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SÉLECTION JAZZ OCTOBRE 2019 / RADICAL ET MYSTIQUE…

SÉLECTION JAZZ OCTOBRE 2019 / RADICAL ET MYSTIQUE…

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À dominante féminine et variée, la sélection jazz d’octobre retient le nouvel album de la Canadienne Dominique Fils-Aimé, le dernier manifeste de l’étonnante Jaimie Branch, les mélodies cubaines de Daymé Arocena mais également une réédition vinyle de Pharoah Sanders, ici au contact des envoûtants rythmes gnaouas…


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Dominique Fils-Aimé / Stay Tuned ! (Modulor)
Repérée il y a un an avec « Nameless », la Montréalaise Dominique Fils-Aimé dévoilait alors un timbre de voix superbe, porté par des arrangements discrets mais efficaces. Deuxième volet de cette trilogie, « Stay Tuned ! » conforte l’écoute de façon audacieuse via un hommage au mouvement des droits civiques et aux personnes associées à cette lutte. « 9 LRR » est ainsi dédié aux neufs lycéens afro-américains de Little Rock, victimes de la ségrégation dans les années 50. « Gun Burial » amplifie cette thématique grâce à sa scansion dramatique. Et « Revolution Serenade » n’est pas sans rappeler l’espoir porté par Sam Cooke ou des labels comme Stax et Black Jazz. Outre une performance vocale parfois axée sur les polyphonies, Dominique Fils-Aimée est épaulée par un groupe rigoureux. Loin des bavardages entendus ci et là, l’ensemble joue la carte de la sobriété. Et rappelle que l’élégance n’est pas une sinécure… Les soli de trompette et le canevas rythmique s’en sortent paradoxalement grandis. À l’image d’un album inscrit dans la droite ligne du monumental  » We Insist » de Max Roach.



Jaimie Branch / Fly or Die II : Bird Dogs of Paradise (International Anthem)
Alternative musicale à Dominique Fils-Aimé, l’Américaine Jaimie Branch fait toutefois bien commun concernant la démarche politique. Héritière d’une tradition jazz libertaire, la trompettiste revient avec le deuxième tome de la série « Fly or Die ». Manifeste explicite, « Bird Dogs of Paradise » règle ses comptes avec les racistes, phallocrates et autres déconnectés du bulbe. Une prise de position évidente à l’écoute de « Prayer for Amerikkka Pt. 1&2 », un blues terrible dont les arrangements hispanisants renvoient à la triste condition des migrants latinos. Invité pour l’occasion, Ben Lamar Gay déclame au passage un texte incendiaire que n’aurait pas renié Public Enemy. Enregistré live au Cafe Oto de Londres, le morceau-titre et sa trame cubiste font écho à la résilience ambiante. Tout comme « Love Song (For Assholes & Clowns) », un final dont le sous-titre ne laisse guère planer le doute quant à l’ironie du discours… Pour l’histoire, cet album explosif est signé chez les Chicagoans d’International Anthem, aux côtés d’autres talents notoires comme Damon Locks, Angel Bat Dawid et Makaya McCraven.
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Daymé Arocena / Sonocardiogram (Brownswood Recordings)
Partie intégrante du label Brownswood, la Cubaine Daymé Arocena développe, depuis quatre ans, une production dense et captivante. Évocation des sentiments par le biais d’un intitulé scientifique, son troisième album supplante les enregistrements précédents. Formidable témoignage culturel, « Sonocardiogram » renoue avec les racines de son île natale et notamment avec la santeria, ce culte voisin du rite vaudou. Une tradition perceptible avec « Oya », « Oshun » et Yemaya », un triptyque empreint de tambours bata et, par extension, de culture africaine. « Para el Amor : Cantar ! » confirme l’expérience à coups d’accords jazz inspirés. Alors que « Plegaria a la Lupe » rend un vibrant hommage à la Diana Ross du barrio new-yorkais, grâce à une ballade sublime d’intimité. Partagé entre mystique et arrangements évolutifs (un grand merci au pianiste Jorge Luis Lagarza Perez), « Sonocardiogram » délivre au final un témoignage d’une modernité sans nom. À noter que ce disque est disponible en vinyle. Chaque face subdivise les mouvements de l’album et permet de mieux comprendre la démarche de la jeune chanteuse.



Maleem Mahmoud Ghania with Pharoah Sanders / The Trance of Seven Colors (Zehra)
Enregistrée dans la première partie des années 90 à Essaouira, berceau de la culture gnaoua, la rencontre entre Pharoah Sanders et le maalem (ou maître) Mahmoud Ghania est aujourd’hui rééditée pour la première fois en vinyle. Supervisée par l’infatigable Bill Laswell grâce à un studio implanté en situation, cette session habitée témoigne de la fascination exercée par la confrérie religieuse marocaine sur l’auteur de « The Creator Have a Master Plan ». À commencer par l’impérial « La Allah Dayim Moulenah » où le saxophoniste américain déroule une mélodie splendide, sublimée par les sonorités puissantes du guembri et des karkabous. Grâce au groovy « Boulandi Samawi », plage ponctuée de soli cuivrés. Ou avec le furieux « Hamdouchi », dont les éclats free épousent à merveille les tempi multiséculaires de l’Afrique subsaharienne, l’esprit de la tagnaouite. Mieux qu’un simple mix de rythmes, cet album résulte surtout d’une quête sincère. Le partage culturel est à l’aune. Il prolonge des projets similaires, menés par des musiciens aussi différents que le regretté pianiste Randy Weston ou le chanteur Robert Plant.
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Texte par Vincent Caffiaux /Photos par Benoît Rousseau et Pablo Dewin Reyes Maulin