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NOMADIC MASSIVE INTERVIEW

NOMADIC MASSIVE INTERVIEW

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Nomadic Massive est un collectif de hip-hop canadien qui fusionne machines et backband. Depuis 2004, il fait office de pionnier du genre dans son pays. Riche d’artistes pluridisciplinaires, cette réunion mixte propose un boombap aussi varié que les ethnies qui unissent les membres, telle une famille. À l’occasion de la sortie de « Times », leur album le plus abouti, nous avons voulu en connaître d’avantage sur cette belle intention collaborative.


Vous êtes six musiciens. Il y a quatre Mcs et trois beatmakers, dont un batteur… Quand et comment est né NM ?
Lou Piensa : Nous étions tous des artistes solo évoluant sur la scène à Montréal. On se retrouvait souvent lors d’évènements ou de concerts. En 2002, j’ai organisé dans le cadre d’un projet, un grand concert collaboratif avec plusieurs artistes montréalais. En collaborant sur scène, certains d’entre nous avons vite senti des affinités humaines et artistiques. En 2004, j’ai proposé l’idée de nous réunir, Waahli, Butta Beats, Ali Sepu, moi-même ainsi que les anciens membres Rawgged Mc, Dj Static et Vox Sambou, et de faire une espèce de délégation montréalaise pour aller participer à un festival de hip-hop à Cuba, auquel j’avais déjà participé, et dont la vibe correspondait à ce qu’on faisait. Par contre, le festival ne disposait pas assez de place pour chaque artiste mais ils nous ont proposés un set collectif de 45 minutes. Donc on a fait une répète, chacun amenant quelques sons, et on a fini par s’inviter mutuellement sur les différents morceaux avant d’en créer d’autres. On s’est organisé, avons fait quelques concerts pour lever des fonds et on est parti à Cuba. Peu de temps après notre arrivée, un cyclone a frappé l’île et le festival a été annulé. On a donc dû s’organiser autrement. Avec le soutien de la communauté hip-hop de Cuba, d’autres concerts se sont improvisés et on a partagé des moments forts avec les différents artistes venus participer au festival. De retour à Montréal, on a voulu partager cette expérience avec le public et on a créé un spectacle et une mixtape qui incluaient des artistes cubains. L’évènement a été un grand succès et on s’est dit qu’on pourrait continuer. On n’a pas arrêté depuis. On a ensuite rapidement fait la rencontre de Tali et Meryem, qui ont officiellement rejoint le groupe, un peu moins d’un an après.

Composiez-vous avant NM ?
LP : Nous étions déjà sur la scène depuis quelques années, évoluant soit en solo, soit dans des groupes. Certains d’entre nous travaillaient aussi en radio et dans l’organisation d’évènements.

Produisez-vous pour d’autres ?
LP : Oui, ça nous arrive de produire d’autres projets. Aussi, dès qu’il y a des projets solo, on va toujours produire quelques sons sur l’album de l’autre. Butta travaille beaucoup avec les jeunes artistes à Montréal et ça m’est arrivé de produire pour des artistes à l’étranger, comme au Brésil, en Haïti, en France ou en Belgique. Waahli a récemment produit son premier album solo qui s’appelle « Black Soap » et il a produit une bonne partie de ses sons.

Parlons de « Times », votre septième enregistrement. Je suis un peu perdu car, à la lecture des crédits, il y a d’autres bassistes, des cuivres et des claviers… Expliquez-nous en détail le processus de l’album ?
LP : Sur cet album en particulier, les choses se sont beaucoup faites dans l’urgence. C’est dû au fait qu’on est tous très pris par nos vies personnelles. La plupart des musiciens qui sont sur l’album sont les musiciens avec qui on tourne et ils font partie de la famille. Après, sur certains morceaux, pour des raisons circonstancielles, on a fait appel à d’autres musiciens. Sur scène, on a une formation composée d’une batterie, d’une basse, d’une guitare, d’un clavier et de deux cuivres. Comme on a fait pas mal de tournées ces dernières années, c’est souvent dans un van, un avion, une chambre d’hôtel, un espace de répète ou durant des conversations au téléphone que les idées sont arrivées. On a aussi eu la chance de faire une résidence en studio chez Dj Logilo à Toulouse, ce qui nous a permis de plonger dans la création. On avait déjà sélectionné quelques beats et donc, dans une salle, les MC’s partaient sur des thématiques et essayaient d’écrire ensemble pendant que, dans une autre salle, les musiciens jouaient, composaient et enregistraient leurs idées par-dessus les beats pour les complimenter. Ensuite, les beatmakers ont récupéré des maquettes de voix et les enregistrements des musiciens pour construire les morceaux avec tous ces éléments. Chacun a ensuite fait quelques enregistrements chacun de son côté, et on a finalement peaufiné le tout et finalisé le gros de l’enregistrement des voix en studio, à Montréal, lors d’une session de cinq jours. L’édition finale s’est faite pas mal à distance aussi.

