Starwax magazine

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MUSH INTERVIEW

MUSH INTERVIEW

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Olivier Mutschler aka Mush a grandi à Saint-Étienne. Très jeune, le stéphanois est influencé par la techno “made in Detroit”. En 2010, cet entrepreneur dans l’âme décide de créer son propre label : Sharivari Records. Producteur talentueux, il partage rapidement les sorties avec des acteurs fondamentaux de la scène techno comme Juan Atkins, chez Damier, Kai Alcé, Orlando Voorn, Rolando, Derrick May… En 2013, ce digger invétéré s’associe avec Léo et Gaétan pour ouvrir chez Emile Records, un disquaire-distributeur lyonnais désormais réputé en France. Mush est un artiste plutôt réservé mais reconnu pour exceller aux platines ! Nous l’avons rencontré au sucre, club lyonnais, où il partageait l’affiche avec Robert Hood.


Olivier, tu as passé ton enfance à Saint-Étienne, ville industrielle française et cité du design. Cette ville est considérée comme ayant un esprit à la “Detroit”. Qu’en penses-tu ?
Je ne pense pas qu’on puisse comparer Saint-Étienne à Detroit, tant cette dernière a été importante pour la musique au 20ème siècle. Cela dit, Saint-Étienne est une ville post-industrielle, tout comme Detroit, avec un passif parfois lourd à porter, voire à assumer. Ça se ressent dans le travail des artistes évoluant depuis longtemps dans cette ville. D’ailleurs, de nombreux musiciens de Detroit, comme Derrick May, Mad Mike ou Jeff Mills, sont venus ces dernières années pour y jouer ou participer à des conférences. Tous ont été frappés par l’atmosphère particulière et industrielle que dégage cette ville. Aucun n’a pu s’empêcher de faire ce parallèle avec Detroit. D’un point de vue artistique et plus particulièrement musical, il n’a jamais été simple de s’épanouir ici, à cause du manque de lieux de représentation ou de soutien public. Concernant la scène purement électronique, il n’y a jamais eu véritablement de lieu adapté, ni même de réel engouement… Bien que les choses évoluent, comme dans beaucoup de villes en France. Des structures comme Positive Education ont réussi, grâce à un travail de longue haleine, à générer un mouvement via leur festival et des soirées régulières promouvant une musique plus industrielle et sombre, en harmonie avec l’atmosphère de la ville. Je suis resté à Saint-Étienne plus de quinze ans, période durant laquelle j’ai créé Sharivari, mixé lors de mes premières raves dans les années 90, travaillé pendant sept ans avec la compagnie Teatri Del Vento pour créer des bandes-son de spectacles de danse contemporaine, participé à des projets électro-jazz avec le saxophoniste Daniel Brothier, et produit mes premiers Eps avant de m’installer à Lyon pour ouvrir Chez Emile Records.

Ton label est éclectique. Peux-tu en dire plus ?
Dès l’âge de quinze ans, j’étais fasciné par l’univers des labels comme Underground Resistance, Peacefrog, Djax-Up ou Axis. Je m’imaginais déjà avoir ma propre structure, chose qui s’est finalement produite quelques années plus tard, après avoir sorti des disques sur d’autres labels. À la fin des années 2000, j’étais en contact avec beaucoup de bons musiciens déjà connus ou en plein essor, des patrons de labels ou des personnes travaillant dans le milieu du pressage et de la distribution. J’avais suffisamment de réseaux et d’expérience pour finalement lancer mon projet. Sharivari est né en 2010. Le nom du label s’inspire d’un classique de l’électro de Detroit du début des années 80 que j’affectionne particulièrement : « Shari Vari » du trio A Number Of Names. Concernant l’éclectisme du label, je pense qu’il reflète mes goûts musicaux et mes rencontres dans le milieu, au fil des années. Même si l’esthétique générale reste purement électronique, proche de la house et de la techno avec des influences et des horizons très différents. On y retrouve des producteurs américains comme Dan Curtin ou Paul Johnson, japonais avec Ken Ishii, UFO et Kuniyuki, russes…

