Starwax magazine

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archivesseptembre-2020

THE ARCHITECT / FULL INTERVIEW

THE ARCHITECT / FULL INTERVIEW

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Les voyages ont de nombreuses vertus. Ils étendent l’esprit, l’élèvent ou parfois le guérissent. Ils ont aussi permis d’enrichir la création d’« Une Plage sur la Lune », le premier double Lp de The Architect. Un chantier rondement mené, depuis presque une décennie, par le beatmaker Stéphanois. Sorti chez X-Ray, cet été, nous avons voulu en savoir plus sur sa gestation. Cet entretien évoque également le parcours du digger et Dj qui nous a régalé lors du déconfinement grâce à un live mixe cousu : « Le Cœur Au Bout Des Doigts », en streaming ci-dessous.


Quand et comment es-tu devenu addict du beatmaking puis du scratching ?
C’est venu progressivement mais ça a commencé il y a plus de 20 ans. Très jeune, j’ai fait la discomobile : j’avais déjà la passion de faire des sélections musicales et puis en grandissant je me suis penché sur le côté technique. J’ai fait partie d’un crew qui s’appelait les Bistro Bastardz qui réunissait des potes passionnés par le scratch, ça m’a déjà beaucoup poussé à aborder la technique, construire mes premiers beats, mes premiers mixs. Très influencé par les Djs des années 90-2000 Q-Bert, Cut Chemist, Dj Shadow, Dj Premier, les mixtapes, la culture scratch, puis entouré d’un florilège d’artistes locaux Dj Diaz, Dj Drop, Dj Olegg, Dj Wong, et Dj Fly à Lyon qui ont aussi beaucoup influencés et poussés cette culture du deejaying dans ma région !



Ton Lp « Une Plage sur la Lune » – en éoute ci-dessus – est une ode à l’amour, es-tu papa ?
Tout à fait ! J’ai deux filles, une grande de neuf ans et une petite de trois ans. Et oui, c’est un album de Papa Dj. Papa beatmaker (rires). Elles m’ont beaucoup inspiré !

Dès le premier titre, le sample vocal semble évoquer un message plus complexe, l’homme qui connaît son chemin, l’éveil…
A chacun de l’interpréter comme il veut. C’est un peu le même constat sur le morceau qu’on a fait avec Rêverie qui s’appelle « Run » : parfois, c’est quand on ne connaît pas son chemin qu’on peut avoir une direction précise. C’est une ode au laisser-faire, prendre les choses comme elles viennent.

As-tu une fascination pour le monde lunaire ?
Non pas vraiment. En revanche j’ai une fascination pour les lieux qui n’existent pas donc ce n’est pas vraiment une fascination pour la Lune, plutôt pour le concept d’un truc qui n’existe pas, d’une image impossible.

Ton Lp est un pot-pourri de samples, comment fais-tu pour les basses ? Trouver des basses à sampler c’est difficile…
Je sample très peu les basses ! Mais Quand vraiment je kiffe la ligne de basse d’un sample, je la boucle et la transforme. Sinon je travaille avec des bassistes ou je crée moi-même les lignes de basse au synthé.

Il y aussi des invités pour les drums. Peux-tu nous parler du processus de gestation…
Ça a été un travail sur la durée, mené en parallèle à d’autres projets. Je voulais créer un album qui retrace ces huit ans d’absence, les voyages que j’ai pu faire et les gens rencontrés. Il y a dans mon travail plusieurs approches du beatmaking et du sampling. Pour les drums, j’ai fait pas mal d’arrangements avec un batteur, Romain Fréchin, qui fait partie de nombreux projets sur Lyon. Je lui laisse une grande liberté sur les morceaux puis je retravaille les prises, je les redécoupe et les samples. J’aime aussi vraiment l’esthétique de la Mpc, du grain et des sons que ces drums peuvent avoir. A ce jour, j’ai de nombreux kicks et bases de données dans mon ordinateur dont je me sers et dont je nourris ma musique.

Donc ça fait huit ans que tu travailles cet Lp ?
Oui, mais entre-temps j’ai fait beaucoup de titres… J’ai produit pour l’Entourloop, pour divers rappeurs, fait des remixes… et quand je ne crée pas, j’écoute de la musique, je cherche. J’ai aussi travaillé sur mes collaborations et la rencontre avec d’autres artistes. Je suis parfois allé dans de mauvaises directions mais ce temps m’a justement permis d’explorer, d’expérimenter.

