Starwax magazine

starwax magazine

archivesseptembre-2020

INTERVIEW LOTFI HAMMADI

INTERVIEW LOTFI HAMMADI

Posté le

Tel un sportif de sport extrême, depuis 30 ans, le graffeur Yko n’a de cesse de pousser les limites de son art. La métaphore prend tout son sens pour cet ancien rider de Bmx. Depuis la sortie du livre « Nothing but Letters », en 2009, Yko.is.dead. Désormais Lotfi Hammadi nourrit l’échange avec autrui en signant de son nom propre nom. Focus sur un parisien à la démarche et au style inégalable. Dans le prolongement, nous rendons hommage à Thomas Caillard, champion de Bmx décédé de l’ETC, l’été 2020, à l’âge de 46 ans.


Es-tu arrivé au Bmx par le graffiti ou l’inverse ?
J’avais fait du Bmx en premier, en 1982-83, après en avoir vu à la télé. Pour le graffiti, j’étais à l’école et il y avait un gars qui avait une veste en jean avec un graffiti dans le dos, j’arrêtais pas de la regarder, j’étais fasciné, il taguait « Esit ». Mais auparavant, comme j’habitais pas loin du terrain vague de La Chapelle, on trainait en Bmx et un jour, en 85 ou 86, je suis passé devant ce mur de Bando et Mode2, avec le gars en bombardier et un Daffy Duck, et je trouvais ça cool, mais c’est bien après que j’ai commencé à gratter du papier en 1987 à l’école.

lotfi-itw-sw56 Bando & mode2 CTK (Source flickr.com).

Pourquoi avais-tu choisi le tag yko ?
C’était un choix de lettres qui me plaisait et après plusieurs combinaisons de surnoms, j’ai choisi Yko, iko, ico, yco.

Si je ne m’abuse, tu faisais assez peu de graffiti vandale, notamment pour ne pas avoir de soucis puisque ta mère et toi avaient vécus en France plusieurs années sans titre de séjour ?

J’avais fait un graffiti avec un pote d’école à porte de Montreuil et on s’était fait courser. Mon pote s’est fait attraper et je me suis fait balancer par sa mère. Ensuite il y a eu un jugement. Et comme j’étais mineur, nous étions Algériens, sans titre de séjour à l’époque, elle m’a remis les idées en place vite fait. J’ai recommencé le vandale en étant majeur, quelques années après, mais je n’ai jamais été prolifique dans le domaine même si j’y apportais une certaine touche. Ce qui m’intéressait plus c’était la pratique de toutes les facettes du graffiti.

Peux-tu nous parler du jour où ton talent de dessinateur a été confronté à celui d’Oxmo ?

A la fin des années 80 ou début des années 90, je faisais partie d’un groupe qui s’appelait les BWP, à l’initiative de Jody Choupas. Un mec qui habitait dans le 19ème, rue de la Solidarité, métro Danube. Il avait créé un groupe de danseurs, rappeurs, graffeurs. Puis un jour on devait ramener un dessin pour le logo de ce groupe ou un tee-shirt, je ne sais plus. Et j’ai vu arriver Oxmo. Son nom de tag à l’époque c’était « Boreà », je crois. Le rendez-vous pour présenter nos « œuvres » était dans un terrain vague de Saint-Ouen. Et c’est la que j’ai vu ce type qui dessinait plutôt bien. Il a choisi une autre voie et ça lui a pas mal réussi ! A l’époque certains artistes étaient doués dans plein de domaines différents.

Des crew de hip-hop réunissant toutes les disciplines hip-hop ont toujours été rares. Quel autre souvenir as-tu des réunions des BWP. Il y a eu, notamment, des soirées à Montreuil… Et es-tu encore connecté à Jody ?
Nous sommes amis sur Facebook. Il avait réussi à faire un single, je crois, mais il s’était arrêté là dans les années 90. Je me souviens surtout des murs que j’ai fait pour le groupe. Et je faisais aussi le mur pour aller dans une soirée à Roissy où il y avait des battles, où l’on avait vu Ejm rapper qui était assez reconnu à l’époque.

lotfi-itw-sw56 Source discogs.com

Dans les terrains vagues où tu allais y avait-il des Djs ou des danseurs ? Et avais-tu essayé le Djing ou le Bboying ?