Tu es proche des producteurs de Detroit. Quelle relation as-tu avec eux ?
Cela s’est fait naturellement à la fin des années 2000 grâce à Internet et plus précisément à Myspace. Chez Damier, producteur de house de Chicago, est tombé sur moi un peu par hasard. Il m’a demandé de lui envoyer des morceaux, à peu près en même temps qu’Orlando Voorn, Dj hollandais rattaché à Detroit via ses nombreuses collaborations avec les pointures de la Motor Town comme Juan Atkins, Kevin Saunderson ou Mad Mike. Voorn m’a rapidement signé sur son label et m’a demandé de remixer Juan Atkins. Dans le même temps, Chez Damier a signé un remix que j’avais fait de Alton Miller, lui aussi pionnier de la house. Ensuite, il m’a fait rencontrer Kai Alcé, un producteur d’Atlanta avec qui j’ai collaboré sur son label NDATL, et qui a débouché sur plusieurs sorties et remixes. Certains se sont retrouvés sur des compilations de Derrick May et de Steve Bug.

Pour toi, qu’est ce qui différencie la musique de Detroit de celle de Chicago ?
Il est difficile de répondre à cette question en quelques lignes sans rentrer dans les clichés. Je dirais que la ville de Detroit était plutôt connue pour la techno et l’electro, de Jeff Mills à Mad Mike en passant par Derrick May, Anthony Shakir ou Drexciya… C’est une musique influencée par la science-fiction et par les musiques électroniques européennes comme le mouvement krautrock et l’EBM (electronic body music, Ndlr). Elle comporte des sonorités froides, électroniques, parfois moins dansantes. Alors que la musique de Chicago, qui s’est révélée dans les années 80 et 90 avec une house empreinte de disco, rajoute parfois une pointe de psychédélisme avec l’acid et l’utilisation de la fameuse TB-303. Je pourrais citer, pour donner un exemple, les labels Trax Records ou Dance Mania. Les choses ont bougé depuis trente ans. Aujourd’hui, on trouve beaucoup de productions house et techno dans les deux villes, même si je pense que la techno de Detroit est, à l’heure actuelle, beaucoup moins présente, chose que je regrette un peu, et a laissé place médiatiquement parlant à la house music avec des producteurs comme Moodymann, Omar S, Theo Parrish, Kyle Hall… Depuis quelques années, j’aime beaucoup ce qui se passe à New York. Il y a un nouveau souffle sur la scène house et techno américaine avec, par exemple, Levon Vincent, Fred P, Dj Qu…

Tu t’es installé à Lyon pour ouvrir Chez Emile Records il y a quatre ans. Comment avez-vous, en si peu de temps, gagné une aussi belle réputation ?
Lorsque nous avons ouvert Chez Emile (photos ci-dessous) avec Léo et Gaétan, il n’y avait plus de magasins spécialisés dans les musiques électroniques à Lyon depuis un moment. J’avais envie d’un projet de ce type pour quitter Saint-Étienne. Le marché du vinyle commençait à prendre un second souffle et c’était le moment opportun pour monter une telle structure. J’avais déjà un réseau de labels et de distributeurs grâce à Sharivari. Léo et Gaétan étaient déjà très bien implantés dans le milieu à Lyon et nous avons été rapidement bien entourés. Chez Emile est devenu un des principaux points de rencontre à Lyon pour les producteurs, les Djs, les patrons de label, les simples curieux ou les passionnés de musique électronique. Il a fallu habituer les consommateurs de vinyles à se déplacer dans une boutique de disques, surtout la nouvelle génération. Elle a toujours acheté ses disques sur Internet. Et bien sûr habituer la génération précédente. La création de Chez Emile Distribution nous a permis de passer à l’étape supérieure et d’élargir notre réseau en travaillant avec des disquaires et d’autres distributeurs du monde entier. Nous apportons un soutien non négligeable à la scène locale. Le marché du disque reste fragile malgré tout. Rien n’est acquis et il faut encore travailler.

