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SÉLECTION JAZZ JUIN 2019 / AFRO-COSMIC STYLE

SÉLECTION JAZZ JUIN 2019 / AFRO-COSMIC STYLE

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De l’influente diaspora au creuset austral, l’Afrique imprègne naturellement le jazz. Un fait ici matérialisé par le groupe afrobeat Kokoroko et par Spaza, le génial collectif en provenance de Johannesburg. Énergique en diable, ce doublet est complété par une anthologie de Jazzman consacrée au cultissime label Blue Note et par le nouvel album de Flying Lotus.


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Kokoroko / Kokoroko Ep (Brownswood Recordings)
Élément clé de la vibrante scène londonienne, le groupe Kokoroko s’est distingué il y a trois ans grâce à une reprise généreuse de « Colonial Mentality », l’un des brûlots de Fela Anikulapo Kuti, période Africa’70. Edité chez Brownswood, le catalogue de Gilles Peterson, ce premier Ep emmené par Sheila Maurice-Grey prolonge l’expérience en offrant un afrobeat singulier, moins porté sur les longs anathèmes initiaux que sur la dimension musicale à proprement parler, notamment via ses emprunts assumés au highlife et à la palm wine music. Pierre d’angle de la compilation « We Out Here », « Abusey Junction » figure sur cet enregistrement, tout comme les plantureux soli de trombone de « Ti-de » ou les vibrations universalistes de « Uman ». À l’instar du jazz (une des racines indiscutables du registre) ou du reggae il y a quelques décennies, l’afrobeat poursuit ici sa mue planétaire. Un registre protéiforme, incarné tant par les New-Yorkais aventureux d’Antibalas ou les Lisboètes de They Must Be Crazy que par le batteur Tony Allen, fondateur mais également catalyseur d’un genre musical en permanente évolution.



Spaza / Spaza (Mushroom Hour Half Hour)
Basé à Johannesburg, Mushroom Hour Half Hour développe depuis cinq ans un fonds musical passionnant où les mystiques d’Afrique australe se conjuguent de manière surprenante aux thèmes improvisés. Après le guitariste Sibusile Xaba et le percussionniste Thabang Tabane, l’enseigne-podcast signe Spaza (voir photo ci-dessous), un collectif féru de jazz, de funk et de sonorités digitales. Enregistré dans les conditions du direct dans une galerie d’art de la mégapole sud-africaine, le workshop éponyme mêle plages stratosphériques et arrangements audacieux. C’est le cas de l’épique « Magwinya, Mangola neWhite Liver » et ses sublimes nappes hypnotiques, du single « Ice Squinchies: Waiting for You » et ses effets hallucinants sur les voix ou bien encore de « Stametta Spuit : Invocations » et son fascinant climat incantatoire. Alternative au surestimé courant afro-futuriste (pour un Sun Ra Arkestra, un Egypt 80 ou un Hieroglyphic Being, combien de suiveurs ?), ce premier vinyle de Spaza renvoie naturellement à l’âge d’or de Sophiatown, haut lieu de la scène jazz de Joburg et îlot de résistance multiracial durant le régime de l’apartheid.
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V.A. / Spiritual Jazz 9 – Blue Notes, Part One&Two (Jazzman Records)
Les 80 printemps du label Blue Note valent bien cet hommage, d’autant que la ligne éditoriale de Jazzman est réputée pour ses thématiques exigeantes et variées. Disponible en deux vinyles distincts, cette sélection consacrée à la firme américaine se focalise sur les années 60 et 70, soit une période marquée par les gammes modales et une certaine spiritualité. Les pointures de la trempe de Wayne Shorter (avec l’immarcescible « Footprints ») ou Elvin Jones côtoient des musiciens moins connus du public comme le Nigérian Solomon Ilori ou Andrew Hill. À noter la présence récurrente du vibraphoniste Bobby Hutcherson (« Searchin’ The Trane » et « Verse ») ou du remarquable pianiste Hank Mobley, sans les rythmes bossa-nova qui ont fait sa marque de fabrique mais avec une touche moderne circa 1965 du meilleur effet (« The Morning After »). Enfin les pochettes de ces deux 33 tours sont soigneusement composées. L’inversion chromatique, selon les volumes, est simple mais efficace. Cette esthétique renvoie naturellement à la classieuse charte graphique de la compagnie discographique créée par Alfred Lion.



Flying Lotus / Flamagra (Warp Records)
Le sixième album de Flying Lotus (voir photo ci-dessous) prolonge l’exploration musicale entreprise il y a cinq ans par « You’re Dead ! ». Toutefois, si la démarche artistique charrie toujours autant d’influences et d’invités (Solange, David Lynch, Little Dragon…), ce nouvel opus du neveu d’Alice Coltrane dispense une production hétérogène, là où son prédécesseur péchait parfois, la faute à une fusion un tantinet bavarde. Passé ce constat, force est d’admettre que l’approche est toujours aussi audacieuse. La tonalité électro-jazz diffuse un groove irrésistible. La preuve avec « Actually Virtual » et son rap signé Shabazz Palaces, avec « Burning Down The House » (rien à voir avec les Talking Heads quoique…) et son funk reptilien récité par l’immense George Clinton, et grâce à « More » dont la vidéo est réalisée par le réalisateur japonais Shin’ichirō Watanabe. Les instrumentaux ne sont pas en reste. Modèle du genre « Post Requisite » impose un beatmaking tout en finesse. Tout comme « Hot Oct. », une plage éthérée qui rappelle Squarepusher ou Kelela, voisin(e)s de palier du label Warp, le maître de céans.
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Texte par Vincent Caffiaux / Photo par Spaza : Rethabile Ts’eiso Phakisi_