Je n’ai jamais vu aucun danseur et Dj dans des terrains vagues, les blocks parties de La Chapelle n’existaient plus quand j’ai commencé à prendre des photos de Skki, de Lokiss, des BBC ou des CTK. Quoi qu’il en soit j’avais quelque chose avec le rythme, mais ça c’était plus traduit par la danse que par le Djing. L’expression corporelle que je pratiquais aussi en Bmx Freestyle au sol ce qui pouvait s’apparenter à de la “danse” sur un vélo, même si c’est un peu plus complexe que ça.

Pourquoi yko.is.dead ?
Il y a peu de temps, j’ai créé un compte Instagram yko.is.dead qui montre les productions que j’avaient faites en tant qu’yko de 1990 à 2010, à peu près. C’est pour moi la fin d’une période qu’il fallait illustrer parce que j’étais un acteur du graffiti parisien. Après tu ne peux plus continuer lorsque tu n’as plus l’âme. Je ne me reconnaissais plus dans le graffiti. J’ai récupéré mon nom sans me cacher derrière un autre, je me suis senti affranchi, c’était devenu un poids que je ne voulais plus avoir, même si je ne regrette en rien ce que j’ai fait sous ce surnom. Ç’était juste que cette période formatrice était finie.

lotfi-itw-sw56 « Yko » (Paris – 1995).

Ta peinture sembles être toujours très focalisé sur la typographie. Est-ce parce que tu souhaites rester fidèle à l’essence du graffiti ?
Dans mes anciennes peintures dans le graffiti, malgré le fait que je maitrisais aussi les persos, de style Bd ou réalistes, j’étais plus à l’aise avec les lettres. Maintenant j’utilise les lettres et les mots pour communiquer avec les gens à l’opposé du graffiti qui est plus égocentrique et élitiste du fait qu’il a besoin des codes pour se faire comprendre. Si tu regardes bien ce que je fais maintenant la typo vient appuyer un visuel figuratif qui se fond dans une abstraction graphique.

702-lotfi-citation-01
Tu avais aussi fait deux ouvrages dédiés au lettering ?

Un seul ouvrage, « Nothing but Letters », en collaboration avec Lek (photo ci-dessous). C’est la que j’ai perdu l’âme d’yko et que j’ai élargi le champ des possibles. Ce livre, sorti en 2009, j’en ai eu besoin pour clôturer tout ce passé initiatique, mettre en lumière la lettre à travers des alphabets, des styles différents, dialoguer avec le non initié. Et faire des essais moins conventionnels dans le graffiti.

702-lotfi-itw-05 Livre « Nothing But Letters » (Mars 2009).

Penses-tu que le graffiti doit rester dans la rue, sauvage, ou qu’il peut s’exposer partout. En galerie par exemple ! Ou c’est un sujet qui ne t’intéresse plus ?

 C’est un faux débat, puisqu’il est beaucoup plus multiple qu’avant. Et il est devenu incontrôlable, c’est son atout majeur, il faut le laisser se recréer, se détruire et revenir, dans les galeries, sur mur, en vandale, qu’importe. C’est sûrement le mouvement artistique le plus populaire et autonome qu’il soit, même s’il se mord la queue de temps en temps.

Est-ce le fait d’avoir fait une école de dessin t’a permis de structurer et conceptualiser ta peinture ? Et penses-tu que ça soit indispensable de passer par un établissement scolaire ?
Je suis arrivé dans le parcours scolaire artistique grâce au graffiti. Après trois ans d’école privée j’ai énormément appris. Mais je rapportais beaucoup de la rue qui était un laboratoire fantastique concernant la motivation, la structuration, la compétition sans parler des techniques de colorisation, choix des couleurs, etc. L’école n’est pas suffisante, mais elle compte beaucoup. Il faut arriver à se nourrir des cours que tu prends, de tout ce que tu peux voir à l’extérieur. On ne peut pas répondre de façon binaire à la question. La façon dont tu perçois les choses qui t’entourent est importante, l’observation et l’information sont primordiales, quelque soit la « formation » officielle ou non dans laquelle tu évolues. Le fait de conceptualiser les choses est plutôt lié au caractère, à la volonté de faire les choses de façon structurée.

