Starwax magazine

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PABLO MOSES INTERVIEW

PABLO MOSES INTERVIEW

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Identifiable à son timbre de voix cuivreux, Pablo Moses est une légende du reggae roots. Ses albums « Revolutionary Dream » ou « A Song » sont désormais indissociables du patrimoine musical jamaïcain. Il sort le 15 juin « The Itinuation » un opus fidèle aux préceptes rastas, coproduit avec Harrison ‘Groundation’ Stafford. L’occasion pour cette figure attachante de nous évoquer les fondements du remix, la nouvelle scène de Kingston, l’univers du sound system ou bien encore le Star Wax X Pablo Moses « Murder » remix contest.


Que faisais-tu avant d’enregistrer de la musique ?
Différente choses. J’étais notamment à l’université à Kingston afin d’étudier le commerce.

Ton premier single, « I Man A Grass Hopper », a été enregistré en 1975 par Geoffrey Chung. Quels souvenirs gardes-tu de cette session ?
Geoffrey Chung était le producteur de ce 45 tours. J’ai écrit cette chanson suite à des problèmes avec la police à cause de voisins qui n’appréciaient pas les rastas. Ils ont dit que j’avais importuné leurs enfants en fumant des joints dans la cour de l’immeuble, ce qui était faux. Je me suis toujours mis à part, dans un coin tranquille ou chez moi pour fumer.

Fréquentais-tu les sound systems dans les années 70 et 80 ?
Et bien oui ! J’ai même monté mon propre sound system qui s’appelait Ras Hi-Fi. Avant ça, j’intervenais dans différents sound pour chanter ou faire le selecta.

Tes titres étaient-ils joués lors de ces rendez-vous ?
À l’époque où je fréquentais les sound systems, je n’avais pas encore gravé mes titres sur vinyle. Mais lorsque j’ai eu mon matériel, j’ai joué mes propres compositions ainsi que celles d’autres artistes. Évidemment, c’était bien d’entendre mes morceaux. Je donnais aussi des copies pour ma promotion.

Quelles sont les différences entre les sound systems d’hier et d’aujourd’hui ?
Durant les années 70, il y avait exclusivement des vinyles. Et puis il y a avait moins de gros mots dans les textes. Il y avait un grand respect pour les titres que les deejays choisissaient. C’étaient des événements heureux. Souviens-toi ce que U-Roy disait : « Tell the people, you have to love your brother, love your sister ». Diffuser un message d’amour était le but du sound system à l’époque. Sinon Big Youth était une figure importante du milieu. Il est apparu après U-Roy et il a rapidement conquis le cœur du public. Bien sûr il y avait Downbeat et Stitch. Mais quand Big Youth est arrivé, il a placé le sound system à un niveau international. Il a fait connaître cette culture en Angleterre et dans le reste du monde.

Quelle est ta définition d’un bon sound ?
Le secret d’un bon sound c’est d’avoir une bonne sélection de disques. Puis de la jouer au bon moment afin de faire monter l’ambiance crescendo, jusqu’au bout de la nuit. Si tu joues un disque trop tôt cela peux casser l’ambiance.

Et contrarier les filles…
Oui ! J’ai nommé un de mes titres « Dubbing is a Must » parce que, quand tu écoutais du dub, tu devais toujours tenir ta partenaire proche de toi pour danser. C’est une musique sensuelle. Pour nous les rastas, les basses du dub sont comme nos pistolets et les paroles sont comparables à des balles. La basse et les rythmes étaient et seront toujours à la base du reggae.

Les sélecteurs jouaient-ils Bob Marley ?
Oui « Simmer Down » était un titre important. Mais c’étaient les Wailers qui étaient joués, comme Toots & The Maytals, lors de la période ska.

Ou se déroulaient les sound et fallait-il payer ?
C’était très souvent dans des cours à l’extérieur et il fallait payer pour entrer. Parfois c’était gratuit mais il fallait consommer pour y rester. Sinon tu devais partir.

Tu évoquais récemment l’opposition entre le message positif du reggae et certaines musiques. C’est à dire ?
Tu peux incorporer d’autres styles au reggae. Cette musique vient du ska, qui lui-même a été influencé par le jazz. C’est l’expression musicale qui prime. Et c’est surtout la façon dont la fusion est faite qui compte. Par contre il ne faut pas faire de la soupe. Je n’ai rien contre l’évolution. C’est bien d’incorporer un répertoire de manière subtile. Mais si tu déformes le reggae pour en faire du hip-hop commercial sans message positif, ça ne me plait pas.

Pourtant n’est-ce pas là l’évolution naturelle, liée à l’apparition des clubs, du sampler ?
Je me souviens de boites qui étaient sonorisées par des juke-boxes. C’était des opposants à la musique reggae. Les gens ne voulaient entendre que du R’n’B. C’est toujours une bataille pour préserver le reggae roots et les valeurs qu’il représente.

Que penses-tu des remixes ?
Remixer un titre peut avoir un effet négatif ou positif, selon. En fait c’est nous qui avons inventé (les Jamaïcains Ndlr,) le concept du remix avec les versions en face B des 45 tours. Puis le reggae a expérimenté les sons de façon intense. Nous avions des versions dub sur les vinyles avant tout le monde.

