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SÉLECTION JAZZ MAI 2020 / LONDON CALLING

SÉLECTION JAZZ MAI 2020 / LONDON CALLING

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Gage d’émancipation, la sélection jazz de mai puise aux racines du continent premier avec le neuvième album du pianiste sud-africain Nduduzo Makhathini, s’ouvre à la soul grâce au nouveau label d’Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad et explore différentes pépites via une réédition de Steve Reid ou une passionnante anthologie de la scène musicale underground des années 60.


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Nduduzo Makhathini / Modes of Communication… (Blue Note/Universal)
Emblématique d’une scène sud-africaine particulièrement créative, Nduduzo Makhathini s’est également distingué avec Shabaka Hutchings And The Ancestors avant de jammer, l’an dernier, avec le Jazz at Lincoln Center Orchestra, lors de sessions commémorant la fin de l’apartheid. Influencée par les compositions divines de John Coltrane, période « A Love Supreme », l’œuvre du pianiste est foisonnante. Signé chez Blue Note via Don Was, le récent « Modes of Communication Letters From The Underworlds » consacre les liens entre modalités et traditions culturelles du KwaZulu-Natal, une région située à l’est de l’Afrique australe. Le résultat est évident à l’écoute de l’épique « Beneath The Earth », un thème sublimé par la chanteuse Msaki. Avec « Shine » et l’intervention remarquée de la jeune génération, dont Linda Sikhakhane au saxophone ténor. Ou bien encore avec l’aérien « Isithunywa », où le musicien-chercheur s’exprime avec maestria. Parfois proche des productions fascinantes de Mushroom Hour Half Hour (Sibusile Xaba, Spaza…) ou d’Abdullah Ibrahim, pour le moins dans son approche mystique, ce neuvième album de Nduduzo Makhathini se distingue par sa virtuosité, sans pour autant succomber aux sirènes de l’académisme. Chaudement conseillé.



Adrian Younge & Ali Shaheed Muhammad / Jazz is Dead (Jazz is Dead)
Après « The Midnight Hour » et sa version live au Linear Labs, le toujours très curieux Adrian Youge revient avec Jazz is Dead, un nouveau label illustré de sessions variées. Epaulé par Ali Shaheed Muhammad de A Tribe Called Quest, le compositeur et producteur californien touche-à -tout (Dj Shadow, Wu-Tang Clan ou Kendrick Lamar…) offre un premier tome organique. Vibraphoniste émérite, Roy Ayers propose un « Hey Lover » moelleux à souhait. Le saxophoniste Gary Bartz délivre un solo dont il a le secret. Et le claviériste Brian Jackson fait part de son expérience passée avec Gil Scott-Heron, grâce à « Nancy Wilson » et son hommage à la célèbre chanteuse de jazz. Mais cet album collaboratif ne se cantonne pas exclusivement à la scène afro-américaine. Largement présent sur cette compilation, le Brésil est symbolisé par les mythiques Azymuth, qui balancent un « Apocaliptico » à la résonnance hypnotique. Et par Marco Valle, dont le « Não Saia Da Praça » séduira les amateurs de mélodies tropicalistes. On attend le deuxième volume avec impatience. Bonne nouvelle, il sortira en juin et sera dédié à Roy Ayers.
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Steve Reid / Rhythmatism (Soul Jazz Records)
Non content de sortir d’admirables compilations consacrées au catalogue jamaïcain Studio One ou d’aborder des thématiques concernant le plasticien Keith Haring et le courant krautrock, Soul jazz réédite, depuis quelques temps, des trésors de la scène jazz américaine des 70’s. Modèle du genre, « Rhythmatism » de Steve Reid conforte les liens entre musiques improvisées et rythmes urbains. Un bien-fondé, d’autant que l’homme a joué avec des figures aussi différentes que James Brown, Fela Anikulapo Kuti ou Sun Ra. Une ouverture d’esprit confondante avec « C You Around », marqué par le jeu puissant d’Arthur Blythe au saxophone ; grâce à « Kai » et son tempo pré-beatmaking ; ou avec « Rocks (For Cannonball) », en référence directe à Cannonball « Somethin’ Else » Adderley. Au-delà des appellations free ou radical jazz, « Rhythmatism » témoigne surtout d’une période prolixe où musique, spiritualité et politique s’imbriquaient naturellement. À noter que cet album de 1976 est proposé avec sa superbe pochette afro-cubiste. Le tirage vinyle de couleur est limité à mille exemplaires. Même traitement soigné pour « Nova », autre enregistrement du percussionniste américain et prolongement de la discographie maison. Avis aux amateurs.



V.A. / Underground London (Cherry Red Records)
Foncièrement éclectique, « Underground London » décrit, en trois Cds, l’influence parfois méconnue des avant-gardes sur le domaine pop-rock britannique. Intéressante, cette anthologie met l’accent sur des styles musicaux ou littéraires comme la poésie, le free jazz mais également le répertoire contemporain ou la mystique indienne. C’est notamment le cas du « Raga Jog » de Ravi Shankar, dont le sitar envoûtant est une manne pour la vague psychédélique, et plus particulièrement pour George Harrison des Beatles. Du « Indeterminacy » de John Cage et David Tudor, un concept album étonnant qui annonce les rythmes et productions électroniques. Ou bien encore du fameux thème « Pithecanthropus Erectus », signé par le contrebassiste Charlie Mingus, alors au sommet de son art. Dans le prolongement de la bouillonnante new thing, ce box set cohérent compile également les proses beat de Jack Kerouac, Lawrence Ferlinghetti et Allen Ginsberg. Bien que réduites à la portion congrue, ces déclamations souvent proches du jazz sont déterminantes. Outre l’incidence notoire sur des figures comme Bob Dylan ou Joe Strummer (Clash jouera avec William Burroughs), ces manifestes traduisent bien la révolution culturelle alors en cours, de part et d’autre.


Texte par Vincent Caffiaux / photo Nduduzo Makhathini par Ezra Makgope