Ton parcours singulier change t-il ta manière de consommer au quotidien ?
Je suis un grand frustré, j’ai toujours besoin de créer, de la vidéo, de la photo, de la peinture, du graphisme, en faisant des choses complètement pourries quelquefois, ça influe sur ton état mental. Quand je fais de la peinture je me protège pas mal, je ne supporte plus les solvants. Sinon mon hygiène de vie passe plus par le sport qui impose des diètes strictes.

Justement, peux t’on parler de design en termes de riding, de sport ?
Je ne sais pas si le terme « design » est approprié. Mais d’art, de style, oui fortement. D’imprégnation, aussi de développement
.

La vie urbaine fait partie intégrante de toi, comment fais-tu pour éviter les parasites ?

Alors, je me trouve juste chanceux, je travaille de chez moi. Le télétravail n’est pas une nouveauté. Sinon j’évite les endroits surpeuplés, je ne conduis jamais mon scooteur pendant l’embouteillage, du moins le plus possible. Je passe du temps avec mon fils de cinq ans qui me permet de m’échapper du monde des adultes. Et je mange beaucoup de chocolat. (Rires).

Aujourd’hui, quel est ton rapport à la musique. Par exemples : écoutes-tu de la musique, chez toi, quand tu fais des sketches, ou quand tu peins sur mur ?

Je ne dessine plus de sketches depuis bien longtemps (rires). Tout est fait sur ordinateur. J’écoute beaucoup moins de musique qu’avant, par contre c’est bien ciblé, j’en écoute quand j’ai besoin de rythmer mon activité de peinture, de ménage… C’est comme du café. C’est mon booster. D’ailleurs j’écoute quasiment que des mix d’une heure minimum et de temps en temps j’écoute ce qui se fait en rap français parce que je suis très curieux de l’évolution de la musique que j’écoutais pendant mon adolescence, même si je suis souvent déçu. Sinon j’écoute diverses musiques : électronique ou de la funk/disco. Avec les nombreux montages que j’ai fait pour les vidéos de BMX tu t’ouvres à un panel assez large, tu t’intéresses plus seulement au style mais surtout au BPM, au rythme. Dj Mehdi à l’époque nous avait gentiment donner les droits d’utilisation de son remixe de la bande originale de Wild Style qui, ci-dessous, avait plus une teinte de musique électronique qu’on voyait peu dans ce genre de vidéos, d’ailleurs merci encore à Olivier Rosset pour avoir fait le lien.



Que penses-tu du digital graffiti ?

Pourquoi pas, toutes créations méritent d’exister. Mais on a toujours le choix d’aimer où de vomir tellement on déteste ça. (Rires).

J’ai aussi voulu t’interviewer car nous venons de perdre un bon ami, en commun, Thomas Caillard (1974-2020). Une figure du street Bmx français (photo ci-dessous). L’idée est de lui rendre hommage ici.
Qu’est-ce qui t’a interpellé ou fasciné en Masto ?

Premièrement, j’ai vu le personnage de Thomas Caillard devenir celui de Masto, des années 90 jusqu’à ces dernières années, à l’inverse des nouvelles générations. Il a tout “simplement” eu des idées et il les a concrétisées. Il était très animé par la musique, un vrai moteur et même peut être un schéma de vie pour lui. C’était un personnage charismatique avec une grande gueule. Il partait vite en couilles, avait beaucoup de caractère, ce qui lui a permis d’arriver à réaliser pas mal de choses ! Le fait de vouloir être autonome l’a motivé pour faire des vidéos, des sapes, etc. Il a une énergie et une envie de tout foutre en l’air, mélangé à une intelligence et une vision avant-gardiste. Animé par une bonne énergie et une certaine hargne qui peut être perçue comme négative parfois, ça donne souvent de super choses…


702-lotfi-itw-06 Thomas Caillard R.I.P 1974-2020 (Photo par Manu Sanz, extraite de Cream Mag, Les Ulis – 1999).