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L’Ep de KiNK, en hommage à Aphex Twin, a été de nouveau pressé pour le bonheur des fans. Comment as-tu abordé Strahil Velchev ? Et pourquoi avez-vous décidé de le rééditer ?
Ma rencontre avec Strahil s’est également faite via Myspace, à la fin des années 2000, lorsqu’il commençait à sortir ses premières productions. Comme avec beaucoup d’autres producteurs, on a commencé à échanger pas mal de musique, et lorsqu’il m’a envoyé toute une série de morceaux expérimentaux composés entre 2004 et 2009, j’avoue que je me suis pris une bonne claque. Je lui ai dit que je les sortirai un jour sur mon propre label. Chose faite un an après sur Sharivari avec l’Ep « Aphex KiNK », en hommage bien sûr à Richard James, dont il est le plus grand fan. Puis ensuite avec l’Ep « Tracks From The Vault Vol. 2 » en 2011. Depuis, nous sommes toujours restés en contact et avons très souvent joué ensemble. Cette année, j’ai décidé de represser l’Aphex KiNK (stream ci-dessous) car beaucoup de gens ont demandé ce disque. De plus, il a vite été sold out. Et la cote du disque commençait à être élevée.


Tu es connu pour repérer les nouveaux talents. Quels sont les figures lyonnaises émergentes ?
Sentiments, Labat, Franck Gerrard et la bande à Groovedge en général, Clémentine, Perrine, D104, Noma et le crew des Palmas, J-Zbel, Judaah et tous ceux qui gravitent autour de BFDM, Silo, Tryphème, Leome, Gaet303, Folamour et tout le crew de Moonrise Hill Material, Fracture, Jutix, Mélodies Souterraine, Stakhan, les Chineurs, Aiia Recordings, Lumbago… et tous ceux que j’oublie ! La scène lyonnaise est impressionnante depuis quelques années et ce n’est que le début. Je ne parle pas des artistes tels que les Macadam Mambo, Ark, Umwelt, Kosme, Manoo, CLFT et tous les autres déjà en place depuis un moment.

Quelles sont les machines que tu utilises pour produire ? Tu as sorti un Ep chez Technorama. Mais j’ai aussi entendu dire que tu allais sortir sur ton propre label ?
À la base, je suis assez geek. J’ai toujours travaillé sur ordinateur. J’utilise Logic Audio, Ableton et un bon paquet de plugins et de samples. Actuellement, je passe beaucoup de temps en studio avec Noma de D104/Palma, dans lequel on utilise des synthétiseurs comme le Virus ou le Nord Lead, des boîtes à rythmes telles que la TR-909, l’Elektron ou la petite MFB-522. Concernant un disque sur mon propre label, j’y travaille ! Il m’a toujours été plus facile de sortir de la musique sur d’autres labels que sur le mien.

Tu as fait une Boiler Room à Londres, il y a peu de temps. Comment as-tu atterri là ?
Au départ, Boiler Room voulait faire une édition spéciale NDATL, le label de Kai Alcé. C’est un label basé à Atlanta, sur lequel ont signé Andrés, Moodymann, Robert Owens, Kyle Hall et d’autres pointures de la scène house américaine. J’étais, à ce moment là, le seul Européen à avoir sorti de la musique sur ce label. J’ai donc également été invité à y participer. Sachant qu’au final, le line up a complètement changé et je me suis retrouvé avec Kai, Roy Davis Jr., Norm Talley et Dj Stingray.

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Quels sont les privilèges que le statut de Dj / producteur et de patron de label te donnent ?
La possibilité d’écouter et de mixer des morceaux qui ne sont pas encore sortis (les fameuses promos, Ndlr) ou qui ne sortiront peut être jamais, les démos que je reçois pour le label. Et bien sûr de pouvoir voyager, découvrir d’autres cultures, faire sans cesse de nouvelles rencontres, vivre des moments parfois intenses avec le public, des expériences originales propres au monde de la nuit. De vivre passionnément et simplement de ce que j’aime.

Tu as mixé aux côtés de Jeff Mills, Robert Hood, Octave One, Lil’Louis, Derrick May et bien d’autres encore … les pionniers de la techno … Avec qui souhaiterais-tu partager les platines aujourd’hui ?
Il me reste encore beaucoup de pionniers à rencontrer ! J’aimerais jouer avec Anthony Shakir, Mad Mike, Larry Heard et probablement des centaines d’autres. Sans parler des Djs et producteurs que je découvre tous les jours.

Si on pouvait se téléporter dans une période, laquelle choisirais-tu ?
Les années 70 et le début des années 80, l’apogée du jazz funk, de l’afrobeat, du krautrock, les débuts du hip-hop, de l’electro, de l’ambient…

Par Sabrina Bouzidi