Starwax magazine

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INTERVIEW/ THIAGO NASSIF

INTERVIEW/ THIAGO NASSIF

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Particulièrement créatif, le multi-instrumentiste Thiago Nassif s’est distingué l’an dernier avec « Mente ». Coproduit par le guitariste Arto Lindsay chez les Britanniques de Gearbox, ce quatrième Lp est un marqueur de la nouvelle scène musicale brésilienne. Interviewé il y a quelques semaines, le compositeur paulista évoque ici ce récent opus, l’ère de la post-vérité et ses faux-semblants numériques, le bouillonnant laboratoire culturel local, avant de dénoncer le régime d’extrême droite de Bolsonaro.


Comment définir votre dernier album, « Mente » ?
Cet enregistrement s’apparente à un reflet dans un miroir, comme une image inversée de nous-mêmes. Il rappelle que nous sommes complexes. À la différence que le miroir ne réfléchit pas cette dernière caractéristique. Il nous renvoie toujours la même apparence extérieure…



Ce disque fait référence à l’ère de la post-vérité. C’est-à-dire ?
Je pense qu’au plan philosophique nous avons atteint le summum du dualisme. En termes d’idéologie, la planète est aujourd’hui divisée par deux. Sur la toile les bots, soit les logiciels gérés par des algorithmes, ont stocké ces informations. Ils ont été programmés pour générer une consommation croissante, fournissant ainsi aux citoyens des vérités relatives. Concrètement, lorsque les politiciens commencent à utiliser ces outils à des fins électorales, le monde se trouve inondé de faits imprécis, pour ne pas dire faux.

Qu’évoque « Pele De Leopardo » ?
Ce titre aborde le thème de la sexualité par le biais des codes vestimentaires. Il induit une autre peau pour toucher les gens…

Vous produisez le dernier album d’Arto Lindsay. Et lui supervise le vôtre…
Nous avons en commun un goût certain pour le candomblé (l’équivalent brésilien du culte vaudou, ndlr), pour les arrangements gospel et pour un tas de sonorités hétéroclites. C’est un alliage qu’on ressent au fil de « Cuidado Madame », le dernier disque d’Arto. Le but est bien d’invoquer la transe. À ce titre, je pense que la musique va bien au-delà de la simple écoute. Elle doit également apporter une dimension physique et mettre l’auditeur dans un état second. Un cadre qui peut être atteint au travers de la danse. Sinon, plus formellement, « Mente » est un album très structuré, avec la guitare comme épine dorsale. Un fil conducteur d’autant plus important que de nombreux musiciens ont contribué à ce projet.

Que représente ce musicien ?
Arto Lindsay déroge avec les règles de la création, pour le moins au plan académique. Il s’inscrit dans le sillage de Marcel Duchamp et de son fameux urinoir (une pièce que le penseur Dada nomme en 1917 « Fontaine » ndlr…) C’est notamment le cas de la guitare, que ce compositeur ne perçoit pas uniquement comme un instrument, au sens strict du terme, mais également comme un objet d’art. C’est le principe du ready-made.

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Musicalement, le Brésil apparait comme un vaste laboratoire…
Oui, j’observe une effervescence, et dans tous les domaines. En fait le manque de moyens locaux pousse les artistes à être encore plus créatifs. Cela se ressent au plan musical. Tous ces rythmes brésiliens venus d’Afrique ont évolué afin de subsister. Ils n’ont pas disparu, à proprement parler, mais sont désormais transformés, comme assimilés. Ce legs se mélange avec des mélodies folkloriques. Le répertoire autochtone, symbolisé par les Amérindiens, joue ainsi un grand rôle au sein de notre patrimoine musical. Il y a une énorme production dans les banlieues et bidonvilles brésiliens. Elle mélange ces chants traditionnels avec des programmations électroniques. Et rien n’est gommé : ces timbres de voix portent, de par leur essence, la culture et les rythmes ancestraux précités.

Vous sentez-vous proche d’autres musiciens brésiliens comme Lucas Santtana ?
Je ne pense pas que nous soyons musicalement liés, mais j’admire son travail et sa manière de composer. Je suis plus en phase avec des interprètes ou groupes comme Ava Rocha, Jonas Sá ou avec le trio Tantão e Os Fita.

Au plan artistique, Caetano Veloso prétend préférer les fruits aux racines. Et vous ?
Je préfère les feuilles. Elles tombent puis meurent et redeviennent des composés organiques…

Vous dénoncez ouvertement Bolsonaro…
Oui, il est proche des prédicateurs fondamentalistes qui transmettent à leurs adeptes un discours anti-avortement, homophobe et misogyne. Il incarne la famille traditionnelle mais a été marié deux fois. Et il est mêlé aux milices locales qui tuent de jeunes Noirs tous les jours. Autre point, Il pense que le coronavirus ne représente pas une menace, malgré les milliers de personnes qui meurent quotidiennement et malgré les hôpitaux bondés. Il préfère donner des armes à ce qu’il appelle « les bons citoyens », en pensant que cela n’augmentera pas la violence. Sans parler de son fils Flavio, qui est poursuivi pour corruption. Et de son nom qui a été mentionné dans l’enquête concernant l’assassinat de la sociologue, politicienne et militante LGBT Marielle Franco…

Votre avis sur la notion de remix et sur le disque vinyle ?
Le disque vinyle n’est jamais mort. Ce revival renvoie surtout aux majors qui essaient de revendre leurs vieux trucs. Mais le support reste cool… Quant aux remixes, c’est intéressant que vous ayez évoqué le titre « Pele de Leopardo » tout à l’heure. Cette chanson vient d’être remixée par un Dj japonais (un maxi signé Cornelius est ainsi envisagé cette année, ndlr.) J’aimerais également faire des remixes avec des artistes et producteurs brésiliens de funk. Enfin, c’est un vrai bonheur de travailler avec Gearbox. J’apprécie vraiment la démarche de Darrel Sheinman, le créateur de l’enseigne britannique, et les disques qu’il sort…

Vos projets ?
Je viens de réaliser une vidéo avec deux artistes pour le festival carioca « Novas Frequências ». Elle se nomme « Reflection ». C’est une variation autour de la pochette de « Mente ». J’aimerais également travailler avec des danseurs, qui seraient chorégraphiés sur des rythmes basses fréquences. J’ai aussi des idées pour mon prochain album, ainsi que pour une installation sonore.


Dans le sillage de Thiago Nassif, Star Wax vous conseille « Downtown 81 », un documentaire d’Edo Bertoglio qui relate les déambulations du peintre Jean-Michel Basquiat, au contact de la scène no wave du début des années 80. Partie intégrante de ce mouvement et figure tutélaire d’une certaine avant-garde brésilienne, le guitariste américain Arto Lindsay délivre, pour sa part, un bon concentré de son travail avec la compilation « Encyclopedia Of Arto ». Artisan du mouvement culturel tropicaliste, Tom Zé occupe également une place de choix au sein de cette sélection avec le mécano musical « Jogos De Armar », et son deuxième disque illustré d’échantillons. Garant d’un certain renouveau de la scène bahianaise, au début des années 90, le charismatique Carlinhos Brown est l’auteur de « Candombless », un hommage puissant aux cultes syncrétiques sud-américains, et plus spécifiquement au candomblé. Enfin Ava Rocha résume admirablement le nouveau terreau musical carioca avec « Trança » et le titre « Joana Dark », une harangue truffée de percussions et loops ensorcelants…

Propos recueillis par Vincent Caffiaux / Photos par Hick Duarte