Il y a aussi un tiers de beatmaker ! Soit Dr. Mad, qui a produit le titre « Times »…
LP : Dr. Mad est avant tout un petit frère. C’est quelqu’un qu’on a vu grandir et qui a évolué pour devenir un grand Dj (avec Walla P, il forme le duo Voyage Funktastique, ndlr) et beatmaker. On fait souvent appel à lui quand il nous faut un Dj, et comme il avait très peu produit pour Nomadic, on s’est dit que cet album était la bonne opportunité, donc on lui a demandé quelques beats. « Times » a été retenu et les musiciens ont aussi ajouté leur sauce. C’est devenu le premier single et clip.

Pourquoi avez-vous collaboré avec Logilo ?
LP : Vraiment pour une question de timing. On n’avait pas le temps ni les moyens de repartir en France pour continuer à travailler avec lui. Et ensuite les délais étaient très courts pour remettre l’album, donc on a dû s’activer très vite de notre côté. C’est dommage parce que cette expérience a été très agréable. Espérons qu’une nouvelle collaboration puisse avoir lieu dans le futur, peut-être même sur d’autres projets.

Le connaissez-vous depuis longtemps et avez-vous eu le droit de voire sa big collection de vinyles ?
LP : Personnellement, je le connais en tant que fan depuis l’époque des Sages Poètes. Donc pour moi qui ai grandi avec le rap français, ça a été un grand honneur de passer du temps et de discuter avec lui. C’est un vrai passionné. On n’a pas eu la chance de voir sa collection, malheureusement.


De gauche à droite : Lou Piensa – Ali Sepulveda – Nantali Indigno (aka Tali Taliwah) Waahli – Butta Beats – Meryem Saci.
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Pour la réalisation en studio, vous vous êtes connectés à des producteurs de Sao Paulo et à Binky de Brooklyn. Pouvez-vous nous en parler ?
LP : En fait Sao Paulo, c’est parce que c’est aussi la ville où je suis basé en ce moment, donc j’ai fait beaucoup de travail de studio sur place, que j’ai ensuite envoyé au Canada. On a aussi collaboré avec un musicien brésilien, Caue Vieira Pinto, qui est un ami multi-instrumentiste. Pour Binky, c’est parce que Waahli était à New York et, à la dernière minute, il a voulu réenregistrer quelques couplets. Son contact là-bas pour un studio était Binky, à Brooklyn.

Comment le processus de production a-t-il évolué ?
LP : Je pense qu’il est beaucoup plus efficace. On a toujours voulu mélanger samples et instruments live et ça n’a pas toujours été évident. Mais je pense que sur cet album, c’est le processus le plus réussi. On a bien suivi les étapes et on s’est entouré de musiciens et de techniciens très compétents. Les beats et les instruments s’accordent bien, on a réussi à apporter le côté mélodique et dynamique d’une instrumentation live sans perdre le côté un peu sale et loopé du sample. Ca reste très hip-hop, tout en faisant allusion à d’autre styles musicaux. Personnellement, je trouve qu’on a trouvé un bon compromis sur cet album.

Vous êtes partisans d’un rap conscient. De quoi parlent vos textes et quels sont le ou les titres qui vous tiennent à cœur ?
LP : On préfère ne pas trop s’attarder sur l’idée d’être conscient ou pas. Je pense qu’on fait du rap humain. Dans notre cas, de par notre vécu ou nos origines, on a des sujets relatifs à la justice sociale qui nous tiennent à cœur, donc c’est normal qu’on nous considère comme faisant du rap conscient. En même temps, on ne s’est pas limité à ça. On essaye de refléter un maximum les réalités de nos vies, ce qui peut toucher toutes les émotion et sentiments. Sur cet album, en termes de thèmes, c’est assez varié. Ca peut aller de l’égotrip (« Peppapot ») à la spiritualité (« Lo que Soy »), de la vie d’un SDF ou d’un migrant (« Hidden Sky ») à la célébration (« Bon Bagay »), de l’amour (« Lover’s Delight ») à l’identité (« Times »), bref cette variété reflète la diversité de points de vue qui existent au sein du groupe et aussi la complexité voire les contradictions d’une seule personne.