Joues-tu d’un instrument à la base ?
Non non, je joue un peu de piano mais pas vraiment. Je travaille avec une MPC et un OP1 : c’est un petit synthétiseur Teenage engeneering.

Si je ne m’abuse tu as composé le Lp avec The Unique Orchestra. Qui est-ce ?
The Unique Orchestra en fait c’est un mec. Il est tout seul, il est unique, il s’appelle Cédric. (Rires). Il fait partie du groupe Khoe Wa un groupe de dub à Saint-Étienne. Il est multi-instrumentiste : guitariste, cithariste, percussionniste… C’est une rencontre importante dans la genèse de l’album. J’avais ma propre idée sur l’esthétique de l’album : il m’a aidé à voir les choses différemment. J’ai aussi travaillé avec Graham Mouchnik, un organiste qui fait partie du groupe franco-turc Grup Şimşek. Puis Issouf un joueur de kora, Fedayi Pacha, un artiste stéphanois que j’aime beaucoup et qui joue du duduk et du hautbois sur l’album. Et enfin, N’Zeng à la trompette.

Comment as-tu découvert le talentueux Mc Killa P qui pose sur « Boogie Dola » et quels sont le ou les sujets évoqués par les Mcs ?
J’étais très fan de son travail et du style qu’il apporte au hip-hop anglais. Je l’ai donc contacté via internet et après quelques échanges il a accepté de poser sur Boogie Dola. J’avais déjà le refrain de Troy Berkley, il a continué dans cet esprit ego-trip.

Un grand classique du hip hop…
Effectivement mais avec les deux voix mêlées de Killa P et de Troy ça donne un truc bien fou ! Un peu rockabilly justement, rockabilly-ragga !

Pour faire allusion au titre « Darling ». Trouves-tu qu’un regard est plus évocateur que des mots ?
Des fois oui, un regard en dit plus qu’un long discours. Le sample provient d’un film de Godard. C’est Anna Karina qui parle.

Tu ne samples pas que du vinyle du coup ? Tu prends des voix de différentes sources ?
Oui je sample ce qui m’attrape quoi ! J’essaie d’avoir au maximum les sources en vinyle mais lorsque ce n’est pas possible, ça ne m’arrête pas. Je sample des films, des discours, ou des albums introuvables sur internet. Je bosse aussi avec Clément Aka Befour qui fait tout l’aspect visuel, la vidéo et le graphisme. Il a fait énormément de recherches de citations musicales pour le projet et j’essaie de trouver les disques ensuite.

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L’artwork est sublime et il est valorisé par le gatefold. Befour a-t-il eu carte blanche et comment l’as-tu rencontré ?
Befour m’a très vite rejoint en live pour mon projet The Architect. Cette création est née d’une volonté de mêler la vidéo et le son. On a su s’adapter aux différents lieux dans lesquels on jouait pour pouvoir toujours proposer de la vidéo, que ce soit sur un drap tendu ou un écran géant ! Pour l’artwork, on en discute ensemble mais il a carte blanche sur l’esthétique.

« Crétin de Terrien » fait-il allusion aux industriels qui ont tendance à mépriser la planète…
Oui, on peut le voir comme ça (rires). On retrouve aussi ces thématiques sur le titre « Run » ! J’essaie d’aborder, comme le Dj et père que je suis, comme je peux, des sujets qui me touchent. Parfois c’est un constat, sans moral ou jugement car je suis moi-même un crétin de terrien.

