Starwax magazine

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THIEVERY CORPORATION INTERVIEW

THIEVERY CORPORATION INTERVIEW

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De passage à Paris, Thievery Corporation est venu jouer son nouvel album : « The Temple of I&I » (streaming ci-dessous). Fondateur du duo avec Rob Garza, Eric Hilton évoque à cette occasion ce disque marqué par le reggae. Il retrace également le parcours du groupe, ou bien encore l’actualité politique aux États-Unis, son pays d’origine.

Vous êtes basés à Washington DC. Quelle atmosphère règne sur place depuis l’investiture de Donald Trump ?
Très bizarre… Washington DC n’est pas représentatif du reste du pays. Quand George W. Bush l’a emporté en 2001, seulement 4% de la ville avait voté en sa faveur. Même chose pour l’élection de Donald Trump. Il faut dire que D.C est déconnecté du reste du pays. La mentalité est différente. Nous sommes nombreux sur place à nous demander : « Mais pourquoi tous ces gens ont voté pour Trump ? ». De la même façon qu’en Europe, dans les grandes villes, le vote n’est pas en faveur du Brexit ou de Le Pen. Mais au-delà des grandes villes, les gens ne vivent pas si bien que cela et ne sont pas forcément heureux de leur sort. Et peu nombreuses sont les personnes qui cherchent à comprendre les raisons de ce vote. La réponse facile c’est de dire que ce sont des racistes. Mais peut-être avions-nous besoin d’en passer par là.

En tout cas Donald Trump au pouvoir n’atteindra jamais votre longévité : vingt ans que le groupe existe !
C’est incroyable de pouvoir continuer à faire de la musique et faire avancer ce projet… Ni Rob ni moi ne pensions que cela durerait autant. On a commencé dans une toute petite pièce, la moitié de cette loge (soit environ 10m2, Ndlr) avec du matériel un peu vétuste mais l’alchimie musicale entre nous deux existait. Dans cette pièce nous avons composé « 2001 Spliff Odyssey », notre toute première sortie. Puis on y a fait « Shaolin Satellite » et d’autres singles sont sortis, assez rapprochés les uns des autres, pour que notre projet suscite rapidement l’attention. Il nous fallait prendre de l’altitude tout de suite sinon le projet n’allait pas décoller.

Et après le décollage, comment s’est déroulé le voyage ?
Je dirais qu’en surface, cela donne peut-être l’image d’un trajet sans encombre. Mais en réalité, il y a eu des remous. Nous avions notre label (Eighteenth Street Lounge Music, Ndlr) avec des employés. Nous sortions des groupes qui étaient aussi nos amis. Mais le virage que l’industrie musicale a pris ne nous a pas permis de continuer. Certains vendaient même jusqu’à 30 000 exemplaires de leurs disques et pouvaient en vivre à l’époque. Mais avec l’arrivée du peer-to-peer, du téléchargement et du streaming, ce n’était plus possible. Notre expérience aurait pu servir ces groupes mais nous ne pouvions plus continuer ainsi. Nous avons fait le choix de nous concentrer sur notre projet Thievery Corporation.

702-tc-report Live @ L’Alhambra-Paris (février 2017).

C’est la raison pour laquelle vous avez mis un terme à l’activité de Eighteenth Street Lounge Music ?
Tout à fait. Tout ce temps, l’investissement financier… Nous n’obtenions plus la contrepartie pour les jeunes artistes. Au point où on perdait de l’argent à presque chaque sortie. À l’époque de nos compilations comme « Den of Thieves », les Cds se vendaient encore bien. Aujourd’hui, la musique est partout, tout le monde produit, ce n’est plus le même modèle. Nous sommes chanceux, Rob et moi, de pouvoir compter sur nos fans. Ils nous suivent depuis longtemps. Le nom Thievery Corporation fait toujours son effet malgré les années qui passent.

J’ai lu sur votre compte Instagram que le projet Thievery Corporation était né d’une discussion entre Rob et vous, au sujet du chanteur et compositeur brésilien Antonio Carlos Jobim…
À nos débuts, nous étions particulièrement fans de sa musique. Il constitue notre point de départ. Quinze ans après, nous avons sorti l’album « Saudade », un hommage à la musique brésilienne et tout particulièrement à la bossa nova. C’est un disque très spécial pour moi car l’atmosphère n’est pas évidente à saisir.


Votre dernier album « The Temple of I&I » est aussi une façon de rendre hommage à l’une de vos influences majeures, la musique jamaïcaine…
Oui complètement. D’ailleurs, plusieurs titres de l’album sont des morceaux de reggae. Je ne sais pas quand ni comment nous avons décidé de prendre cette direction, plutôt instrumentale et traditionnelle, mais une chose était sûre, nous voulions enregistrer cet album à la Jamaïque. Une fois sur place, on s’est immergés dans la musique locale.

En effet, les morceaux de « The Temple of I&I » se distinguent de vos premiers titres dub produits différemment, juste vous deux et vos machines…
Oui cet album est beaucoup plus organique. Ce qui me laisse penser que notre prochain album devrait être très électronique. Peut-être même que nous irons l’enregistrer à Detroit. Ce serait comme un retour aux sources de Thievery Corporation.

D’ailleurs, Rob a sorti plusieurs remixes et morceaux orientés house. Vous avez toujours cette inclinaison pour la culture club ?
Rob aime ce genre de musique mais pas moi. On laisse de la place pour nos projets qui ne peuvent pas être estampillés Thievery Corporation. Rob a sorti quelques morceaux électroniques. De mon côté, j’ai aussi travaillé sur une compilation de morceaux reggae roots issus des archives de groupes de Washington D.C. C’est super old school ! Dans notre duo, Rob est celui qui a un penchant pour la musique électronique, moi c’est plus le côté organique.

Quels sont tes artistes de reggae favoris ?
Ah, elle n’est jamais simple cette question. Je citerais Freddie McKay, Marcia Griffiths, Junior Byles avec son « Curly Locks » que j’adore. Il y a aussi Jacob Miller. Son titre « I’ve Got The Handle » est un de mes morceaux préférés. La musique reggae, c’est sans fin. La Jamaïque, c’est une petite île sur la carte mais un continent pour ce qui est de la musique.

Propos recueillis par Damien Baumal