Starwax magazine

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newsseptembre-2019

INTERVIEW SARATHY KORWAR  / MANTRAS 2.0

INTERVIEW SARATHY KORWAR / MANTRAS 2.0

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Mix de rap, de riffs incantatoires et de musiques traditionnelles indiennes, le nouvel album de Sarathy Korwar est la bande-son saisissante du Londres de 2019. Acteur de la scène jazz locale, le percussionniste commente à cette occasion le cadre politique outre-Manche, ses travaux avec les innovants Shabaka Hutchings et Hieroglyphic Being ou bien encore le mouvement hip-hop à Bombay.


Votre nouvel album s’intitule « More Arriving ». Pourquoi ?
Ce titre reprend de manière ironique un élément de langage concernant le prétendu problème de l’immigration, au Royaume-Uni et dans d’autres pays du monde. C’est une expression qui est souvent utilisée par les mass médias pour évoquer les immigrés, les réfugiés et plus généralement les personnes de couleur. Cette rhétorique est très négative. Mais ce titre sous-entend aussi : « Il y a plus de gens qui arrivent et vous allez devoir vous en occuper ! » Pour ma part, je cultive l’utopie d’une société humaine, avec des histoires et destins différents, mais où les gens ne se sentiraient pas menacés…

Ce disque sort en plein Brexit. Comment analysez-vous cet épisode politique ?
Le Brexit est engendré par des personnes qui se sentent sous-représentées. La cause principale est due à un système économique et social désastreux, notamment en raison d’un manque d’investissement dans les services sociaux et dans l’emploi. Ainsi les discours tenus par une partie de la classe politique ont pour objectif la réappropriation du pays, un peu comme aux États-Unis avec Trump. Malheureusement, cela signifie surtout blâmer les immigrés et les minorités, les taxer de tous les maux. En fait cela libère la parole raciste. Le tout légitimé par certains élus ou médias…

L’enregistrement fait la part belle à la scène hip-hop de Bombay. Pouvez-vous présenter cette nouvelle vague ?
Effectivement le mouvement hip-hop explose dans des villes indiennes comme Mumbai (Bombay, ndlr) et Delhi. Il est souvent initié par des jeunes de la classe ouvrière qui rappent dans leur propre langue et parlent des problèmes qui les concernent. C’est un épisode très intéressant, car il est incarné par des personnes souvent privées de parole. Cette page ouvre de nouvelles perspectives musicales.

Trois musiciens ou groupes issus de cette scène et pourquoi ?
Je dirais d’abord Mc Wawali car c’est un rappeur talentueux, qui décrit les problèmes de la société comme il les voit. Il est très impliqué dans sa communauté et utilise son talent pour faire évoluer les choses. Puis Slumgods. C’est l’un des premiers collectifs de rappeurs, b-boys et producteurs du cru. Il est implanté à Dharavi, le plus grand bidonville d’Asie. Il fait de l’excellent travail, tout en représentant les siens, en redonnant confiance aux jeunes du cru, grâce à son école de hip-hop. Enfin Divine car c’est l’une des plus grandes stars du rap du sous-continent. Son flow est féroce et rythmé. Tout comme le hip-hop indien, Divine s’est propulsé sur la scène mondiale. Et son ascension n’est pas terminée.

« Bol » est imprégné de mysticisme…
Ce morceau est inspiré par la musique qawwali, donc par la répétition des rythmes de tambours et par le caractère transcendantal propre à la culture soufie. C’est un titre également influencé par les rythmes modernes, qui décrit la vie d’un Indien aujourd’hui au Royaume-Uni. Le chanteur classique Aditya Prakash y fait une intervention remarquée. Je l’ai rencontré par le biais d’une amie, la saxophoniste Tamar Osborn, qui figure elle-même sur l’album. Le courant est passé immédiatement. Je suis très heureux qu’il figure sur ce disque. Rappelons qu’en Inde, la musique classique fait toujours partie du tissu culturel, aux côtés de genres plus récents. Et ces différentes cultures se mêlent volontiers les unes aux autres.

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« Mango » n’est pas sans rappeler la dub poetry de Benjamin Zephaniah ou Linton Kwesi Johnson …
C’est un compliment ! Le mérite en revient à Zia Ahmed, écrivain et artiste si brillant et poétique. C’est quelqu’un qui sait choisir ses thèmes. Il les traite de manière hilarante voire ironique.

Au début des années 80, le même LKJ évoquait dans ses poèmes la communauté indienne de Londres. Quelles sont ses caractéristiques ?
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la communauté indienne londonienne est très variée. Elle est composée de migrants arrivés dans les années 1800 via la colonisation britannique, mais aussi de populations en provenance d’Afrique de l’Est et de gens de ma génération. Nous avons des choses en commun ainsi que des différences. À l’image des liens que nous tissons avec le Royaume-Uni et l’Inde.

Bandish Projekt ou Tenderlonious ont remixé certains de vos titres. Qu’attendez-vous d’un tel exercice ?

Un bon remix offre une alternative à la chanson originale. Cet exercice réinvente la musique, au point de surprendre l’auditeur et le compositeur. À ce titre, je suis vraiment impatient d’écouter les prochains remixes de mes chansons. En fait je ne fais pas de différences entre les musiques live et virtuelles. Le jazz et les rythmes synthétiques sont en moi. Je ne fais pas d’efforts particuliers pour mélanger ces univers. J’y arrive naturellement, lorsque je compose. Le cas du A.R.E. Project, auquel j’ai participé avec Hieroglyphic Being et Shabaka Hutchings, est révélateur. Nous sommes trois musiciens avec des parcours différents mais tous nourris d’un appétit pour l’improvisation. J’ai vraiment apprécié cette rencontre et j’espère que nous renouvelleront l’expérience prochainement.

À propos d’improvisation, comment est venue l’idée de « My East Is Your West », l’album de reprises jazz ?
J’ai grandi en écoutant des figures comme Alice Coltrane, Pharoah Sanders ou Don Cherry. J’aime beaucoup leurs albums. Cependant, leur utilisation de sitars désaccordées et l’incorporation de tablas parfois mal joués m’ont souvent mis mal à l’aise. J’ai donc voulu offrir une lecture plus rigoureuse de certains de leurs titres. Cela n’a rien à voir avec la notion de créativité. Des gens comme Miles Davis et John Coltrane ont ainsi repris différentes idées des registres indiens et les ont appliquées de façon intéressante. En même temps, j’ai une relation très spécifique avec cette thématique. Je suis né aux États-Unis mais j’ai grandi en Inde où j’ai très tôt appris la musique classique ambiante.

Sinon avec quel matériel travaillez-vous ?
Je n’ai pas beaucoup de matériel sinon une batterie Gretsch et des tablas. Quelques unités d’effets analogiques et des claviers MIDI complètent ces instruments.


Propos recueillis par Vincent Caffiaux / Photo par Rishaba Sood