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SÉLECTION JAZZ MARS 2021

SÉLECTION JAZZ MARS 2021

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Descendants de Fela, Femi et Made Kuti sortent aujourd’hui un double opus remarquable, où l’afrobeat et son apport jazz se trouvent galvanisés. Dans le sillage, le pianiste cubain Omar Sosa entreprend un voyage en Afrique de l’Est, au contact de musiciens aussi différents que Rajary ou Olith Ratego. Emblématique d’un certain répertoire nippon, le batteur George Otsuka est enfin réédité sur scène par les fins limiers de Wewantsounds. Et la Canadienne Dominique Fils-Aimé conclut une trilogie débutée en 2018, avec le soulful « Three Little Words ».

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Femi Kuti-Made Kuti / Legacy + (Partisan Records/Knitting Factory)
Très prisé, l’héritage de Fela est désormais partagé entre une multitude de formations internationales et une lignée familiale créative. Aîné de la fratrie Kuti, Femi roule ainsi sa bosse en solo depuis plus de trente ans. Une période durant laquelle le saxophoniste a expérimenté à tous crins, au contact de Djs ou de rappeurs. Auteur du premier disque du coffret « Legacy + », le saxophoniste offre ici une version carrée de l’afrobeat. Illustré de morceaux courts, ce disque impose son mix effréné de funk, de jazz et de highlife. Cette formule est évidente à l’écoute de « Privatisation » et sa critique de la corruption, ou bien encore de « Set Your Minds and Souls Free » et son titre qu’on jurerait droit sorti de la galaxie P-Funk. Fils de Femi, Made Kuti est également l’auteur du second volume. Un essai intéressant, d’autant que le jeune compositeur joue ici la totalité des instruments. Si certaines plages s’inscrivent dans le giron du Black President, d’autres séquences innovent franchement. Une dimension moderne confortée par « Free Your Mind » et ses effets syncopés, ou bien encore par « Higher You’ll Find » et sa relecture vitaminée de l’illustre palm wine music.


Omar Sosa / An East African Journey (Otá Records/PIAS)
Auteur d’une discographie foisonnante, le pianiste cubain Omar Sosa n’a jamais caché sont goût pour les rencontres (Jacques Morelenbaum, Natacha Atlas…) et son désir d’explorer ses racines culturelles. Imaginé il y a douze ans, lors d’une tournée en Afrique de l’Est, « An East African Journey » est illustré par treize titres incorporés au sein d’un triangle qui aurait pour pointes l’île Maurice, le Soudan et la Zambie. Saisies in situ, selon le principe du field recording, ces sessions dévoilent des prises de son inédites sous nos latitudes. Convié sur « Tsiaro Tsara », le joueur de valiha malgache Rajery compose ainsi un jeu cristallin en phase avec le phrasé lyrique d’Omar Sosa ; virtuose du krar d’après ce luth traditionnel éthiopien, Seleshe Damessae illustre « Che Che » d’accords multiséculaires ; et le chanteur kenyan Olith Ratego insuffle une scansion irrésistible via le dansant « Thuon Mok Loga ». Subtiles, ces captations évitent les productions boursoufflées du jazz-rock au profit de dialogues souvent harmonieux. Un constat perceptible avec le méditatif « Ravann Dan Jazz », où le piano d’Omar Sosa engage un dialogue fascinant avec les percussions du Mauricien Menwar.
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George Otsuka Quintet / Loving You George (Wewantsounds/Modulor)
Les Parisiens de Wewantsounds poursuivent, sans discontinuer, leurs travaux de curation à destination des bijoux discographiques de ces cinquante dernières années. Dernier exemple en date, cet enregistrement live du batteur George Otsuka est révélateur de la très riche connexion jazz nipponne. Saisie en 1975 dans la mégapole de Nagoya et plus précisément au Nemu Jazz Inn, cette session de quatre longs titres gomme la notion formelle de concert au profit d’une création à part entière. Epaulé par le percussionniste Norio Ohno, George Otsuka propose trois reprises dont « Loving You » de Minnie Riperton, une ballade sortie quelques semaines auparavant via l’impeccable « Perfect Angel ». Edité initialement via Bellwood, le set retranscrit également bien l’ambiance de ce club de la Riviera asiatique. Un climat habité, porté par la relecture de « Something Everywhere » du pianiste Steve Kuhn. Une plage haletante animée par les fulgurances de Shozou Sasaki au saxophone soprano et par le jeu de batterie insensé de George Otsuka. Comme toujours avec Wewantsounds, ce travail de réédition est soigné, avec pochette d’origine et travaux de remastering ad hoc.


Dominique Fils-Aimé / Three Little Words (Ensoul Records/Modulor)
On avait remarqué Dominique Fils-Aimé il y a deux ans avec « Stay Tuned ! », le deuxième tome d’une trilogie et son hommage poignant au mouvement pour les droits civiques. Sorti il y a quelques jours, « Three Little Words » complète la série avec une production soul ultra-mélodique qui n’est pas sans rappeler les premières gemmes pop de la Motown. Parfois mis en porte-à-faux avec les productions militantes des 70’s, les interprètes de Berry Gordy ont pourtant largement contribué à la lutte contre la ségrégation, grâce notamment à un auditoire pluriel. Une direction efficace, recyclée ici par la chanteuse qui délivre, au passage, son album le plus abordable. Parfumés de chœurs doo-wop, « While We Wait » et « You Left Me » accrochent immédiatement l’oreille ; le single « Love Take Over » épouse le format radiophonique, sans jamais dénaturer l’essence des registres afro-américains ; et « Stand By Me » balance une reprise courte mais prenante du standard Stax de Ben E. King. À l’instar des deux volets précédents, « Three Little Words » est naturellement disponible en vinyle. Une bonne occasion pour apprécier les arrangements souvent enlevés et ce son organique cher à la compositrice montréalaise.


Texte par Vincent Caffiaux / Photo Omar Sosa par Massimo Mantovani