J’aime « Baile de Sol » car la rythmique diffère de 4×4 classiques. Est-ce les prémices d’une orientation afro latine pour toi ? De quels disques les samples vocaux en français, du début et de fin, sont-ils extraits ?
Huuum. J’ai toujours eu des morceaux un peu comme ça mais c’est sûr que le côté lancinant, ragga, c’est quelque chose que j’aime beaucoup et de plus en plus ! C’est peut-être une des musiques que j’ai découvert le plus tardivement, c’est vraiment il y a seulement 5/6 ans que je me suis penché sur les musiques latines et brésiliennes. Les samples sont extraits d’un film, la première c’est extrait d’une interview qui a été diffusée il y a très longtemps de Louis Armstrong. C’est Clément Aka Befour, qui m’a fourni la source audio. Louis Armstrong arrive en avion et la femme qui l’accueille lui dit : « C’est toujours un plaisir de vous accueillir avec cette chaleur »…

C’est vrai qu’en France, finalement on connait beaucoup la musique africaine noire mais finalement la musique latine, même dans les diggeurs il y a moins de spécialistes…
Il y a Quantic et pas mal de diggeurs de ce type de musique mais ça reste encore à défricher. C’est tellement vaste ! Au Brésil, il y a eu tellement de styles de musique, et aussi en Colombie il y a tellement de choses. C’est ça qui est intéressant.

Surtout dans musique latino-américain, il y a énormément de styles différents, beaucoup plus que sur le continent africain qui est déjà d’une immense richesse. Mais il y a des variations que je trouve beaucoup plus « extrêmes »…
C’est une source inépuisable. Je ne connais peut-être pas assez pour le dire mais c’est vrai que c’est fou. En Afrique aussi il y a énormément de styles que je découvre tous les jours.

En tout cas, ce sont les mêmes racines quoiqu’il en soit ! Mais c’est-à-dire qu’en Amérique Latine, il y a beaucoup plus un mélange entre la musique « blanche » et la musique « noire », d’origine je veux dire. Il y a des rythmiques qui viennent d’Afrique puisque c’est le produit d’abord de la colonisation puis de la traite négrière, notamment Argentine mais partout. Tu as les Espagnols et les Portugais donc c’est un mix européen qui donne des sous-branches. Alors que la musique européenne a beaucoup moins influencé la musique en Afrique je trouve. Ces musiques sont restées beaucoup plus elles-mêmes, alors qu’en Amérique Latine, c’était presque une fusion dès le départ ! C’est pour cela que tu as le tango. D’ailleurs il y a un documentaire sublime sur le tango et ses racines africaines de Dom Pedro, « Tango Negro ». C’est hallucinant !
Oui moi je me suis beaucoup penché sur la musique jamaïcaine avec l’équipe de l’Entourloop et c’était fou de voir qu’à la même époque à la fois Cuba, Haïti et la Jamaïque on fait des musiques complètement différentes qui ont réellement influencé le monde…

Exactement ! Parce-que ce ne sont pas les mêmes colonisations ! (Rires jaunes) Non mais ça joue !
Ben oui c’est ça la tristesse…

L’histoire… En tout cas on va dire que ça, ça fait partie des choses « positives » à retenir de l’histoire. Pourquoi as-tu choisi Run x Rêverie pour le single et as-tu décidé seul ?
On avait déjà conçu un clip avec Clément, entièrement en animation. Il a mis environ six mois à le faire, un truc en roto-scopie. Toute la trame de la track existait déjà et Rêverie, qu’on avait rencontrée en amont, avait posé sur la track. C’était évident pour nous que ce serait le premier titre qu’on ferait découvrir aux gens – vidéo clip ci-dessous. Pour être précis, le premier titre c’était Darling avec. Un clip « home-made ». Mais pour revenir au clip de « Run », Clément propose une roto-scopie d’un vieux film de propagande dont il a détourné le message ! Les animaux détruisent la ville pour se créer une sorte de soundsystem…



Au passage, Rêverie elle est très active, elle a aussi sa marque de fringues !
Oui, elle a sa petite entreprise et ça marche pour elle. Elle a plein de projets en musique et sa marque Satory fonctionne bien. Elle tourne assez souvent en Europe. J’étais déjà bien pote avec Gavelyn et Blines qui sont, en fait, ses deux collègues de Californie. C’est comme ça que j’ai eu l’occasion de connecter avec elle.

Pourquoi as-tu choisi Mitch pour le mastering ?
(Rires). Ça c’est une super question ! Vous le connaissez ? Je ne peux pas vous faire son historique de sons mais c’est quelqu’un que j’ai rencontré sur les routes, et qui a travaillé avec Chinese Man et Scratch Bandit Crew. Il était ingé son façade et technicien studio et on a sympathisé. C’est avec lui et Tony Back que je travaille essentiellement les masters sur les albums et les tracks que je fais. Il a beaucoup d’expérience, il est là depuis très longtemps.

