Starwax magazine

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NEUE GRAFIK INTERVIEW

NEUE GRAFIK INTERVIEW

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Il flottait comme un air de Dj Mehdi lors de notre rencontre avec Neue Grafik. Pas seulement parce qu’une bonne partie de ses vinyles étaient entreposés dans la pièce qui nous accueillait, dans les locaux de son management, à Savoir Faire. Sa façon d’habiter sa house music d’influences hip hop, soul et jazz, cette envie d’embrasser la black music dans son ensemble, d’emmagasiner la chaleur et les bonnes vibrations, voilà un point commun fort. Ces deux curieux insatiables auraient formé une paire magistrale en B2B, jouant de subtiles trouvailles et de tracks imparables. Autre ressemblance, Neue Grafik est un bourreau de travail. Producteur, DJ, Directeur Artistique… Rien ne semble résister à son appétit débordant pour presque tout : les légendes africaines, le cinéma, les typographies des années 60, la dubstep anglaise… Rencontre avec l’un des talents les plus brillants et prometteurs de la scène house hexagonale.


Quoi de neuf depuis la folle soirée à sur les quais de Saint-Lazare et la sortie de ton dernier EP « Roy » (Beat X Changers) ?
Je prépare plusieurs disques à l’étranger dont le premier est prévu le 12 décembre prochain, sur le label de house anglais, Wolf music. Il s’appellera « Ukiyo EP ». Un autre est prévu sur le label Faces. Sinon, je prépare actuellement une mini tournée en Australie et je produis aussi le live du chanteur allemand Wayne Snow de Tartelet records avec qui j’ai fait quelques titres. J’ai aussi un projet annexe, Raheem Experience, avec Mad Rey et Labat.

Ah oui, tu ne manques pas de projets ! As-tu ressenti un coup de boost dans ta carrière récemment ?
Pas particulièrement. C’est à force de faire des rencontres, de simplement témoigner auprès d’autres producteurs mon intérêt pour ce qu’ils font. Comme avec Wayne Snow par exemple : après avoir écouté son titre « Rosie », ça a été le coup de foudre immédiat pour son univers. Je lui ai envoyé un message, « si tu passes par Paris, on pourrait se rencontrer » et on a fini par se croiser, à Berlin. Et de là est né le morceau « We Are Good » enregistré au Red Bull studios à Paris. Parfois, ça germe aussi dans les têtes de connaissances, « J’ai un pote qu’il faut absolument que tu rencontres, ça serait cool que vous fassiez un truc ensemble ». C’est de cette façon qu’est né mon projet avec Mad Rey et Labat. Ca se passe au feeling et j’aime fonctionner comme ça.

Pour ce projet avec Wayne Snow, tu étais dans le rôle du producteur au service d’une voix. Est-ce quelque chose que tu avais déjà l’habitude de faire ?
Avant les débuts de mon projet Neue Grafik il y a 3-4 ans, j’étais dans un groupe de pop expérimentale qui s’appelait Mungo Park. J’officiais aux samplers, je composais sur l’ordi ainsi qu’à la guitare. Donc j’avais déjà cette expérience de travailler avec des voix, à réfléchir à des mélodies avec des leads vocals. C’est ce qui s’est passé avec Wayne. Il aime imposer sa présence en plus, j’ai dû trouver ma place.

Tu as aussi récemment sorti un remix pour le duo Pumpkin et Vin’s Da Cuero sur le morceau « Chimiq » (vidéo clip ci-dessous), un projet qui se décrit comme « un retour au hip hop boom bap ». Fixes-tu des limites à ton périmètre musical ?
J’aime tester des nouvelles choses même si je ne sors pas non plus à fond de mon cadre, ça reste de la black music, de la soul music dont la house est, d’une certaine manière, un prolongement. Et puis je viens aussi des courants comme le UK Garage, le grime. Wiley vient me voir demain et me propose une collab’, je fonce ! Ce que j’apprécie par-dessus tout, c’est le mélange d’instincts et de réflexions, une approche jazz des choses : tu travailles beaucoup ta propre musique mais il y a des éléments que tu ne contrôles pas comme la part de magie qui se produit dans le studio, l’alchimie entre les musiciens, l’influence de petites choses de ton quotidien et au final, si tu les laisses rentrer, ça participe à ta personnalité musicale. De cette manière, tu évolues sans cesse et tu réinventes ta musique.


