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FOCUS / NORTHERN SOUL : UNE PASSION ANGLAISE

FOCUS / NORTHERN SOUL : UNE PASSION ANGLAISE

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À la fin des sixties, une nouvelle scène musicale voit le jour au nord de l’Angleterre, à Manchester, et plus précisément au Twisted Wheel. Elle n’a pas encore de nom, pourtant elle gagne d’autres clubs de la région : le Golden Torch, la Blackpool Mecca ou le VaVa’s à Bolton. Les jeunes prolos des environs adorent danser le week-end sur de la soul upbeat, du R&B flamboyant aux mélodies accrocheuses. Mais ils veulent du rare, de l’inconnu, surtout pas les hits du moment ! Une particularité remarquée par Dave Godin, lorsque des supporters du nord viennent à Londres soutenir leur équipe de foot et qu’ils passent par son magasin de Covent Garden. En 1968, il nomme ainsi un bac de disques à leur intention, northern soul. Également journaliste, il popularise ce terme deux ans après dans le magazine Blues & Soul. À l’apogée du mouvement, le mythique Wigan Casino ouvre ses portes en 1973. Les Djs locaux n’écument plus les bacs d’imports à la recherche de raretés sorties sur des petits labels indépendants. Ils vont à la source, aux USA, pour y dénicher des 45 tours méconnus en copies limitées.

Le 45 tours le plus cher du monde !
Ainsi, jusqu’en février dernier, il restait moins de six copies du 45 tours de Frank Wilson, « Do I Love You » (stream ci-dessous), un disque qui n’avait jamais été commercialisé. Deux cent cinquante exemplaires avaient été pressés par la Motown en 1965, mais la plupart furent détruits car le boss Berry Gordy n’aimait pas la voix de Wilson sur cet enregistrement. Bref, une pépite convoitée par les collectionneurs ! Ce 45 tours a refait surface au Melodies and Memories, un magasin de disques d’Eastpointe, Michigan. Et c’est Jack White, de passage en ville, qui l’a acheté pour une coquette somme. Jamais un 45 tours n’aurait été vendu aussi cher. Le site Goldmine Records l’a appelé le 45 tours à 100 000 dollars ! Jack White a sorti un pressage exclusif de 4000 vinyles sur son label, Third Man Records, lors du Disquaire Day, en avril. Les Djs de northern soul pratiquaient le “cover-up”, à l’image des sélecteurs jamaïcains. Une étiquette masquait le nom de l’artiste, le label, et le titre du morceau, ce qu’on a ensuite appelé un “white label”. Ils pouvaient aussi rebaptiser les artistes et les chansons avec beaucoup d’inventivité. Ou les attribuer à d’autres interprètes. Ainsi, « This Love Starved Heart Of Mine » de Marvin Gaye, un single de 1967 jamais ressorti ensuite, refait surface en club sous le titre « It’s Killing Me », puis en version pirate à la fin des seventies sous le nom de J.J. Barnes. Un choix ironique. En 1966, ce chanteur avait enregistré plusieurs singles pour Golden World Records. Mais la Motown racheta ce label concurrent de Detroit et décida que rien ne sortirait, car J.J. Barnes avait une voix trop proche de Marvin Gaye ! On retrouve cette chanson sur l’album « Love Starved Heart : Rare and Unreleased », paru en 1994.

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La revanche des losers ?
D’autres histoires sont plus cruelles. « I’ve Gotta Know Right Now » de Rose Valentine, sorti en 1967 sur le label RCA Victor, figure sur des compiles de northern soul. Mais comme beaucoup d’autres, cette chanteuse oubliée n’a guère laissé de traces. Elle serait même presque plus connue pour un single qu’elle n’a jamais chanté. En 1980, le Dj du Wigan Casino, Richard Searling, découvre un acétate, un disque pressé à partir de la bande studio, donc sans indications. Il lui donne un titre, « When He’s Not Around » et l’attribue à Rose Valentine. Cette chanson devient un gros hit de la scène northern soul. Dix ans plus tard, fin du mystère : on retrouve la bande master de la chanson. Elle s’appelait en fait « What Should I Do ? » et son interprète était Little Ann, un peu plus connue que cette pauvre Rose Valentine. On lui doit aussi le single « Going Down a One Way Street » et la superbe ballade « Deep Shadows ».

