voit des producteurs de musiques électroniques bosser avec certains rappeurs mais c’est récent. Si tu reviens vingt ans arrière, voire 25 ans, certains lyrics de hip-hop étaient assez hostiles envers les musiques électroniques. J’en sais quelque chose car, à la base, je viens du hip-hop et j’ai donc vécu cette scission voire cette guerre entre les deux styles. Nous sommes bien sûr ouverts donc à tout char hip-hop. Star Wax peut évidemment porter ce message de paix et d’amour.

702_technoparade01 Photo par Max Pillet.

702_technoparade02 Photo par Laura Perez.

702_technoparade3 Photo par Paolo Campanella.

Que réserve l’édition 2018 de la Techno Parade. Faites-vous le lien avec l’année du Japon ?
Il y aura des surprises sur le parcours, sur les chars, dans la foule mais nous n’aurons malheureusement pas de char japonais. Nous y avons pensé mais cela ne s’est pas fait. Par contre nous avons un superbe programme centré sur le Japon dans le cadre de la Paris Electronic Week, avec une conférence sur la scène locale et une création entre Ben Vedren, un artiste électro, et Aki-Ra Sunsrise, un artiste traditionnel. Elle sera présentée à Beaubourg le vendredi 28 septembre. Enfin une soirée est programmée à la maison culturelle du Japon le même soir.

Comment faire pour s’inscrire à la Techno Parade ?
Téléchargez le Guide du Chariste sur notre site web, prenez contact avec l’association pour nous présenter le projet et dégagez beaucoup d’énergie pour qu’il se réalise.

Et les contraintes techniques et écologiques ?
Concernant les contraintes techniques, il y a le guide du chariste. Et concernant les préoccupations écologiques, soyez innovants !

La Techno Parade n’est-elle pas devenue un enjeu politique pour la ville de Paris ?
C’est possible, mais cela n’a jamais été formulé en ces termes. La culture et le tourisme sont des enjeux politiques pour la ville. Et nous nous inscrivons dans ces deux démarches, donc je pense que oui.

La circulaire Collomb est-elle opérationnelle ?
Nous avons vu énormément de festivals dont les coûts de sécurité ont explosé cet été, certains organisateurs ont vu le budget sécurité multiplié par cinq. Effectivement cette circulaire a été immédiatement mise en œuvre par la plupart des préfectures, parfois avec un certain zèle. Nous organisons d’ailleurs une conférence sur ce sujet lors de la Paris Electronic Week, le vendredi 28 septembre.

Qu’en est-il de l’ouverture du métro toute la nuit le week-end à Paris ?
Si tu as des infos je suis preneur !

La mission de Technopol est conséquente. Quel est le profil de l’équipe ?
La mission est en effet conséquente. Je suis bénévole depuis huit ans en tant que président et j’y passe beaucoup de temps. Fort heureusement, nous avons une équipe de trois salariés et un conseil d’administration de douze personnes. Nous avons donc de la ressource.

Arrives-tu à trouver du temps pour ton activité de Dj-producteur ?
J’ai toujours trouvé du temps pour la musique. On s’adapte en fonction des contraintes mais on ne lâche jamais. Le Djing marche plutôt bien et nous avons relancé sérieusement la production musicale.

Parles-nous de ton actualité artistique ?
Nous jouerons samedi 22 septembre sur le Main Event du Festival Dream Nation avec mon groupe BudBurNerZ pour célébrer nos vingt ans. Nous avons aussi deux performances avec notre nouveau groupe techno Balagan, une dans le cadre de Signal Space à l’Aérosol, le 28 septembre. Et l’autre sur la scène rave du festival Entente Nocturne, les 12 et 13 octobre, au Kilowatt à Vitry.

Achètes-tu encore des vinyles ?
Très peu.

Sors-tu encore ?
Je continue à sortir oui, moins en club donc je serai de meilleur conseil pour certains festivals comme Astropolis, Insane Festival, Son Libre, Le Château Perché et bien sûr Dream Nation !

Un dernier mot ?
Laissez-nous danser !

Par Juan Marcos Aubert