Ton titre favori du Lp et pourquoi ?
Question délicate. Moi j’aime beaucoup « Jacqueline ». Pourquoi ? Parce-que il a été fait à un moment donné et ça représente pour moi quelque chose qui est un peu onirique, qui représente l’esprit dans lequel je l’ai fait. Et puis, j’aime beaucoup « Royaume » avec Feat Tricks.

Y a-t-il un lien avec l’histoire des Jacquelines dans les Contes d’Eugène Ionesco…
Ah non pas du tout ! Jacqueline c’est ma grand-mère !

Aaah… C’est un hommage à ta grand-mère ?
Ce n’est pas spécialement un hommage. Je l’ai vraiment commencé quand j’étais avec elle, avant qu’elle ne s’en aille. Donc ce n’est pas vraiment un hommage mais une pensée forte.

Des remixes de l’album sont-ils prévus ?
Pour l’instant non. J’ai fait une version live plus dynamique avec des titres que j’ai déjà un peu retravaillés. Il y aura peut- être des choses après, mais là c’est une période un peu particulière et pour l’instant il n’y a pas encore eu de suites à l’album. On essaie déjà de faire des concerts bientôt et on verra après. Justement, comme tout le monde, ta tournée a été annulée ! Befour est aussi Vj. Vas-tu être seul sur scène ou tous les deux ? Non, il va être avec moi. On a une petite formule live assez simple mêlant musique et vidéo. On est toujours deux. La tournée a juste été décalée Et on a des futures dates en Europe mais on attend et on espère que ça va bouger.

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Quel producteur t’influence et aimerais tu collaborer avec des beatmakers ?
Je suis influencé par pas mal de beatmakers. Mais c’est vrai qu’à l’époque Cut Chemist, Dj Nu-Mark, Dj Shadow, ce sont des mecs qui vraiment m’ont fait kiffer. Et toute cette génération de Djs des années 2000, je suis vraiment très marqué par cette vague-là. Aujourd’hui, j’écoute un peu de tout même des choses vraiment très actuelles. En France un beatmaker avec lequel j’aimerais travailler c’est Onra, parce que je sais que c’est impossible de travailler avec lui et qu’ il ne fait pas de collaboration. Onra en France c’est le meilleur, vraiment j’adore ce qu’il fait, je suis vraiment un grand grand fan ! En beatmaker étranger, je travaille pas mal avec en Kill Emil (Grèce, ndlr). Cut Chemist et Shadow j’aimerais bien.

C’est ton premier album solo, sauf si tu considères que « Foundations » est un Lp ! C’est fini l’Entourloop, tu développes ta carrière solo ?
« Foundations » est un Ep mais je le considère comme mon premier disque. « Une Plage sur la Lune » est donc le deuxième. Mais L’Entourloop c’est mon crew et je m’occupe toujours de la direction artistique puis je produis pour le collectif qui prépare des choses bouillantes en ce moment.

As-tu déjà intégré des samples ou des sons grecs dans tes mixes ?
J’ai samplé de la musique turque enregistrée en Grèce mais pas de musique grecque en soi.

Bientôt Nana Mouskouri tu vas voir… (Rires)
Il y a des trucs géniaux chez elle, en effet. En Grèce, il y a notamment Aris San, Stalos, Stavros Xarhakos, un compositeur de musiques de film grec des années 70… Ce sont des disques très recherchés justement pour le sampling. Il y a aussi notamment une partie de la musique turque qui a été enregistrée en Grèce dans les années 70, on va dire la musique psychédélique turque. Et c’est très intéressant.

