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SÉLECTION JAZZ OCTOBRE / À L’HEURE BRITANNIQUE

SÉLECTION JAZZ OCTOBRE / À L’HEURE BRITANNIQUE

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Cette sélection automnale est marquée par une production anglaise conséquente. Prometteuse, la saxophoniste Nubya Garcia sort « Source », un premier Lp éclectique. Le collectif The Heliocentrics prolonge ses expériences musicales avec l’interstellaire « Telemetric Sounds ». De son côté, Blue Note édite « Re:imagined », soit un disque hommage particulièrement créatif. Et Domino propose une anthologie vinyle consacrée à Robert Wyatt, le génie de l’école de Canterbury.

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Nubya Garcia / Source (Concord Jazz)
Édité chez Concord Jazz, le premier trente-trois tours de la saxophoniste Nubya Garcia confirme tout le bien qu’on pensait déjà de ses deux Eps initiaux et notamment de « When We Are », la captivante session de 2018. Particulièrement attendu, « Source» instaure des climats variés et denses. « La Cumbia Me Está Llamando » impose ainsi un thème aux délicieux accents colombiens. Et le morceau-titre rappelle l’empreinte du reggae-dub sur le répertoire britannique. Coproduit par l’influent Kwes, ce Lp accueille son lot d’invités comme les amazones de Kokoroko ou le claviériste Joe Armon-Jones. Une connexion artistique qui contribue grandement à l’essor local. Concrètement, les protagonistes de cette mouvance s’invitent fréquemment, en concert comme en studio. Un pool créatif qui n’est pas sans évoquer la scène chicagoan du jour. Incarnation de cet axe culturel, la chanteuse américaine Akenya se distingue au travers du beau « Boundless Beings ». Dans le sillage des activistes d’International Anthem (Angel Bat Dawid, Jaimie Branch…), l’interprète délivre ici un morceau bluesy du meilleur effet. Le tout est bien sûr relayé par le phrasé lyrique de Nubya Garcia.

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The Heliocentrics / Telemetric Sounds (Madlib Invazion)
On connaissait déjà The Heliocentrics pour ses multiples collaborations, avec le vibraphoniste éthiopien Mulatu Astatke ou avec le saxophoniste highlife Orlando Julius. Signé pour la deuxième fois consécutive chez Madlib Invazion, le label du fameux Dj et producteur américain Madlib, le collectif revient avec « Telemetric Sounds », un titre évocateur. Plus subtil que bien des acteurs du revival psychédélique, le groupe fait le trait d’union entre les contes saturniens d’un Sun Ra et les circonvolutions propres à la scène rock allemande des années 70. Portée par le batteur Malcolm Catto – interview – et le bassiste Jacke Ferguson, la formation balance une série d’instrumentaux lysergiques (« Space Cake » ou « Left To Our Own Devices »), cinématographiques (« The Opening ») ou abscons (le court « Rehearsal 24»). Des climats forts mais non dénués de poésie, à l’image de la plage titulaire, influencée par les nouvelles frontières et plus particulièrement par l’espace via l’astrophysique. Hypnotique et parfois dissonant, ce nouvel album du tandem détonne face au formatage ambiant. Une démarche singulière illustrée par la pochette du trente-trois tours et son recyclage astucieux de l’esthétique futuriste.



V.A. / Blue Note Re:imagined (Decca/ Blue Note Records)
Les prestigieux catalogues Blue Note et Decca sont aujourd’hui revisités au travers de seize tenants du jazz contemporain. Intitulé « Blue Note Re:imagined », le projet régénère ces labels et leurs différents ténors. Une évidence à l’écoute de l’incontournable « Watermelon Man » d’Herbie Hancock, repris par Poppy Ajudha. Ou bien encore avec « Etcetera », le standard de Wayne Shorter, transfiguré ici par Steam Down et Afronaut Zu. Figures incontestables du brit jazz, les saxophonistes Nubya Garcia (lire la chronique ci-dessus) et Shabaka Hutchings instaurent, pour leur part, une dimension évolutive au contact des répertoires de Joe Henderson et de Bobby Hutcherson. Ouverts à de multiples influences, ces talents émergents rappellent surtout que, contrairement à une certaine doxa en cours, le jazz ne s’est pas arrêté dans les années 70 avec le registre fusion. Confirmation avec le collectif electronica Ishmael Ensemble, qui assimile le brillant « Search For Peace » du pianiste McCoy Tyner. Et la chanteuse primée Jorja Smith, qui s’attaque au fascinant « Rose Rouge » de St Germain. À noter le pressage de différents titres au format 7 inch. Chaudement conseillé.



Robert Wyatt / His Greatest Misses Lp (Domino)
Fer-de-lance des quatre premiers albums de Soft Machine (les meilleurs) puis de Matching Mole avant d’entamer une opulente carrière solo, Robert Wyatt est une institution outre-Manche. Un musicien inclassable, marqué par le jazz, les expériences électroniques ou le rock et dont l’influence se fait aujourd’hui ressentir sur des pointures comme Björk ou Paul Weller. Destinée initialement au marché japonais, cette compilation vinyle survole trente ans de carrière, dont différents quarante-cinq tours sortis hors Lps. Opus incontournable, « Rock Bottom » est abordé via le sublime « Sea Song ». « Ruth Is Stranger Than Richard » est illustré par « Solar Flares ». Et le plus récent « Shleeps » se distingue avec le catchy « Heaps Of Sheeps ». Spécialité du musicien, les reprises sont nombreuses. On retiendra « At Last I Am Free », le thème composé par Chic. Ou bien encore « Shipbuilding », un réquisitoire en règle concernant la période thatchérienne. Signé par Elvis Costello, ce titre bouleversant renvoie à l’engagement politique de Robert Wyatt. Soulignons qu’une adaptation remarquable du « Round Midnight » de Thelonious Monk occupait la face B du maxi vinyle de 1982. Le tout est désormais disponible via l’impeccable box « EPs ».


Texte par Vincent Caffiaux / Photo Nubya Garcia par Adama Jalloh