Starwax magazine

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archivesnovembre-2016

INTERVIEW MILES CLERET

INTERVIEW MILES CLERET

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Inlassable voyageur Miles Cleret a lancé, en 2002, le label Soundway. Après avoir réédité des joyaux extraits des répertoires africains ou sud-américains, ce producteur britannique a ouvert son catalogue à des formations originales comme Ondatropica et Batida. La formule est efficace. Sa firme est aujourd’hui reconnue comme un modèle du genre. Curieux et boulimique de travail, l’homme se confie. Il évoque notamment l’histoire de Soundway, une récente parution consacrée à l’Afrique de l’Est ou bien encore le disque vinyle.

Pouvez-vous nous présenter Soundway ?
Notre catalogue édite de la musique des années 1950 jusqu’à nos jours. Avec les artistes nous fonctionnons au coup de cœur. L’autre dimension du label réside dans son caractère évolutif. En fait nous avons débuté en faisant paraitre des musiques difficiles à se procurer, surtout les répertoires en provenance d’Afrique, d’Amérique Latine ou de la Caraïbe. Mais nous nous sommes développés et nous couvrons désormais des domaines aussi variés que la pop asiatique vintage, l’électronica, le rock psychédélique, le folk, la disco ou l’afrobeat. <

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Vous venez de sortir le deuxième volume de Kenya Special. Comment définissez-vous cette anthologie ? Ces deux compilations apportent un éclairage quant à la scène développée au Kenya, de 1968 à 1985. Elles dévoilent une grande diversité culturelle. Les villes de Nairobi et Mombasa ont été des creusets pour les musiciens, qu’ils viennent d’Afrique centrale, orientale ou australe. Ils ont apporté sur place différents éléments musicaux, souvent pressés en 45 tours. Pour ce faire, nous avons passé sous licence et réédité une cinquantaine de titres disparus du marché.

D’autres pays africains comme le Ghana ou le Nigéria révèlent une grande richesse musicale. Pourquoi ?
C’est lié à la situation géographique, aux villes tropicales côtières de l’océan Atlantique et de la Caraïbe. Les sites portuaires de Lagos, Port-au-Prince ou Carthagène, et la liste n’est pas exhaustive, ont ainsi dynamisé les répertoires en diffusant d’une rive à l’autre. Un peu à l’image de la musique moderne qui se propagea d’abord par les voies maritimes, puis par la route, le chemin de fer, les ondes radiophoniques et maintenant par Internet. C’est une histoire sans fin. Cela évolue en permanence. Un autre paramètre explique cette richesse. L’Afrique occidentale est dotée d’une forte identité culturelle. La musique témoigne de cette réalité. Cette énergie a engendré de nombreuses références.


Justement nous avons souvent une vision exotique des musiques latines ou africaines alors que les populations locales écoutent aussi du rap ou de l’électro…
Rappelons que ces mêmes populations ont aussi une vision exotique des musiques occidentales. Dans les années 70 et 80, le chanteur country Jim Reeves a été une des meilleures ventes de disques au Nigéria. Alors qu’est ce que l’exotisme si ce n’est quelque chose qui vient d’ailleurs… Et puis de nos jours toutes les formes musicales prévalent. Fondamentalement, l’électro ou le hip-hop peuvent sembler attractifs pour les populations du Sud. Tout dépend de la place occupée sur le globe. C’est une question de point de vue… De toute façon (sans renouvellement Ndlr) les registres traditionnels sont appelés à s’éteindre…

« QU’EST CE QUE L’EXOTISME SI CE N’EST QUELQUE CHOSE QUI VIENT D’AILLEURS… »

Quelles sont vos méthodes de travail ?
Pour les anthologies je me déplace dans les pays concernés. Ou je collabore avec d’autres personnes qui voyagent et compilent pour le label. Je négocie également avec les formations originales afin qu’elles soient disponibles. C’est une combinaison entre la gestion des licences et un travail de liaison avec les musiciens. Le but est de préparer le terrain, de pouvoir mettre un disque sur le marché de manière optimale.

Vous produisez des formations aussi différentes que Fumaça Preta ou Family Atlantica (voir vidéo ci-dessous). Pourquoi ces groupes ?
À certains égards, c’est une continuation des musiques que nous compilons. Beaucoup de ces groupes s’inspirent des répertoires que nous relançons, mais travaillent leurs styles dans de nouvelles directions, en personnifiant leurs œuvres. Il n’y a pas de règles. Au cours de ces prochaines années nous irons encore plus loin.


Que représente pour vous le format vinyle ?
J’aime le vinyle pour son aspect tangible. Un objet que je peux saisir, par opposition au format numérique. Au plan sonore, c’est indéniable : le fait d’avoir un support physique, avec une bonne dynamique, permet un meilleur confort d’écoute. Cependant, pour moi, la musique sera toujours plus importante que le format. Et ce malgré ce que certaines personnes peuvent dire. Et puis le vinyle n’est pas forcément la panacée. Cela dépend aussi de la façon dont l’ingénieur du son a effectué le mastering. Ou du nombre de titres qui ont été pressés par face. Malheureusement, ce n’est pas toujours fait dans les normes. Je ne comprends pas la nouvelle génération qui achète un disque le prix fort pour finalement l’écouter sur un pick-up à 50 euros. Pour faire ça autant acquérir un fichier numérique de bonne qualité.

Hugo Mendez trouve le digging parfois surfait. Qu’en pensez-vous ?
Cet univers peut être incroyablement fastidieux voire ennuyeux. Et il y a toujours une part de chance dans la démarche. Cela dit il y a des gens qui ont une étonnante capacité à dénicher des musiques. Cela prend du temps et de l’argent. Personnellement, j’aime toujours fouiner. Lorsque je voyage, je découvre régulièrement des musiques intéressantes. Tous les disques ne sont pas rares mais ils peuvent être rafraîchissants et passionnants. Écouter de la musique est un état d’esprit. Parfois il faut échapper au conditionnement, rompre avec les habitudes. Concrètement les maisons de disques spécialisées dans la réédition dépendent souvent d’un vaste réseau de diggers, de disquaires et de collectionneurs qui les informent, car il est impossible pour elles de détecter les nouveaux talents ou perles comme autrefois. Soundway n’échappe pas à la règle !

Qu’écoutez-vous aujourd’hui ?
Différents registres, groupes ou interprètes. La liste est longue. Cela va des musiques électroniques en provenance d’Ouganda, du Ghana et d’Afrique du Sud. En passant par des productions Soundway comme Débruit, Batida ou Dexter Story. J’aime bien aussi Goat, Nu Guinea. Sans oublier les labels, Sofrito, Crammed, Warp ou bien encore Music from Memory…

Quels sont vos projets musicaux ?
Nous travaillons sur un album de musique indonésienne des années 50 et 60. Ainsi que sur des compilations concernant l’Amérique du Sud mais je ne peux pas apporter plus de précisions pour l’instant. Une rétrospective consacrée à la musique contemporaine européenne est aussi prévue. Ondatropica, le projet colombien de Quantic & Frente Cumbiero, sortira prochainement. Ainsi que le nouvel album studio de The Heliocentrics. Lord Echo, un très talentueux producteur reggae-disco-soul néo-zélandais, et une nouvelle production impliquant Jesse Hackett sont également au programme.

Propos recueillis par Vincent Caffiaux