Le sur-place est quelque chose qui te fait peur ? Tu as besoin de te challenger au quotidien ?
Oui et non. Je porte un profond respect au passé. Il y avait des gens avant nous et si tu existes musicalement, c’est grâce à eux dans un sens. L’idéal est de faire la synthèse de ce qui a été fait avant toi et d’essayer d’apporter ta pierre à l’édifice, d’apporter quelque chose de nouveau, en tout cas de personnel, qu’on sache que c’est toi. On ne réinvente pas la poudre ! Personnellement, j’essaye de faire ça naturellement, de laisser venir les choses à moi sans que je me force à être absolument original.

Ton goût pour le placement de petits samples finement choisis participe-t-il de ce respect envers tes influences ?
Totalement. Même si je ne m’empêche pas de massacrer quelque chose que j’estime très respectueux.

Et pour le délire aussi ? Il y a de l’humour dans ta démarche.
Aussi oui. Et puis je choisis des petits extraits de musique populaire, inscrits dans l’inconscient collectif, comme James Brown ou Etta James. J’aime que ce soit accessible. Je passe beaucoup de temps à chercher dans les disques pour trouver de la matière, parfois brute, comme dans les disques du GRM, d’Ivo Malec ou Xenakis, ça me fait tripper. L’approche du sampling comme instrument à part entière m’intéresse. Quand tu écoutes les productions grime actuelles de Flava D ou DJ Q par exemple, tu te rends compte qu’Aaliyah et Brandy sont dans pas mal de morceaux. C’est un gimmick musical. Tu prends le break de Funky Drummer de James Brown pour le hip hop, le Amen Break pour la drum’n bass : ces fragments représentent à eux seuls des choses fortes pour ces styles. Ils ont créé un genre à part entière. Bref… Je réfléchis beaucoup à ces concepts, je théorise pas mal dessus mais j’aime avant tout que les gens kiffent et bougent sur ma musique. Produire une musique populaire, réfléchie, intelligemment conçue mais pas intello et qui s’adresse avant tout au corps, voilà l’idée.

Il y a des approches d’autres producteurs qui t’ont influencé dans ta vision des possibilités du sampling ?
Todd Edwards (producteur américain, figure emblématique de la UK Garage, ndlr), c’est ma référence principale dans cet exercice. Il a un don pour isoler des voix, les faire dialoguer et faire passer des messages. Il y a, encore maintenant, des gens qui cherchent à tous les décrypter ! C’est un mec très catholique et tu ne comptes pas les références à Dieu. Je ne suis pas plus religieux que ça mais c’est fascinant parce qu’il mixe cette matière avec sa voix et ça reste super dansant. Au début, tu te focalises uniquement sur la musique et après, tu te rends compte qu’il apporte un autre degré de lecture.



Sur la pochette de EP « Roy », on peut lire à l’arrière : « A lot of references are on african roots, legends and my deep love for Paris ». Est-ce là le triptyque de ton inspiration ?
Je n’ai pas forcément pensé ça de la sorte. J’ai un délire avec l’Afrique, mes origines sont au Cameroun, mon père y vit toujours mais j’ai fait toute ma vie à Paris, j’adore cette ville et je me sens 100% français. Comme j’y ai fait beaucoup de séjours dans ma jeunesse, je ressens quand même un sentiment d’entre-deux culturel. Ma mère m’a souvent raconté des légendes camerounaises, elle qui y a longtemps vécu avant d’arriver en France. D’ailleurs, la pochette de Roy représente une Mami Wata, une divinité africaine vaudou liée à la mer dont ma mère me parlait enfant. Mais le plus dingue, c’est que mon histoire est très proche de celle de Blade Runner.

Oui, on avait cru comprendre avec tes références : Roy, Pris sont des personnages du roman.
J’ai fait un transfert total sur ce film alors que je n’ai pas du tout grandi avec. C’est mon histoire transposée au cinéma : le fils prodigue, les questions autour de la figure paternelle, l’appartenance à un territoire… Je l’ai découvert il y a 4 ans et il m’a complètement bluffé d’intelligence. Toutes les phases par lesquelles tu passes pour t’accepter toi-même, ces 7 étapes du deuil comme en psychologie, c’est ce que j’ai cherché à traduire en musique avec Pris et Roy.

