Starwax magazine

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LUH / INTERVIEW

LUH / INTERVIEW

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Il y a cinq ans, le groupe WU LYF avait vu le jour avec, à sa tête, le charismatique Ellery James Roberts. World Lucifer Youth Foundation qu’il avait magnifié de sa voix de « hurlator » le temps d’une année et d’un album. Un projet foudroyant, l’album comète qui s’éteignit en un éclair. Surprenant come-back, il revient vers la scène cette année en compagnie de sa copine, Ebony Hoorn. LUH, une appellation aussi barrée et brillante que la musique de ce nouveau projet, « Spiritual Songs For Lovers To Sing », manuel pour célibataires. De passage à Paris, on est allé discuter avec ces insaisissables protagonistes, histoire de voir de quoi il en retourne. Petite leçon d’amour.


Votre album, « Spiritual Songs For Lovers to Sing », porte l’amour dans son essence et vous évoquiez aussi l’amour avec WU LYF, notamment avec « Love You Forever ». Paradoxalement, la teneur de votre chant semble porter le combat. Vous êtes pacifistes ?
Ebony Hoorn : Oui mais je pense que ce n’est pas un combat direct envers le monde mais plutôt l’envie de donner du sens et de répandre cette idée.

Ellery James Roberts : Oui, le passé est un obstacle quand tu essayes de convaincre quelqu’un concernant la paix. Et le combat est réellement enraciné. C’est une utopie, ce n’est pas la réalité ni le monde dans lequel nous vivons. Mais je ne suis pas pessimiste si c’est la question. Je pense qu’on vit une période très intéressante concernant notre existence. Notre façon de vivre s’effondre sur elle même et une nouvelle manière d’exister est en train d’émerger. La race humaine se doit d’en inventer une si elle veut survivre.

Voyez-vous cet album comme une thérapie pour les amours perdus et donc un moyen d’avancer ?
Ebony Hoorn : C’est une thérapie de création, une façon de comprendre l’amour.

Le morceau « I & I » représente-t-il le narcissisme qu’on retrouve dans l’amour ?
Ellery James Roberts : « I & I » concerne les deux pôles que l’on a en nous. C’est une conversation intérieure entre les motivations et les choses que l’on s’impose.

Ebony Hoorn : En effet, c’est plutôt un dialogue intérieur concernant l’amour, ce n’est pas l’amour que tu entretiens avec quelqu’un d’autre mais une relation que tu as avec toi même.


Composer en couple a dû modifier votre perception des choses, cela se ressent d’ailleurs dans votre musique depuis WU LYF. Comment avez-vous ressenti le processus de création ?
Ellery James Roberts : Il n’y avait aucune pression quant à la réalisation de ce projet. Quand tu es en couple, tu apprends à être connecté, tu veux connaître la personne, explorer et aller plus loin, ce qui te permet de te connaître toi même un peu plus. Je pense que cet album est un prolongement de ce processus.

Quels instruments avez-vous utilisé pour l’album ?
Ellery James Roberts : On a tous les deux appris à utiliser des instruments électroniques ainsi que des logiciels, c’est comme un nouvel instrument pour moi. L’apprentissage est venu comme avec la guitare et le piano, des instruments avec lesquels tu as plein de possibilités. Et Ebony travaillait différemment avec, on avait deux approches opposées.

Ellery, à la séparation de WU LYF, tu avais affirmé vouloir voyager et faire une pause. Tu as pu le faire ? Est-ce que cela a aidé pour composer ?
Ellery James Roberts : Oui, en 2013 Ebony et moi sommes allés en Thaïlande pendant deux mois. C’est la première fois qu’on a commencé à explorer le thème de l’amour.

Ebony Hoorn : Quand nous sommes rentrés de ce voyage, le fait de revenir à une vie normale nous a permis de créer et on a essayé de voir ce que l’on pouvait faire autour de la rhétorique de l’amour.

Aimez-vous la solitude ?
Ebony Hoorn : Oui, j’apprécie beaucoup la solitude, je ne pense pas que c’est une chose négative si tu es capable d’être seul.

Ellery James Roberts : Nous sommes des gens plutôt solitaires.