Tu as un lien fort avec un disquaire stéphanois…
Bien sûr ! C’est un magasin qui s’appelle Méli Mélodie qui est situé rue Notre-Dame à Saint-Etienne. Jérôme est un superbe disquaire généraliste curieux de tout, mais spécialisé en musique française. J’ai sympathisé avec lui et au fil du temps m’a beaucoup conseillé. « Crétins de Terriens », est un morceau qui lui est complètement dédicacé dans le sens où c’est vraiment lui qui à un moment donné m’a dit : « Mais arrête d’écouter ça, maintenant écoute ça, et ça… ». J’avais peut-être des a priori sur les artistes français mais on ne peut pas passer à côté de Gainsbourg, Michel Colombier, Pierre Henry, ou André Popp, entre autres. Au début, il y a 10/15 ans je cherchais plutôt à sampler de la soul pour imiter les producteurs américains. Et Jérôme m’a apporté d’autres références qui m’ont nourries et fait produire différemment. Je conseille vivement de faire un tour chez Méli Mélodie si vous avez l’occasion d’être à Saint-Etienne.

Es-tu plus fan de 12 ou de 7inch ?
Moi je préfère les 45 tours, pour la dynamique. Les 45 tours c’est mon péché mignon. A la fois pour les jouer, les sampler et les collectionner.

Sinon avant le confinement, comment était la scène de musique électronique ? La techno prédomine ou y a-t-il une scène hip-hop ? Il parait que Saint-Étienne, du fait de son côté industriel, c’est le Détroit français !
Vous connaissez le festival techno qui est à Saint Etienne ? Actuellement c’est l’association Positive Education qui organise un gros festival qui a lieu dans de vieux bâtiments industriels de Saint-Etienne. C’est une ville qui dispose d’une vraie énergie créatrice. Il y a toujours eu une ébullition techno, hardtech, jungle… mais tous les genres se mêlent, reggae, jazz, hip-hop ou pop. Le seul hic c’est qu’elle n’a pas vraiment de structures institutionnelles pour accueillir ses artistes… Il y a aussi un festival organisé tous les ans qui, à 20 minutes de Saint-Etienne, fait venir énormément de monde, 35000 personnes, Le Foreztival.

Le Foreztival ? Et c’est vraiment dans une forêt du coup ?
Ahahah non ! A côté de Saint-Etienne il y a une plaine qui s’appelle la plaine du Forez. Le Foreztival c’est Le festival de la plaine ! Mais je leur dirai : « Est-ce que c’est vraiment dans une forêt » ? Ça va les faire marrer.

Un jour, ils feront une édition spéciale jungle, avec des scénos de ouf de forêts tropicales sur la plaine et on en reparlera tu verras !
Ben oui justement c’est en réflexion…

Eh bien on viendra voir ça, promis. En plus, Saint-Etienne il y a cdandlp.com, la première plateforme de vente de disques française d’occaz ! Sinon tu aimes faire des Dj sets cousus, ton live stream : “Le Cœur Au Bout Des Doigts”, le démontre. Comment procèdes-tu ?
Je me suis dit qu’il fallait bien que je fasse quelque chose Pour montrer aux gens que j’étais encore là, que je savais encore mixer, pour défendre un peu le disque. Du coup je me suis donné une thématique. J’étais justement chez moi avec mes femmes. J’ai sélectionné d’abord de la musique sur le théme de l’amour, puis j’ai beatmaké certaines parties pour pouvoir les incorporer dans mon set. J’ai composé techniquement et je l’ai joué une ou deux fois puis je l’ai enregistré ! J’ai essayé de mélanger un peu les façons de faire. J’intègre des 45 tours au début, puis la Mpc pour que les gens captent ce qu’il se passe et voient ce qui est fait aux platines.



Oui justement je trouve qu’il y a quelque chose d’extrêmement narratif dans ce mixe. Est-ce que tu comprends les paroles, ce qui est dit, quand tu utilises des langues étrangères ?
Oui j’essaie, j’essaie ! Parfois si c’est juste un sample ou un extrait parfois je m’y attache moins mais généralement j’essaie de savoir. Il y a même des fois où je n’ai pas utilisé un sample quand j’ai compris ce que cela voulait dire !J’essaie vraiment de faire cela par respect pour les compositeurs, les musiques, les thèmes. Mais parfois ça m’arrive quand même d’avoir un coup de cœur pour un titre et de découvrir ensuite les paroles et de me dire : mince, ce n’est pas du tout ce que je pensais. En tout cas, sur ce mix, j’ai essayé de faire que tout soit raccord même les édits, les remixes ce qui vient, ce qui repart, tout est raccord ! J’ai eu vraiment plaisir à le faire. Et là je commence à faire des choses par thématique et j’en prépare d’autres tranquillement. Et du coup ce sont des parties que je mélange avec mon live. Des parties qui sont un peu plus techniques en live où j’essaie de montrer des facettes avec la Mpc. Parfois je mets des vrais vinyles en live aussi. Il y a certains moments qui sont de vrais extraits du live. Le live c’est un peu comme ça, ça part un peu dans tous les sens ! J’essaie aussi de surprendre rythmiquement et c’est pour ça que j’adore faire du rockabilly-ragga ou des choses comme ça. Des mélanges un peu incongrus ! Mais il y a souvent une trame, oui.

