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SÉLECTION JAZZ DÉCEMBRE 2020 / GROOVE COMBAT

SÉLECTION JAZZ DÉCEMBRE 2020 / GROOVE COMBAT

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Loin de l’image guindée parfois prêtée au genre, le jazz est avant tout une question d’engagement. Un choix révélé ici par le contrebassiste Dezron Douglas et la harpiste Brandee Younger lors d’une session confinée, grâce à Christopher Parker et Kelley Hurt, auteurs d’un superbe travail autour du mouvement des droits civiques ou bien encore avec l’organiste Doug Carn, figure du mythique label Black Jazz Records et invité du dernier opus de la série Jazz Is Dead.

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Dezron Douglas & Brandee Younger / Force Majeure (International Anthem)
Parmi les innombrables séquences musicales diffusées sur la toile, celles de Dezron Douglas et Brandee Younger se distinguent par leur créativité. Mieux, à la différence de simples concerts en streaming, les rendez-vous délivrés depuis leur appartement, lors du premier confinement, ont donné naissance à « Force Majeure », un surprenant album de reprises. Compilé par le label International Anthem, le couple new-yorkais contrebasse et harpe revisite ainsi la regrettée Alice Coltrane via l’envoûtant « Gospel Trane », délivre une version concise mais efficace de « The Creator Has A Master Plan » de Pharoah Sanders et ouvre l’exercice à la pop comme l’induit le sensuel « This Woman’s Work » de la chanteuse britannique Kate Bush. Captation pétrie d’empathie, « Force majeure » dévoile, en filigrane, des trajectoires dynamiques. Au passage, Dezron Douglas multiplie les collaborations et albums depuis une douzaine d’années. Et Brandee Younger prépare activement la sortie de son premier disque, chez Impulse. Ce concentré de talents est perceptible via « Never Can Say Goodbye », un standard des Jackson 5 magnifié par les accords cristallins de la harpiste et point d’orgue de cet enregistrement hors norme.



Christopher Parker & Kelley Hurt / No Tears Suite (Mahakala Music)
Dans la foulée de « The Movement Revisited » de Christian McBride, du dernier disque de la Canadienne Dominique Fils-Aimé et de certains travaux de Max Roach ou de Charlie Mingus, « No Tears Suite » de Christopher Parker et Kelley Hurt évoque les liens entre le jazz et le mouvement pour les droits civiques. Composée à l’occasion des soixante ans des Neufs de Little Rock, soit le combat d’un groupe d’élèves afro-américains de l’Arkansas pour l’accès à leur établissement scolaire, cette suite répond ici à un indispensable travail de mémoire. Illustrée par un sextet soudé, la pièce se présente en six plages soigneusement découpées parmi lesquelles l’aérien « Don’t Cry (Warrior’s Song), avec le fantastique Brian Blade à la batterie, « Roll Call », un thème habité par le spoken word de Kelley Hurt ou bien encore « Jubilate » et sa mélodie porteuse d’espoir. Inspiré des écrits de Melba Pattillo Beals, membre du collectif lycéen d’alors, cet album est édité par Mahakala en partenariat avec le magazine trimestriel Oxford American. Comparé au prestigieux New Yorker, ce titre est disponible ici.



Doug Carn / Spirit Of The New Land (Black Jazz Records / Real Gone Music)
Label développé dans la première partie des années 70 par le pianiste Gene Russell, Black Jazz Records est aujourd’hui réédité par Real Gone Music. Doté d’une ligne éditoriale soulful, ce prestigieux catalogue reste un marqueur de la société américaine, et notamment d’un mouvement culturel comme le Black Power. Cas d’école, « Spirit Of The New Land » de Doug Carn résume l’esprit du creuset californien. Enregistré avec son épouse Jean, son deuxième disque pour l’enseigne militante prolonge les prestations de l’organiste au contact des jazzmen mod Lou Donaldson ou Stanley Turrentine. Epaulé par l’impressionnant George Harper aux saxophones, Doug Carn déroule des thèmes lyriques (« Trance Dance»), groovies (« Arise And Shine ») et surtout spirituels (« My Spirit »). Borne dans la carrière du claviériste, « Spirit Of The New Land » sera suivi par d’autres opus pour Black Jazz comme le tout aussi recommandable « Adams Apple ». Ou comme le génial « Al Rahman ! Cry Of The Floridian Tropic Son », un disque signé sous le nom d’Abdul Rahim Ibrahim et réhabilité, depuis, par les têtes chercheuses d’Heavenly Sweetness.
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Jazz Is Dead 5 / Doug Carn (Jazz Is Dead)
Pendant contemporain d’expériences 90’s comme le projet « Jazzmatazz », la série « Jazz Is Dead » aborde de nouveaux horizons avec un cinquième volume consacré à Doug Carn. Fer-de-lance du catalogue Black Jazz Records (lire ci-dessus), le claviériste délivre pour l’occasion une collection de onze plages à la sophistication évidente. Construit à partir d’une mélodie tournoyante, « Dimensions » renvoie au répertoire du monument West Coast. Et le prenant « Autumn Leaves » (rien à voir avec la composition de Jacques Prévert et Joseph Kosma) insuffle une énergie bluffante. Epaulé par Ali Shaheed Muhammad et Adrian Younge, Doug Carn rivalise d’audace via les singles « Lions Walk » et « Desert Rain ». Un climat parfois hypnotique, amplifié par les jeux de basse ou de Fender Rhodes. Et l’organique «Down Deep » place le musicien au même rang que Dr. Lonnie Smith ou Jimmy Smith, deux autres étoiles de l’orgue Hammond. Particulièrement soigné, ce nouvel opus est également l’un des meilleurs de la collection Jazz Is Dead. Il est disponible au format vinyle. Un support idéal pour apprécier le son analogique ambiant.



Texte par Vincent Caffiaux / Photo Doug Carn : The Artform Studio