L’amour est-il pour vous la véritable source du bonheur ?
Ellery James Roberts : Oui je pense. La première chose, c’est qu’il faut comprendre l’amour pour l’appréhender. Il y a l’amour romantique entre Ebony et moi mais je pense plutôt à l’amour universel, celui de vivre et celui de la vie, tout dépend de ta façon d’aborder le monde et les gens. Tu peux effectivement trouver le bonheur grâce à l’amour, en voyageant et en ouvrant ton cœur.

Vous avez réalisé cet album dans une sorte d’autarcie, sur l’île très peu peuplée d’Osea. À quoi tient selon toi l’accomplissement intérieur ?
Ellery James Roberts : Vivre en autarcie peut être une forme d’accomplissement selon moi. Ce n’est pas un truc individualiste d’être éloigné de tout, tu es juste séparé du reste du monde, détaché de tout jugement extérieur et c’est un contexte adéquat pour créer.

Ebony Hoorn : Quand on a enregistré l’album, c’était génial d’être là-bas pendant deux semaines, c’était un environnement propice afin d’entretenir de bonnes relations avec les gens avec qui nous avons travaillés.

Là où l’on perçoit facilement les influences musicales de certains groupes, il est difficile de cerner les vôtres. Qu’est-ce que vous écoutez ?
Ebony Hoorn : On écoute beaucoup de styles musicaux différents, du hip-hop, du jazz expérimental.

Ellery James Roberts : On respecte beaucoup de groupes comme Swans et Fugazi par exemple qui ont un son profond et un style très indépendant. Pour moi, en tant que compositeur, j’écris mes morceaux un peu comme Curtis Mayfield, suivant ses percussions et ce style d’orchestration. J’aime beaucoup Fela Kuti aussi et la liberté de son style. Tous ces gens nous inspirent.

On entend du violon dans le morceau « Loyalty », vous avez invité des musiciens ?
Ellery James Roberts : Oui, nous avons invité deux musiciens de Manchester sur les conseils de Steven, notre batteur. Ils étaient très jeunes, environ 19 ans, tous deux diplômés du conservatoire et vraiment très doués.

Ellery, WU LYF fait-il partie du passé ?
Ellery James Roberts : Oui et c’est terminé pour nous tous. On se voit encore et on s’entend bien mais il n’y a pas de projet de reformation en perspective. Peut être qu’on jouera ensemble de nouveau mais ce n’est pas prévu, je ne vois pas de raison qu’on le fasse.

Il y a une représentation très forte du loup dans votre musique, déjà présente avec WU LYF et le morceau « 14 Crowns For Me And Your Friends » par exemple, un animal dont l’image est très présente dans le blues. Ce n’est peut être pas évident mais votre musique semble beaucoup se rapprocher du blues, notamment avec ta voix Ellery qui apporte de la tristesse et paradoxalement de la force. Etes-vous proche du blues ? Pourriez-vous définir votre musique comme un blues moderne ?
Ellery James Roberts : Oui absolument « Future Blues » ! Le blues est une inspiration énorme pour nous. Je suis tombé amoureux du blues lorsque j’étais adolescent avec Son House, Leadbelly, Lightnin’ Hopkins, Robert Johnson… Il y a une tristesse très forte où il semblerait qu’il faille l’exacerber pour l’évacuer.



Ellery, tu as dis dans une interview que tu n’avais pas supporté le succès de WU LYF. Qu’attendez-vous de LUH ?

Ebony Hoorn : Les choses qu’on a fait avant nous ont énormément appris, je considère que pour ce projet nous avons beaucoup grandi, on est à présent plus adulte.

Ellery James Roberts : Je crois que ce qui est important c’est qu’on ait trouvé comment créer des choses. Ce projet est plus étudié, WU LYF était plus volatile, on pouvait faire un super concert un jour et un mauvais le lendemain. Bref, en tout cas, on continue.

Tu as aussi affirmé que tu ne recherchais pas l’universalité, que l’art ne pouvait toucher chacun d’entre nous. Que penses-tu du star system ?
Ebony Hoorn : Je pense que ce qui est magnifique avec la musique c’est qu’elle peut toucher tout le monde de par le langage universel qu’elle utilise. Je crois que dans cette interview, on pensait plutôt à l’art conceptuel qui ne peut toucher tout le monde, seulement ceux qui s’y intéressent.

