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SÉLECTION JAZZ FÉVRIER 2020 / LES CONNEXIONS AFRICAINES

SÉLECTION JAZZ FÉVRIER 2020 / LES CONNEXIONS AFRICAINES

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L’Afrique est au cœur de la sélection jazz de février avec un vibrant hommage au pianiste Randy Weston par le Malien Cheick Tidiane Seck. Autre sortie notoire, le duo Tony Allen et Hugh Masekela se distingue avec l’imparable « Rejoice ». De son côté, la Capverdienne Carmen Souza dévoile un audacieux songbook consacré à Horace Silver. Et le tandem Dumama et Kechou impose un répertoire pour le moins prometteur.


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Cheick Tidiane Seck / Timbuktu-The Music of Randy Weston (Komos)
Lancé par le producteur Antoine Rajon, le label Komos marque les esprits avec le nouvel album de Cheick Tidiane Seck. Hommage à Randy Weston, pianiste épris du continent premier et notamment de mystique gnaoua (celui-ci ira jusque enregistrer différents albums du genre et créer un club jazz à Tanger), « Timbuktu… » délivre un contenu des plus fascinants. Illustré par Manu Dibango, Abd Al Malik ainsi que par une magnifique flûte fulani, le morceau-titre évoque la légendaire cité sahélienne et les grands espaces inhérents. Enregistrée avec le guembriste Majid Bekkas, d’après ce luth joué par la confrérie marocaine, la version piano de « Ganawa (Blue Moses) » offre une relecture savante de la plage éditée en 1972 par Randy Weston. Et le groovy « Mr Randy » salue la démarche artistique du pianiste new-yorkais. Points forts de ce disque, le bassiste Mohamed Hafsi, le batteur Marque Gilmore, le percussionniste Adama Dembele et l’excellent Yizih Yode au saxophone ténor offrent une assise impeccable au claviériste malien. L’effet est perceptible au travers du sinueux « Niger Mambo », pierre d’angle de la discographie de Randy Weston et pic de cet album.



Tony Allen & Hugh Masekela / Rejoice (World Circuit-BMG)
Concepteur de l’afrobeat avec Fela, le batteur nigérian Tony Allen est une figure reconnue sur la scène internationale. Idem pour le regretté trompettiste Hugh Masekela qui popularisa, en son temps, les shebeens de Soweto. Organisée en 2010 par Nick Gold, le patron du label World Circuit (Buena Vista Social Club, Ali Farka Touré…), la rencontre entre ces monstres sacrés prend aujourd’hui l’allure d’événement. D’autant que ces derniers ne s’étaient jamais retrouvés en studio ensemble. Le résultat est au diapason. « Robbers, Thugs and Muggers (O’Galajani) » valorise le compositeur sud-africain. « Obama Shuffle Strut Blues » évoque l’emblématique président américain. Et le syncopé « Jabulani (Rejoice, Here Comes Tony) » renvoie au génial Art Blakey et à son inusable « The African Beat ». Fruit d’un soigneux travail de mixage, la session originale est relayée par différents tenants du jazz britannique dont Steve Williamson des mythiques Jazz Warriors ou Joe Armon-Jones, d’Ezra Collective. Une production tour à tour puissante et sophistiquée, illustrée par l’hypnotique « Coconut Jam » ou par l’émouvant « Never (Lagos Never Gonna Be The Same) » et son clin d’œil au Black President. Chaudement conseillé.
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Carmen Souza / The Silver Messengers (Galileo-MDC-PIAS)
Qu’ils proviennent des Antilles ou de l’océan Indien, les rythmes créoles sont autant de sources d’inspiration pour le jazz. Saxophoniste visionnaire, David Murray l’a fréquemment prouvé par le passé, avec les Gwo-Ka Masters ou Guy Konkèt. Renommé depuis l’avènement de Cesária Évora, le creuset capverdien n’est pas en reste avec Carmen Souza (voir photo ci-dessus). Dédié au pianiste Horace Silver, dont le père était originaire de l’archipel lusophone, « The Silver Messengers » détaille en neuf reprises et deux titres originaux une partie de l’œuvre du cofondateur des Jazz Messengers. Evidemment, les morceaux extraits de son impérissable « The Cape Verdean Blues » de 1965 sont nombreux, à commencer par la plage titulaire et sa trame bop latino. Le répertoire 70’s est revisité avec le catchy « Soul Searching », que Carmen Souza adapte sur un rythme funana. Et le scat de « St Vitus Dance » s’entiche d’arrangements capiteux puisés du côté de Salvador de Bahia et de la Nouvelle-Orléans. Plage finale, « Silver Blues » sonne comme une profession de foi. La vocaliste lisboète mixe ici le spleen afro-américain et la saudade. Et parachève, au passage, un bien beau dialogue interculturel.



Dumama & Kechou / Buffering Juju (Mushroom Hour Half Hour)
Marabi, mbaqanga, boogie ou shangaan electro, les différents genres musicaux sud-africains s’additionnent, depuis soixante ans, en un incroyable réservoir culturel. Basé à Johannesburg, bastion du jazz dans les 60’s, Mushroom Hour Half Hour résume admirablement ce chaudron artistique. Après l’excellent Thabang Tabane ou le collectif Spaza, le label défricheur propulse, sur le devant de la scène, Gugulethu Duma et Kerim Melik Becker alias Dumama et Kechou. Annoncé comme un concept album, « Buffering Juju » et son titre tradi-moderne fusionnent chœurs ancestraux, mélodies folk et arrangements jazzy. La formule est évidente à l’écoute de « Leaving Prison », où Dumama développe une narration impeccable, avec « Wessi Walking Mama » et son talk over mâtiné de mélodies limpides ou bien encore via « Uveni », titre illuminé par la présence de la clarinettiste Angel Bat Dawid. Multi-instrumentiste accompli, Kechou ponctue les huit morceaux de sonorités et rythmes variés. Issu d’une scène underground plutôt fertile, l’homme confère au tout une dimension humaniste. L’approche est touchante. Elle n’est pas sans rappeler le défunt Joseph Shabalala et la chorale des Ladysmith Black Mambazo, ou la deep soul du grand Ray Phiri avec Stimela.


Texte : Vincent Caffiaux / Photo Carmen Souza par Patricia Pascal