“ LA POCHETTE DE ROY REPRESENTE UNE MAMI WATA, UNE DIVINITE AFRICAINE VAUDOU LIEE A LA MER DONT MA MERE ME PARLAIT ENFANT. ”

Et ta découverte des musiques électroniques, toi qui musicalement venait comme tu le disais plus tôt de la pop et du rock, comment s’est-elle faite ?
Tout a commencé à partir de James Blake, il y a 5 ans. J’ai halluciné sur sa musique, il s’est passé quelque chose, directement. Ce mec a transcendé la pop. Sa voix, un peu comme celle de Beth Gibbons de Portishead, qui cherche à s’imposer, sur des énormes nappes… (il est intarissable sur le sujet) Je me suis alors mis à creuser ses labels, puis j’ai découvert Ramadanman, Hessle Audio, Untold, les Digital Mistikz avec Mala et Coki. Là, c’était l’explosion. Toute la scène bass music, grime et dubstep anglaise m’éclate en pleine figure. Ces découvertes, je les dois en partie à Hybu, mon compère sur le label Vertv. On ne retrouvait pas ces musiques autour de nous, c’est d’ailleurs comme ça que l’idée du label est venue.

Donc en 5 ans, tu as fait toutes ces découvertes musicales, tu les as digérées et commencé la production sous le projet Neue Grafik ? Ca a été un processus très rapide !
J’étais déjà un peu producteur dans mon groupe de pop. Le déclic, ça a été quand je leur ai proposé de faire du dubstep en français. Ca faisait six mois que j’étais à fond sur James Blake ! J’ai testé, je me suis mis à chanter… C’était naze. Et puis un jour, je tombe sur un morceau de Zoo Kid (alias King Krule) et je propose à mon groupe qu’on en fasse un remix. Je travaille dessus et leur livre une maquette. Ils me disent : « En fait, on ne vas pas y toucher, c’est top comme ça ». Ca a été le déclic : je pouvais faire de la musique tout seul. Je m’engouffrais dans ces nouveaux sons et j’avais du mal à le traduire ensuite en formule groupe. J’ai pris la décision de poursuivre en solo.

C’est alors que Neue Grafik voit le jour…
Oui, j’ai commencé à envoyer des démos à des labels londoniens et il me fallait un nom. A cette époque, je faisais beaucoup de recherches sur la typographie. Dans un ouvrage sur le sujet, il était question du magazine « Das Neue Grafik magazine ». Tout y était très carré, bien imbriqué, la perfection. Et ça a fait tilt : c’est ce que je recherchais, cette harmonie précise. Je voulais en faire le nom de mon projet d’agence à l’époque et puis c’est devenu mon nom de scène.

Et comment t’es-tu installé ensuite sur la scène parisienne ?
Ca s’est fait quand j’ai découvert Beat X Changers. A l’origine, c’est un collectif de danseurs, de producteurs, de passionnés de sons, de DJs. Je crois même qu’au tout début, c’est une page Facebook sur laquelle des gens échangeaient de la musique ! Ca a grossi… Ensuite, sont nés Beat X Producers puis Beat X Designers, pour segmenter les quelques 3000 personnes qui étaient sur cette page au final. Je m’y suis fais repérer et comme je le disais avant, par le jeu des rencontres, au feeling, ça a pris forme.

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Maintenant, te voilà patron du label Vertv, avec Hybu. Quelle était votre envie derrière ce projet ?
Si j’avais un label à monter, c’était avec lui, comme un juste retour des choses après qu’il m’ait fait découvrir toutes ces musiques. A cette époque, je redécouvre le club avec des expériences différentes de la soirée où tu picoles, tu branches les filles sans vraiment prêter attention à la musique… Je l’envisageais comme un lieu où l’on se ressource, religieux presque. Et oui, l’influence Todd Edwards ! On cherchait à envisager la musique électronique comme quelque chose de profond, plus que le simple divertissement. Hybu est arrivé avec le nom Vertv. Ca faisait un peu moyenâgeux, religieux, positif, sobre à l’image de cette profondeur que l’on cherchait dans cette représentation du club. Musicalement, on impose aucun carcan. T’écoute le Monomite, notre deuxième sortie, ça part dans tous les sens : hip hop, broken beat, house… même si la construction est volontaire. Il y a un lien musical fort entre ma musique et les sorties de ce label, comme un prolongement.

Photos et interview par Damien Baumal