Starwax magazine

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SÉLECTION JAZZ NOVEMBRE /  DEVOIR DE MÉMOIRE

SÉLECTION JAZZ NOVEMBRE / DEVOIR DE MÉMOIRE

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Cette nouvelle sélection jazz est mise en orbite par le Sun Ra Arkestra, qui revient avec le puissant « Swirling ». Régulièrement évoqué dans nos colonnes, le collectif sud-africain Spaza édite, pour sa part, une bande originale cruciale. Artisan de la scène brit jazz du jour, le batteur et producteur Chiminyo sort un premier Lp abouti. Et la trompettiste parisienne Youthie recycle les riddims reggae, non sans inspiration.


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Sun Ra Arkestra / Swirling (Strut / Bigwax)
Mythe absolu, le pianiste Sun Ra nous quittait en 1993 tout en laissant derrière lui une connexion créative. C’est le cas de son célèbre Arkestra, qui revient après vingt ans d’absence. Supervisé par le vénérable Marshall Allen, ce nouvel opus dévoile son lot de reprises du patrimoine maison. Toujours empreinte de considérations politiques (dont celles de Cheikh Anta Diop), la formation du jour offre notamment une relecture saisissante de « Satellites Are Spinning», une plage déjà entendue en 1974 via la bande originale de l’hallucinant « Space Is The Place ». Ou bien encore une adaptation du « Angels And Demons At Play », avec intro à la contrebasse et cuivres insolents. Reste un shuffle radioactif. A ce titre, si certains assauts free rappellent le glorieux passé musical, la dimension recouvrée par « Swirling » est foncièrement soul. Une touche évidente via la plage titulaire et ses bordées de cuivres, avec « Rocket No.9 » et ses chants incantatoires, ou bien encore grâce à « Door Of The Cosmos», dont la version présente n’a rien à envier à la mouture du regretté Black Pharaoh. Recommandé.


Spaza / Uprize ! (Mushroom Hour Half Hour / !K7 Label Group)
Bande originale d’« Uprize ! », un documentaire de Sifiso Khanyile consacré au soulèvement lycéen de juin 1976 à Soweto, ce nouveau disque du groupe sud-africain Spaza marque les esprits. Composés en 2016 lors d’un atelier musical, les différents thèmes illustrent le caractère dramatique de ces manifestations, durant lesquelles cent soixante-seize opposants (un chiffre à multiplier par quatre selon certaines sources) tombèrent sous les balles du régime raciste de l’apartheid. Imprégnés de musiques improvisées, les neuf titres renvoient au tissu culturel ambiant, et notamment au Black Consciousness Movement, un pendant du Black Power américain. Parfois expressionnistes (« Bantu Education »), tantôt lyriques (« Sizwile ») ces séquences rythment le découpage et notamment les interviews de certains protagonistes. Point fort de ce témoignage, l’incroyable «Bayasiphazamisa » met l’accent sur le combat linguistique, cause des émeutes d’alors. Une plage qui renforce, au passage, cet indispensable travail de mémoire. A noter que le pressage vinyle est signé par Mushroom Hour Half Hour. Et que la pochette est illustrée par une magnifique photo de l’agence de presse African News Agency.
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Youthie / Nomad Skank Lp & Ep (Youthie Records / Inouïe Distibution)
Le reggae et le jazz sont intimement liés. Une histoire déjà perceptible dans les années 60 via les Skatalites et leur eastern sound maillé d’accords modaux. Ou bien encore avec Dennis Bovell, l’arrangeur de Linton Kwesi Johnson, qui a souvent insufflé des riffs cuivrés aux productions du très pugnace poète anglo-jamaïcain. Passé sous les radars de la rédaction à sa sortie l’an dernier, « Nomad Skank », le premier album de Youthie, valorise cet axe culturel. Trompettiste émérite (on devine une solide formation musicale), la jeune interprète francilienne nous transporte dans un orient de rêve via « Oriental Skank », explore le creuset arabo-andalou avec « Al-Andalus » et renvoie à l’époque bénie du mouvement dit de la Harlem Renaissance grâce à « Swing City ». Epaulée par le riddim master Macca Dread, Youthie offre une vision novatrice du reggae, et par extension des techniques de jazz. Une force à l’écoute du récent Ep vinyle, où les impeccables « Jungle Groove » et « Jaruco » sont naturellement boostés par les versions dub, avec basses et accords à l’aune. Epatant.


Chiminyo / I Am Panda (Gearbox Records)
Ouvert à de multiples influences musicales, le brit jazz connait depuis quelques années une explosion de talents parmi lesquels le saxophoniste Shabaka Hutchings ou le tubiste Theon Cross. Signé par le label Gearbox, Chiminyo se distingue ainsi avec un premier Lp où la poésie et les sonorités synthétiques rivalisent d’audace. Variés mais cohérents, les arrangements permettent ainsi au batteur anglais d’imposer un univers personnel. Un constat significatif à l’écoute de l’onirique « Pan’s Call », ou bien encore du très climatique morceau-titre. Cette errance dans l’espace et le temps est également ponctuée par différents invités. Une richesse exprimée par Kweku Of Ghana alias K.O.G, qui confère une touche afrobeat du meilleur effet à « See Me ». Ou bien encore par la chanteuse Clara Serra Lopez, qui se distingue au travers de « Breathin’ ». Pourtant, c’est bien Dunja Botic qui apparait comme la révélation de cet opus. Puisant dans ses racines gréco-serbes, cette dernière impose avec « Pandora » une voix sertie par les arrangements psychédéliques de Chiminyo. Un final flamboyant, à l’image de la pochette inspirée par le peintre Gerhard Richter.


Texte Vincent Caffiaux / Photo Spaza par Andy Mkosi et Tumba Makonga