L’exposition « Jamaica Jamaica ! » est actuellement à l’affiche à Paris. Qu’en penses-tu ?
Lorsque quelqu’un organise un tel événement, il doit connaître cette culture. Et si possible aller à la Jamaïque. Même s’il n’a pas besoin d’être Jamaïcain pour monter une exposition du genre. Notre musique touche tellement de gens, un public qui n’est d’ailleurs pas forcement rasta. Je pense que c’est une bonne chose, c’est positif.

Quel est ton point de vue sur l’actuelle scène roots jamaïcaine et des interprètes comme Protoje ou Jah9 ?
Jah9 est très cultivée et Protoje maintient le style reggae roots et les messages sociaux. Ce sont de très bons artistes, avec des titres destinés aux oubliés. Et ils perpétuent la culture du sound sytem. J’ai invité Protoje sur mon nouvel album. Mais son emploi du temps était trop chargé. Il n’a pu venir en studio.



Justement parlons de ton dernier album « The Itinuation ». Comment s‘est déroulée la rencontre avec Harrison Stafford ?
Pour « The Itinuation », j’ai écrit la plupart des chansons. Je suis aussi producteur et certains titres sont coproduits avec Harrison Stafford. Je l’avais déjà rencontré avant cet enregistrement. J’ai déjà travaillé avec lui sur trois albums de Groundation. Grâce à jah, il est venu me voir chez moi à la Jamaïque. C’est quelqu’un de profondément respectueux envers les valeurs du rastafarisme, il est très humble. Et nous sommes devenus amis. Je considère Harrison comme mon fils !

Lorsque tu te lances dans un nouvel album, essayes-tu de créer quelque chose de nouveau ?
C’est bien ce que nous avons fait. Nous nous sommes retrouvés afin de communiquer au mieux. Nous avons une confiance mutuelle en notre talent. Même si je n’ai jamais vraiment été satisfait de mes albums… Chaque projet est un nouveau challenge pour moi. Je pense qu’il y a toujours de la place pour la créativité.

As-tu suivi le processus de réalisation de « The Itinuation », notamment au studio Lion & Fox à Washington, pour le mix et le mastering ?
Nous n’avons pas pu nous rendre à Washington mais nous avons communiqué sur Internet et au téléphone. C’est toujours mieux d’être là physiquement. Mais je pense que nous avons obtenu un excellent résultat, même à distance.

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Quel est le message de « Murder», le track choisi pour le contest de remix Star Wax qui débutera le 15 juin ?
Ce que je vois c’est qu’il y a des meurtres inutiles et stupides perpétrés par des jeunes égarés qui se baladent armés, prêts à sortir leurs couteaux quand un regard ne leur plait pas. Les rastas ne portent pas de revolvers. C’est plus important de préserver la vie. Beaucoup de gens se sont rendus compte que notre pensée évoque surtout l’amour et le respect. L’université s’inspire de la philosophie rasta. Cela calme les jeunes.

Au-delà du discours, ton timbre de voix renvoie à la soul. Apprécies-tu ce répertoire ?
Comme la plupart des Jamaïcains, j’ai été bercé par Ray Charles, Nat King Cole, Aretha Franklin, et The Four Tops. J’écoute aussi du jazz comme Bob James et Bobby McFerrin. Le titre « Lioness » (extrait du dernier album de Pablo Moses, Ndlr) est très inspiré de la musique soul. Harrisson aime ce côté là. Il y a des titres plus roots et plus durs comme « Living in Babylon » (vidéo clip ci-dessous). Les chansons du disque reflètent l’attitude que nous devrions avoir envers les autres. Le respect, l’amour et l’amour pour Jah.


Bonne nouvelle, la dernière usine jamaïcaine qui fabriquait des vinyles est de nouveau en activité
Oui effectivement, j’ai entendu dire que Tuff Gong rouvrait. C’était important pour nous, en tant que producteurs indépendants, de presser nos vinyles sur l’île. C’est une source importante de revenus. Depuis la fermeture de Dynamics et Tuff Gong, c’était difficile. J’espère que l’on pourra presser au dessous des 500 copies obligatoires. Tout le monde n’a pas les moyens de sortir des sommes d’argent conséquentes.

Tes impressions concernant le retour du vinyle et achètes-tu des disques ?
Je suis très heureux du retour de ce format, surtout en Europe et en Asie où les gens réclament mes albums en vinyle. J’ai une affection particulière pour ce support que je trouve plus chaleureux qu’un Cd. J’ai une belle collection de vinyles chez moi. En ce qui concerne les disquaires, Derrick Harriott est présent à Kingston et il me semble que Rockers International est toujours ouvert.

Pour finir, avez-vous un message ou un sujet à évoquer ?
Je voudrais dire que Pablo Moses aime le monde, Peu importe ce qu’il se passe, Pablo Moses chante et se bat pour l’égalité et la justice pour tous.

“ DIFFUSER UN MESSAGE D’AMOUR ETAIT LE BUT DU SOUND SYSTEM A L’EPOQUE. ”



Interview par Vincent Caffiaux & Dj Ness / photos par N’Krumah Lawson Daku