Venant du turntablism, j’apprécie ta façon de tout équilibrer. Notamment la façon d’intégrer le scratch, ni trop ni trop peu. Parfois quand on fait du scratch pur, les gens ça les saoule !
Rires. Moi j’ai fait des soirées où on m’a dit : « Mais vraiment, arrête de scratcher ! ». J’ai la technique que j’ai, je suis un nerd du scratch. Mais vraiment j’essaie de le mettre au service de mon truc, de me dire que ça peut être cool de faire un scratch mais pas pour faire du remplissage ! Ça fait longtemps que j’ai arrêté de faire ça. Mais j’ai passé un long moment à remplir, à en mettre partout, tout le temps, parce que c’était un peu le truc du turntablism justement. J’ai beaucoup de respect pour les gens qui le font, mais parfois je peux trouver cela chargé et je peux comprendre les réactions de certains. Alors qu’il y a des Dj qui sont très techniques, mais ce n’est pas chargé ! Il faut arriver à lier les deux.

Quel est ton meilleur souvenir de prestation ?
J’ai joué au Goulash, en Croatie avec Befour c’était fou. Et je vais dire surtout le Fusion festival, en Allemagne. Un festival qui se passe dans un ancien aéroport. Toutes les scènes sont dans les vieux dépôts, surmontés de petites collines en herbe et c’est vraiment magique ! Il y a 40000 personnes par jour. Mais ça reste un festival vraiment magnifique, à échelle humaine. Il n’y a pas de sécurité, pas de police, ni fouille. La programmation n’est pas annoncée et les artistes sont tirés au sort. C’est vraiment génial. Moi je n’étais pas très techno et c’est vraiment au Fusion que j’ai découvert la techno mixée avec quatre platines vinyles sur un dancefloor de plus de 10000 personnes. Vraiment j’avais halluciné sur le cadre, sur l’esthétique, c’est tout fait maison, c’est vraiment excellent ! Ils ont vraiment des principes, antiracistes notamment. Il y a une scène punk ! J’ai écouté des trucs là-bas que je n’écoute jamais et j’ai vraiment apprécié ! Il y a même un immense cinéma dans un dôme où tu peux aller à deux heures du mat. Vraiment, c’est fou.

Et ton pire ?
J’ai beaucoup mixé en montagne et pas mal de soirées ont mal finies ! Je me rappelle d’un mec qui a versé l‘intégralité de sa bouteille de champagne sur mes platines aux Deux-Alpes. Non le pire c’est… Je ne sais pas, j’ai joué sous la pluie, sous la neige…

Tu as déjà fait le festival de Radio Meuh ? Ça a l’air vraiment top aussi…
Oui j’ai déjà fait le Radio Meuh Circus ! Super souvenir aussi ! C’était trop sympa vraiment. Nous c’était au début où j’y ai joué dans les premières éditions. On est vraiment en très bon contact avec toute l’équipe. Ce sont des potes, des vrais passionnés ! Ils ont toujours soutenu nos projets.

Je me demandais d’où venait ton nom The Architect ?
J’ai débuté en tant que Dj Mongkut, je backais des rappeurs surtout. C’est un pote à qui je faisais écouter mes dernières prods en studio qui m’a appelé comme ça. Lorsqu’on regarde mes morceaux sur le logiciel que j’utilise, on voit toutes ces petites architectures, ces blocs de sample, de prises de sons, de petits cuts qui ensemble crée une architecture. Comme il y a beaucoup d’éléments, le tout donne une structure assez vertigineuse… Et j’ai beaucoup aimé cette image, j’ai gardé le nom.