À l’écoute de l’album, l’espagnol se fait discret. Pourtant le premier projet de NM était surtout hispanisant…
LP : Le premier projet était en fait une mixtape qui réunissait quelques morceaux de Nomadic (dont certains étaient effectivement en espagnol, ndlr) et plusieurs morceaux de groupes cubains, donc c’est pour ça que l’espagnol était si présent. Ensuite on y va toujours au feeling par rapport à l’écriture. Les deux qui rappent en espagnol sont Butta Beats, le batteur, et moi-même. Butta, pour des questions de timing, ne rappe pas sur cet album. Moi, sur les couplets que j’ai écrit, j’ai essayé d’équilibrer les langues et on aussi fait un refrain collectif en espagnol sur « Lo que Soy ». Ensuite, sur cet album, notre guitariste Ali Sepu a pour la première fois enregistré un morceau solo qui est aussi en espagnol. Donc il n’y a pas de calcul. C’est plus le résultat des circonstances et des inspirations du moment.

Un album à prédominance reggae mais aux accents hip-hop : n’est-ce pas la prochaine direction de NM ?
LP : Ce ne serait pas impossible. On est tous très fan de reggae et avons grandi avec cette connexion entre le rap et le reggae/ragga. Le Canada possède une grande communauté caribéenne qui a grandement influencée le hip-hop local, et ces vibes culturelles ont toujours été présentes dans notre groupe, donc on réussi à partir dans des vibes reggae/dancehall très facilement.



Sinon en live, fusionnez-vous drum machine et drum organique ? Pouvez-vous expliquer la formule ?
LP : En gros, sur certains morceaux, à l’aide d’un SPD-X (sampleur dont les pads peuvent être joués avec des baguettes de batterie, ndlr), on essaye sur certains morceaux de faire tourner plusieurs éléments du beat original qu’on aurait du mal à reproduire avec nos musiciens. Concrètement, ça veut souvent dire qu’on joue le sample dans sa séquence originale et les musiciens jouent par-dessus. Ca permet aussi de donner une autre texture sur scène. Des fois, on laisse d’autres éléments comme les kicks, snares et claps, pour donner un résultat plus proche du hip-hop. Après 15 ans de pratique, on ne trouve seulement le bon équilibre entre ces deux univers qu’aujourd’hui.

Vous êtes attachés à la France et vous y revenez souvent… Vous avez aussi collaboré avec Imhotep et Dj Djel…
LP : Je suis né à Paris et j’ai vécu trois ans en France. Meryem et moi avons beaucoup de famille ici, donc on avait déjà une connexion avec ce pays. Ensuite, pour Nomadic, notre première venue remonte à 2009. Mais c’est à partir de 2017 qu’on a commencé à travailler avec un booker français (Klakson Productions, ndlr) qui nous a permis de faire des vraies tournées, deux fois par an. Pour Imhotep et Djel, Meryem et moi avons participé à un projet avec eux, en 2013 à Marseille, et ce sont devenus des amis. Meryem a d’ailleurs fait des featurings sur des albums d’IAM et d’Akhenaton et je suis sur le solo de Djel.

Etes-vous encore en contact avec eux ?
LP : Oui, on se fait signe de temps en temps. Quand IAM passe à Montréal, on essaye de se capter pour boire un verre.

Lou, Butta Beats & Waahli : entre Mcing et beatmaking, lequel choisissez-vous ?
LP : Pour moi ça depend : d’un côté je préfère le MCing parce que j’arrive à me satisfaire beaucoup plus rapidement. Pour autant, je préfère le beatmaking parce que ça me met moins de pression, c’est plus abstrait et ça rejoint les gens de façon plus directe.

Waahli : Perso, j’adore créer des images venant de mon imaginaire avec des mots. Cependant, en regardant où j’en suis aujourd’hui dans ma carrière en tant qu’artiste, je dirai facilement beatmaker. J’adore produire des instrus. Pour moi, je vois ce processus comme suivre les étapes de construction d’une maison, en débutant par ses fondations jusqu’à la pose du toit. Même si elle ne sera jamais complète, car on peut toujours y apporter des améliorations. Une fois prête, on a hâte d’y aménager, peut-être avec des mots.

Butta Beats: Moi c’est le mc’ing , je trouve ça plus facile.

Et le Djing ?
LP : On avait, au début de notre groupe, un Dj (Dj Static de Wefunk Radio, ndlr). Sa vie a fait qu’il a déménagé à Vancouver mais il fait toujours partie de la famille et on fait quelquefois appel à lui quand il est de passage à Montréal. Des fois, ils nous rejoint même sur des dates, si le timing est bon. Ensuite, Waahli est aussi Dj et ça lui arrive de jouer dans des soirées.