Ellery James Roberts : Beaucoup de gens aiment la « vieille » musique parce qu’elle parle de choses simples et pures. Avec ce genre de musique universelle, comme les Rolling Stones par exemple, les cultures se connectent naturellement et tu n’as pas besoin d’être un groupe cool. Pour ma part, j’inspire à faire de la musique qui a de l’importance pour ma famille, mes amis et les gens avec qui j’ai grandi à Liverpool. Je pense que les gens qui essayent d’être cool limitent leur expression.

Ebony Hoorn : Certains reflètent leurs temps comme Nina Simone par exemple.

Alors, c’est possible selon vous d’être une star et d’être honnête ?
Ebony Hoorn : Oui tu peux, mais tu dois rester intègre.

Ellery James Roberts : La célébrité est une drogue donc il faut faire très attention. Tu en veux toujours plus donc tu peux être honnête mais, surtout, tu dois être clair avec toi même.

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Ebony Hoorn, tu fais des études d’audiovisuel à l’université de Rietveld d’Amsterdam. Dans le clip de « Unites », on vous voit tous les deux enlacés et tournés sur vous même. C’est toi qui l’as réalisé ?
Ebony Hoorn : Oui, ce sont trois photos superposées sur lesquelles nous avons projeté diverses séquences.


Aujourd’hui, il est presque impossible de ne pas sortir un clip pour faire la promotion d’un de ses morceaux. Que pensez-vous de ce rapport du son à l’image ?
Ebony Hoorn : J’ai constaté que beaucoup de gens attendent des images et une projection venant d’œuvres d’artistes de l’audiovisuel. Pour moi, c’est trop facile mais que se passe-t-il si tu fais de l’art et que tu n’utilises pas de support vidéo ou d’image alors que les gens attendent de toi le contraire ? Quand tu écoutes de la musique c’est une expérience et les clips peuvent parfois être narratifs. Les vidéos ont perdu leur fonction depuis qu’il y a la télévision, c’est complètement différent aujourd’hui. Je pense qu’il est important de pouvoir expérimenter sur plusieurs choses.

Ellery James Roberts : C’est une expérimentation, un processus d’apprentissage, il y a une approche pour toute chose. Les clips sont utiles s’ils peuvent retenir l’attention des gens même si c’est quelque part comme de la publicité. Ebony pense plutôt à une approche artistique de la vidéo je pense.

Tu as affirmé que le disque partait d’un point de vue aliéné et matérialiste, puis il passe, après le morceau « $ORO », à la réalisation de soi. Est-ce que cet album ne conte pas finalement la ligne de vie de beaucoup de gens dans le système capitaliste ?
Ellery James Roberts : Oui d’une certaine façon, du moins pour notre histoire et nos expériences à tous les deux. Mais attention, je ne pense pas que nos vies soient plus profondes ou différentes des autres, nous ne sommes pas des aliens (rires). C’est différent pour chacun d’entre nous, en fonction de l’environnement et du milieu social, des choses en lesquelles tu crois. Il y a quelque temps, j’étais dans un mauvais état d’esprit et j’ai parlé d’aliénation à un vieil homme, un ami de mon père. Il disait que quand tu réalises que tu n’es pas si différent des gens et qu’ils ressentent sans doute la même chose que toi c’est le moment où tu es capable de sortir de l’isolement. Cet album essaie d’explorer ça.

Vous vous êtes inspirés de l’album « What’s Going On » de Marvin Gaye dans lequel il y a une réelle volonté d’alarmer les gens sur le monde. Avez-vous voulu faire passer un message politique ?
Ebony Hoorn : En quelque sorte, on a voulu amener les gens à prendre conscience de plusieurs choses différentes. On voulait partager certaines thématiques mais ne surtout pas dire aux gens qu’ils devaient vivre d’une façon précise. En tant qu’artistes, nous les présentons comme des possibilités futures.

Avez-vous pensez à solliciter des beatmakers, pour des collaborations par exemple ?
Ellery James Roberts : Oui, ça fait quelques mois qu’on pense à d’éventuelles collaborations. C’est un univers et une culture composés d’artistes vraiment respectables qui nous ont beaucoup inspirés.

Ebony Hoorn : Et particulièrement le hip-hop engagé comme celui de Kendrick Lamar qui reflète vraiment ce qu’il se passe aux Etats-Unis. Ellery James Roberts : Il devient en quelque sorte la voix du hip-hop actuel, reflétant les problématiques sociales américaines. Il y a beaucoup de gens avec qui j’aimerai collaborer.

Par Mona Gautier