Moi le premier morceau que j’ai entendu de toi c’était « Les Pensées ». Donc quelque chose de très méditatif tout de même, ça pose l’intention. Et du coup je me demandais si tu utilisais des fréquences pour soigner comme le font certains, par exemple au travers de tables musicales pour envoyer des fréquences dans le corps. T’es-tu penché là-dessus dans tes titres et joues- tu avec ces fréquences ?
Non, moi non. Je ne suis pas trop dans cette science-là. Mais justement Cédric qui a fait les arrangements sur l’album, lui est bien branché sur ça ! Les bruits blancs, les bruits roses… Moi tout ce qui va dans la prod je peux m’en servir mais peut-être sans le vouloir. On m’a déjà fait la remarque que justement « Les Pensées » ou certains morceaux avec cette phrase accompagnaient beaucoup de gens. Les auditeurs en font leur propre analyse, je suis content et flatté si les gens sont touchés par les phrases et les samples que j’utilisent.

Oui des résonnances. Ce qui est intéressant, c’est quand les résonnances des uns et des autres se rejoignent au-delà de ton intention de départ. Dès que ça traverse de la même façon plusieurs personnes, même si toi à la base tu ne l’avais pas vraiment pensé comme ça, si c’est un retour collectif cela vient toucher quelque chose et ça devient un “fait sociologique”, ce n’est plus une expérience individuelle. Ça procède un peu de l’hypnose aussi…
Justement la phrase a été prise dans un vinyle de méditation. Je collectionne les vinyles « qui parlent ». Un malin jeu s’est installé avec mon disquaire : celui à qui trouvera le disque de library le plus surprenant ! Ainsi j’ai dans ma collection des albums illustrés pour enfant Picolo et Saxo, des disques sur la relaxation, savoir pêcher à la mouche, comment faire pousser ses plantes, la cardiologie, la danse de salon, savoir passer l’aspirateur, prendre l’avion !

Merveilleux ! Donc après l’amour, tu vas faire un mix spécial « Grand Nettoyage » parce-que là on en a bien besoin. Pour finir, si tu n’étais pas Dj, tu serais ?
Je ne sais pas peut-être couturier ! Je ne sais pas… Mais ma femme est couturière et elle a bien besoin d’aide alors bon… (rires)

D’une certaine façon, quand tu cutes et que tu mixes, c’est un peu un travail de haute couture ?
Peut-être que je l’influence. En tout cas, elle m’influence beaucoup. J’ai souvent comparé les motifs, tissus et techniques qu’elle utilise comme du sampling en fait ! Elle combine des rayures à un motif fleuri, des poches cavalières et un col Claudine… Sauf qu’il n’y a pas de droits d’auteur sur le motif à rayures !

C’est toujours une histoire de copie-colle, en fait ! Il faudrait peut-être réfléchir à la notion de motif, de “pattern” en musique aussi. Une fois que c’est devenu un motif, ça n’est plus une œuvre originale et ça serait dans le bien commun… Je ne sais pas trop mais il faut repenser le monde d’après… (rires). On n’a pas abordé le sujet mais ça ne doit pas être simple pour certains de tes morceaux…

Certaines choses le sont et parfois c’est très compliqué ! Je joue certains tracks seulement en live car je ne pourrai jamais les sortir. Pour d’autres, j’ai cherché les auteurs pour avoir les droits et déclarer les samples, c’est un travail fastidieux qui n’aboutit pas toujours. Je ne suis pas pour le tout libre de droits car c’est grâce à leurs droits que les artistes se rémunèrent, je suis pour une réappropriation, un up-cycling, pour utiliser un mot à la mode… J’imagine que chaque artiste se nourrit des autres artistes, du monde qui l’entoure. Il nourrit son imagination, le digère et le transpose à sa façon. J’aime citer Marcel Duchamp qui n’a pas fabriqué l’urinoir mais en a proposé une autre vision, le mouvement Bauhaus et ses collages, Jean-Paul Gaultier et la marinière. Je me sers du sample comme une matière première.

Un dernier mot ?
Bonne écoute et pour ceux qui ont du temps libre, passez du bon temps !

Interview par La Mafaldista & Coshmar / Photo par Royx