Sinon vos dernières découvertes ?
LP : J’écoute le rappeur brésilien Zudzilla et la chanteuse néo-soul australienne Kaiit.

W : Pour les découvertes, je sélectionne la musique du saxophoniste Kamasi Washington de Los Angeles. J’adore ses compositions, j’adore me plonger dans son monde musical, qui parfois me fait penser à Sun Ra, sans pour autant le retirer de sa propre lumière. C’est un excellent musicien qui a collaboré avec beaucoup de rappeurs. J’écoute aussi Dotorado Pro, il est originaire d’Angola mais vit à Lisbonne, au Portugal. C’est un très jeune beatmaker, qui navigue dans le style afro-house, c’est vraiment une belle découverte. J’adore le mélange des sons riches en musique traditionnelles avec l’électronique.

BB : En ce moment j’écoute plein de trucs comme Tobe Nwigwe, les trois derniers Ep’s de Muggs, « Yacht Rock 2 » de The Alchemist, Benny the Butcher, Conway, SiR mais aussi des trucs plus anciens comme Bobby Womack et Isaac Hayes.

Parlons de Montréal, où vous résidez. Concernant les musiques actuelles, j’ai entendu dire que c’est peu dynamique. Quel est votre ressenti, n’y a-t-il pas des festivals hip-hop, de musique électronique et régulièrement des concerts ?
LP : Je dirais pas que c’est peu dynamique, il se passe pas mal de choses. Par contre, peut-être qu’une des problématiques de Montréal, par rapport à Toronto par exemple, c’est qu’on a pas une industrie avisée qui pousse les artistes urbains de façon à ce qu’ils puissent développer une vraie carrière sur le long terme. Ceux qui réussisent à faire ça sont encore trop peu, comparativement au nombre d’artistes talentueux qui existent, même si je pense que ça change. Il y a un problème avec la langue aussi, car le marché au Québec se concentre majoritairement sur la musique francophone, donc c’est plus compliqué pour les artistes anglos ou ceux pratiquant d’autres langues. On voit souvent des artistes de Montréal devenir populaires en-dehors de Montréal, avant de le devenir chez eux. Mais à part ça, artistiquement, il existe une super scène très variée et multilingue. C’est justement peut-être parce qu’il n’y a pas cette pression de l’industrie que la créativité est très intéressante. Ensuite, s’il n’y a pas de festival hip-hop majeur comme tel, on retrouve souvent des artistes hip-hop dans des très grands festivals comme le Festival International de Jazz de Montréal, ou encore les Francofolies, ce qui est intéressant.

Hormis la France et le Canada avez-vous tourné dans d’autres pays ?
LP : Avec Nomadic, on a pu tourner aux États-Unis, à Cuba, au Brésil, en Allemagne, en Suisse, en Espagne et en Guyane. En octobre, on va jouer pour la première fois au Mexique.

Votre meilleur souvenir ?
LP : Pour moi, une des expériences fortes était lorsqu’on a joué au festival Transamazoniennes, à Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane. Le concert se déroulait dans un ancien bagne où plusieurs prisonniers étaient condamnés à venir travailler dans les pires conditions et où ils finissaient souvent leur vie. Pour y arriver en venant du Canada, on a du passer le Surinam, qui est un pays voisin. Arrivé la-bas, on a traversé une partie de la forêt amazonienne sur une piste pour se diriger vers la frontière, qui est délimitée par un fleuve. Ensuite, on a traversé le fleuve en pirogue avec toutes nos valises et, tout d’un coup, une pluie torrentielle est tombée. Ce sont des moments incroyables.

Et votre pire souvenir ?
LP : Pas sûr, peut-être le jour où on a joué à Québec, lors d’un évènement universitaire dans une salle qui avait une capacité de 600 personnes… et il y en avait 3, dont le promoteur ! C’était en plein hiver, il faisait -30C et on venait de faire 3 heures de route. Le gars n’était pas très bon en promo…

L’avenir de Nomadic Massive ?
LP : On va célébrer nos 15 ans avec un grand concert à Montréal en novembre, ce qui va être une grande célébration. Ensuite le plus important pour nous est de pouvoir défendre notre album sur scène et de faire découvrir notre musique à de nouvelles personnes, de nouveaux marchés. Notre rêve demeure toujours le même : pouvoir voyager et découvrir de nouveaux endroits et de nouvelles personnes grâce à notre musique. Ensuite chacun a aussi des projets solo sur lesquels il travail, ce qui veut dire qu’on peut s’attendre à quelques nouveautés venant des membres du groupe. On espère être de retour en France très bientôt.

Par Dj Coshmar / Photos par Manikmati Photography