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SÉLECTION JAZZ JUIN 2020 / LE GROOVE MILITANT

SÉLECTION JAZZ JUIN 2020 / LE GROOVE MILITANT

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Des récents disques de Kahil El’Zabar et Angel Bat Dawid aux rééditions du batteur Max Roach et du saxophoniste Archie Shepp en passant par une bibliographie sélective concernant le Black Power, cette sélection musicale estivale restitue la dimension politique du jazz via la lutte contre le racisme. Un combat on ne peut plus actuel.


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Kahil El’Zabar’s Spirit Groove (Spiritmuse Records)
Pilier dans les années 70 de la très progressiste Association For The Advancement Of Creative Musicians (AACM) aux côtés des proches de l’Art Ensemble Of Chicago et d’Anthony Braxton, Kahil El’Zabar revient avec un nouvel album sur le label londonien Spiritmuse. Toujours aussi dynamique, le percussionniste et chanteur chicagoan met à profit les collectes avec l’Ethnic Heritage Ensemble, au bénéfice d’un solide projet afrocentriste. Epaulé par le saxophoniste David Murray, autre apôtre de la great black music et fin connaisseur des milieux culturels caribéens, Kahil El’Zabar ouvre le bal avec « In My House », une longue plage de plus de vingt minutes où les dissonances du saxophone ténor rivalisent d’audace avec les percussions traditionnelles et les claviers. Un brin plus soul, « Necktar » valorise le timbre de voix du compositeur américain et ses travaux passés avec Stevie Wonder ou Defunkt. Alors que le dépouillé et, pour le coup, génial « One World Family » tend à une certaine universalité. Profond à défaut d’être véhément, le cadre ici composé répond à une quête spirituelle évidente. Une démarche introspective concrétisée par « Trane In Mind » et son tribute à l’auteur de « A Love Supreme ».



Angel Bat Dawid / Transition East (International Anthem)
Lancé il y a six ans par David Allen and Scott McNiece, International Anthem impose une ligne musicale plurielle, marquée par les prises de position d’Irreversible Entanglements et du duo Freddie Douggie. Autre signature du creuset de Chicago, Angel Bat Dawid révèle une personnalité attachante. Enregistré à la fin de la décennie sur un smartphone, aux États-Unis mais également au Royaume-Uni ou en Afrique du Sud, son premier album « The Oracle » résume bien l’esprit ambiant. Instrument clé, la clarinette se trouve renouvelée. Une évolution perceptible à l’écoute du respectueux « Destination (Dr. Yusef Lateef) » ou de l’aérien « London ». Alors que « What Shall I Tell My Children Who Are Black (Dr. Margaret Burroughs) aborde une réalité sociale peu amène. Sorti il y a quelques jours, « Transition East » (ci-dessous), un 7 inch inédit, assoit cette démarche. Entourée par Ben LaMar Gay au cornet et par un groupe de percussionnistes, Angel Bat Dawid fait écho à « Make Some Space », un livre d’Emma Warren consacré au Total Refreshment Centre, l’institution musicale londonienne. Avis aux collectionneurs : un tirage de couleur limité à trois cent trente-trois exemplaires sublime ce passionnant dispositif éditorial.
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Max Roach / We Insist ! Freedom Now Suite (Wax Love)
L’album « We Insist ! Max Roach’s-Freedom Now Suite » du batteur Max Roach rappelle la place occupée par la communauté afro-américaine aux États-Unis et son incidence sur la vie politique locale. Sorti en plein mouvement pour les droits civiques, ce manifeste de 1960 (ci-dessous) écrit avec Oscar Brown Jr. convie une dizaine de musiciens, dont quelques figures comme la chanteuse Abbey Lincoln ou le saxophoniste Coleman Hawkins. Divisé en cinq mouvements cohérents, cet album débute par le poignant « Driva’ Man » et son évocation de l’esclavage. Se prolonge avec le lyrique « Freedom Day ». Et creuse l’attitude militante au travers du conséquent « Triptych : Prayer/Protest/Peace ». La face B est tout aussi recommandable. À commencer par « All Africa », un éloge de la diversité culturelle africaine soutenu par le percussionniste nigérian Babatunde Olatunji. Ou via « Tears For Johannesburg », dont le titre fait le parallèle entre les états ségrégationnistes du Sud et le régime raciste de l’apartheid. Déjà rééditée en 2018 au sein de l’excellente collection Jazz Images, d’après le précieux fonds iconographique Jean-Pierre Leloir, cette session est de nouveau disponible avec sa pochette d’époque. Chaudement conseillé par Star Wax.




Archie Shepp / Attica Blues (Impulse Japan)
Sorti douze ans après « We Insist ! Max Roach’s-Freedom Now Suite », « Attica Blues » d’Archie Shepp reflète la radicalisation des mouvements civiques américains. Loin des sit-in et des freedom rides chers à Martin Luther King, ce disque renvoie à la mutinerie de la prison d’Attica, déclenchée en septembre 1971 suite au décès du militant black panther George Jackson. Tragique, cette révolte se soldera par la mort de quarante trois personnes dont une majorité de prisonniers (source The New York Times). Document implacable concernant l’Amérique de Nixon, cet enregistrement d’Archie Shepp résume également l’évolution du jazz et sa porosité avec d’autres registres. Marqué par le funk, le morceau-titre et son imposante section de cuivres sont portés par les voix incandescentes de Joshie Armstead et d’Albertine Robinson. « Quiet Dawn » confirme le phrasé incroyablement inventif du saxophoniste de la new thing. Et « Blues For Brother George Jackson » est imprégné des fameuses douze mesures originelles. Voisin des sessions d’Alan Lomax et des Last Poets, « Attica Blues » reste un album saisissant d’actualité. La réédition Cd est impeccable. Les vinyl addicts se replieront, quant à eux, sur le pressage sorti l’an dernier chez Mr Bongo.



Jazz et politique / Bibliographie sélective
Disponible en poche, « Free Jazz Black Power » de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli décrit les circonvolutions culturelles américaines au travers du courant free. Tour à tour politique et artistique, l’écrit de 1971 analyse cette rupture musicale, en tenant naturellement compte de l’évolution du jazz. Dans le registre voisin et indissociable de la soul, Guy Darol propose « Wattstax – 20 Août 1972, Une Fierté Noire » aux éditions Le Castor Astral. Ce récit décrit Wattstax, un festival dédié aux victimes des émeutes de Watts, le tout porté par des sets mémorables d’Isaac Hayes ou Rufus Thomas. Côté romans, chez 10-18, « Manhattan Chaos » de Michaël Mention narre le passage à vide de Miles Davis à la fin des années 70 et, par extension, différentes pages dramatiques de la Big Apple. Proche de l’univers jazz, l’incontournable James Baldwin est, pour sa part, réédité chez Taschen via «The Fire Next Time », un essai de 1963 illustré par les photos sublimes de Steve Schapiro. Enfin les férus du Black Arts Movement se procureront « Soul Of A Nation : Art In The Age Of Black Power », un catalogue raisonné imprimé en 2017 à l’occasion d’une remarquable exposition présentée à la Tate Modern de Londres.

Texte par Vincent Caffiaux / Photo Angel Bat Dawid par Alejandro Ayala