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SÉLECTION JAZZ DÉC. 2019 / EN QUÊTE DE NOUVEAUX HORIZONS

SÉLECTION JAZZ DÉC. 2019 / EN QUÊTE DE NOUVEAUX HORIZONS

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La sélection jazz de décembre est marquée par la scène anglo-saxonne avec la réédition du mythique « Basra » de Pete La Roca. Dans le prolongement, la récente mixtape de Robert Glasper confirme tout le bien qu’on pensait déjà du pianiste texan. Pour leur part, Antoine Berjeaut ou Teebs prônent des esthétiques novatrices. Alors que le ténébreux James Ellroy est adapté au travers d’une superbe création radiophonique…


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Pete La Roca / Basra (Blue Note)
Resté dans l’ombre des maîtres-tambours (Art Blakey, Max Roach ou Jack DeJohnette…), Pete La Roca n’en est pas moins un batteur à (re)découvrir. Réédité en vinyle par Blue Note, ce premier album du percussionniste américain en tant que leader est un témoignage précieux concernant la métamorphose du jazz dans les 60’s. Particulièrement actif, le drummer valorise l’expérience contractée auprès de pointures comme John Coltrane ou Sonny Rollins. Pour cet album de 1965, Pete La Roca retrouve Joe Henderson, avec qui il joua sur « Our Thing », ainsi que Steve Khun au piano et Steve Swallow à la contrebasse. Bigrement efficace, le flamboyant « Malaguena » offre une relecture du chef d’orchestre cubain Ernesto Lecuona. La plage titulaire fascine avec ses riffs progressistes annonciateurs de la décennie 70. Et « Lazy Afternoon » laisse planer un climat faussement indolent. Point d’orgue d’une discographie solo réduite (Pete La Roca se destinera par la suite à une carrière d’avocat), « Basra » est délivré avec son visuel d’époque. Un graphisme signé par les excellents Reid Miles et Françis Wolff.


Robert Glasper / Fuck Yo Feelings (Loma Vista Recordings)
Qu’ils subliment l’expérience free (The Last Poets), soient théorisés de façon pertinente (Quincy Jones) ou expérimentent à tout crin (Jazzmatazz…), les courants jazz et rap convolent depuis des lustres en justes noces. Orfèvre du genre, le pianiste Robert Glasper conforte la formule. Proche du regretté Roy Hargrove, le compositeur texan s’est distingué par le passé chez Blue Note via trois projets audacieux parmi lesquels le passionnant « Canvas ». Réalisé en mode mixtape, ce nouvel enregistrement convie une vingtaine d’interprètes issus des scènes urbaines. Sur « Gone », le fidèle Bilal instaure un chant hypnotique, le tout porté par Herbie Hancock aux claviers. Connu pour sa passion concernant les instruments électroniques, l’auteur de « Cantaloupe Island » fait des merveilles via le court mais lancinant « Trade In Bars Yo ». Yasiin Bey (soit Mos Def) aligne un flow impeccable sur l’impérial « Treal ». Alors que Robert Glasper confronte boucles et envolées pianistiques sur « Liquid Swords ». Passionnante même si un poil trop longue, cette jam 2.0 est complétée par un documentaire disponible ici. Avis aux amateurs…


Antoine Berjeaut / Moving Cities (I See Colors / Bigwax)
À des années-lumière de la scène jazz hexagonale et de ses lubies virtuoses, le nouvel album d’Antoine Berjeaut lance un pont vers les États-Unis et plus particulièrement vers Chicago. Epaulé notamment par Julien Lourau au saxophone et Junius Paul à la basse, le trompettiste parisien offre une douzaine de titres aux réminiscences funky (« Triple A »), baroques (« Twelve Donkeys ») ou cinématographiques (« Shadows »). Né d’un programme d’échanges culturels, « Moving Cities » restitue admirablement l’atmosphère des mégalopoles du XXIe siècle. Le travail sur la matière sonore fait naturellement écho. À l’instar d’un Brian Eno 70’s, le batteur et producteur Makaya McCraven (en photo ci-dessous avec Antoine Berjeaut) recycle les sessions live et les triture en studio. Le canevas rythmique sonne de manière unique. Franchement inspiré, le sorcier d’International Anthem instaure ici une forme d’errance. À l’image de «Sci-Fi » et ses circonvolutions héritières de la new wave. Ou de « Down The Clipper » et son beat sourd échappé d’un entrepôt de la Windy City. Chaudement conseillé.

702-jazz-dec_a-berjeaut Antoine Berjeaut et Makaya McCraven par Gael Petrina


Teebs / Anicca (Brainfeeder)
Repéré par Flying Lotus, Teebs rappelle que le beatmaking est aussi affaire de finesse. Sophistiqué, son troisième album pour Brainfeeder fait souffler un vent de liberté qui décontenancera autant les adeptes d’une électro clinquante que les gardiens de l’orthodoxie jazz. Ouvert à de multiples collaborations, « Anicca » se distingue via « Black Dove », une plage fascinante interprétée par la prometteuse Sudan Archives. Le single « Studie » impose une mélodie signée Noah Lennox alias Panda Bear, le chanteur d’Animal Collective. Alors que les deux versions du thème « Prayers » affirment des compositions un tantinet plus abstraites. Tenant d’un post-rock qui se fiche comme d’une guigne des étiquettes, Teebs n’est pas pour autant une simple éponge musicale. L’esthétique développée au fil des ans assoit une ligne séduisante où boucles et chants se conjuguent avec brio. Un répertoire partagé par d’autres esprits visionnaires comme Thundercat ou Louis Cole. Signalons enfin la pochette composée à partir d’un vitrail de Megan Geer-Alsop, d’après une peinture de Teebs. L’acquisition du disque vinyle s’impose.


Requiem For Danny (Signature / Radio France)
De Chester Himes à Raymond Chandler en passant par Boris Vian, la littérature policière est intimement liée au jazz. Cas d’école, le légendaire James Ellroy se trouve aujourd’hui revisité via « Requiem For Danny », une adaptation musicale de son roman « Le Grand Nulle Part ». La démarche est judicieuse. D’autant que l’écrivain au style lapidaire manifeste un goût certain pour les rythmes improvisés et des figures comme Charlie Parker ou Gerry Mulligan. Capté par Radio France, ce deuxième volet du Quatuor de Los Angeles est porté par les compositions du clarinettiste Jean-Louis Marchand. Entouré d’une douzaine de musiciens dont David Enhco à la trompette et Mathieu Robert au saxophone soprano (une formation différente de la vidéo ci-dessous), le chef d’orchestre déroule un tapis au slameur Eli Finberg. La structure opératique est soignée. Les bas-fonds californiens de l’après-guerre sont admirablement dépeints. Et la scansion en anglais témoigne de la grande musicalité des textes de James Ellroy. À noter que les extraits du roman « Le Grand Nulle Part » sont incorporés au sein d’un livret habilement structuré. Les séquences sont traduites en français.
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Texte par Vincent Caffiaux