La vengeance des faces B !
D’obscures faces B de 45 tours sont devenues des hits de northern soul. Voire des hits tout court. L’exemple le plus célèbre est « Tainted Love » de Gloria Jones, sorti en face B de « My Bad Boy’s Comin’ Home » en 1965, et redécouvert huit ans plus tard par Richard Searling. En 1981, Soft Cell reprend la chanson et en fait un hit mondial. Si Gloria Jones n’a pas écrit « Tainted Love », c’est en revanche une vraie musicienne. En 1970, elle signe un contrat d’auteur-compositeur avec la Motown. Mais comme elle est déjà sous contrat comme chanteuse pour le label, on lui demande de prendre un pseudonyme. Pendant quatre ans, elle écrit ou arrange des chansons pour les Jackson 5, les Four Tops, les Supremes, Gladys Knight & The Pips… sous le nom de LaVerne Ware, et parfois L. Ware ou simplement Ware.

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Héritière des mods (photo ci-dessus) et des skinheads 69, la northern soul a eu une profonde influence sur la club culture. Et ses figures de danse athlétique ont inspiré le disco et la breakdance. Ce mouvement a connu un revival ces dernières années avec la sortie en vinyle de nombreuses compilations. Comme l’album « Right On Now ! The Sounds Of Northern Soul » et le box set « Chess Northern Soul Volume III », au printemps dernier, pour fêter le Disquaire Day. Par ailleurs, deux films lui ont été consacrés, « SoulBoy » de Shimmy Marcus, en 2010, et « Northern Soul » réalisé par la photographe Elaine Constantine, en 2014.



Northern soul anthems
De nombreuses compilations consacrées au genre existent au format Cd et ou vinyle. La dernière en date, sortie le 1er juin, est « Northern Soul Anthems » (Demon Music Group). Disponible en gatefold, le tracklist nous régale avec des classiques comme « Too Late » de Larry Williams & Johnny Watson et « You’re Gonna Make Me Love You » de Sandi Sheldon, tous deux parus sur le label Okey en 1967. Ou encore « What » de Judy Street, hymne fameux de northern soul. Là aussi une face B, celle du single « You Turn Me On », sortie en 1968. Repris par Soft Cell en 1982, elle ne connaîtra pas le même succès que « Tainted Love ». Ce double Lp nous offre également « I’ve Gotta Know Right Now » de Rose Valentine et « Don’t Pity Me » d’une autre quasi inconnue, auteure de trois singles : Sue Lynne. Sans oublier « Don’t Leave Me », chanson extraite de « Back Up Train », le tout premier album d’une future star, Al Green, qui date de 1967.

Bons plans : de nombreux événements se déroulent toute l’année. En Angleterre, la northern soul est toujours très populaire. En revanche en France, peu d’événements sont consacrés à cette scène. Voici quelques bons plans :
- En France, du 31 août au 2 septembre 2018, se déroule South of France Soul Weekend #4, à Calvisson, dans le Gard.

- À Londres, le Deptford Northern Soul Club organise des soirées, avec une résidence mensuelle au Bunker Club où se côtoient anciens et nouveaux fans. Le Blue Lagoon, à Hilsea, près de Portsmouth, est également très réputé pour ses soirées comme la Northern Soul Night.
- Le 11 août 2018, rendez-vous à Trowbridge, près de Bristol, pour le Northern Soul Live avec la participation du Edwin Starr Band !
- Du 21 au 24 septembre 2018, c’est à Skegness, la station balnéaire des East Midlands, qu’il faudra se trouver pour un événement incontournable, le Northern Soul Survivors Weekender. Derrière les platines, des jeunes Djs et des vétérans comme Russ Winstanley, Dj culte du Wigan Casino !
– Enfin, du 9 au 11 novembre 2018 : retour sur les terres historiques, au nord-ouest du pays, à Blackpool, pour le Tower Soul Weekender. Les parquets du Ballroom vont chauffer avec le concours mondial de Northern Soul Dance !



Par Raphaël Le Scouarnec