Thomas Caillard avait une certaine intégrité, il ne travaillait pas n’importe comment et avec n’importe qui ; comme toi finalement ?
Oui, mais faut pouvoir se permettre d’être intègre, il faut être à l’aise financièrement. Lui comme moi avions quand même un minimum avec un boulot annexe pour pouvoir faire ce que l’on voulait dans l’artistique. Mélanger l’artistique et le « financier » c’est périlleux et délicat. Il était surtout animé d’une envie, d’un but, et il n’en démordait pas.

C’était quoi vos affinités musicales et littéraires ou celles que vous aviez partagées ?

Il adorait Dali et Led Zepplin. Mais ce qui me plaisait chez lui, c’était l’envie de faire les choses en “premier”, l’idée même de la création ! Quand tu te jettes en Bmx en premier sur des spots inconnus, il faut des couilles ! Ça mêle la technique, le physique et le mental, un peu comme du graffiti vandale.

702-lotfi-citation-02
Parfois des personnes fortement respectables décèdent dans l’anonymat. Je trouve donc nécessaire de faire du bruit et de rendre hommage pour la mémoire collective. Pourquoi as-tu fait cette peinture (photo en header de page) sans le mentionner ?
Je souhaitais la partager sur les réseaux sociaux, mais je ne souhaitais pas dire que c’était un hommage d’ailleurs, c’est plus une peinture inspirée par Thomas Caillard, c’est entre lui et moi. C’est comme un message codé, tout le monde l’entend, mais très peu de personnes le comprend. Je trouve cela plus subtil et respectueux.

Penses-tu que Masto ait voulu qu’un espace public des Ulis porte son nom, comme le skatepark ? Et toi qu’en penses-tu pour Lotfi Hammadi et Danube, ton quartier de toujours ?

Je pense qu’il n’aurait pas trouvé ça dingue, mais sûrement qu’il s’en serait accommodé. Pour moi je suis qu’au début de mon projet, on n’en est pas encore là.

La Covid-19, pourtant moins mortel que d’autres parasites, a vu naître un confinement qui a été fatal à nombre d’individus. Physiquement ou intellectuellement, d’ailleurs c’est peut-être ce qui a achevé Masto. Qu’en penses-tu ? Et est-ce que cette période t’as appris quelque chose ?
Ça ne m’a rien appris, mais ça m’a conforté dans mes croyances, à savoir que les enfermements et exclusions physiques ou morales sont des bombes à retardement pour certaines personnes. Le Covid-19 a peut-être été un facteur aggravant pour Thomas. Mais son cas était quand même particulier parce qu’il était sujet à l’Encephalopathie Traumatique Chronique, à cause des chocs violents répétés à la tête.

La fougue est un mot qui te préoccupe, pourquoi ?
Parce qu’elle représente souvent la peur, l’énergie bonne ou mauvaise, si elle est bien canalisée, elle peut-être un magnifique moteur, mais rien ne marche à 100%. Quand j’utilise ce mot je pense à notre jeunesse, notre adolescence, au moment où elle peut vriller. C’est pour ça que je la représente par des chevaux, parce qu’un cheval a besoin d’être mis en confiance. Et pour tout te dire, je suis assez déçu de la société dans laquelle on vit, une impression d’un non-aboutissement.

702-lotfi-itw-07 « La Fougue » par Lotfi Hammadi (2019).

Sinon il se dit qu’en vieillissant l’Homme a tendance à revenir à ses racines. Tu révèles assez peu tes origines algériennes dans ta peinture. Peux-tu nous en parler ?

Effectivement, je suis né en Algérie, mais j’ai été éduqué à la française, je ne parle pas la langue et la religion ce n’est pas mon truc. Je ne me sens pas plus français, c’est autrui qui me fait remarquer que je suis un étranger, je me sens profondément parisien… Aujourd’hui ce qui ressort dans ma peinture, c’est le bleu et le rouge de Paris qui sont déclinés en différentes teintes. C’est amusant comme les gens y voient du bleu blanc rouge, je m’en accommode, je me fais à l’idée de grandir ici, de représenter les codes “patriotiques », de porter un nom arabe, ce qui coupe l’herbe sous le pied aux cons qui pensent que les arabes et les musulmans par extension, crachent sur la France constamment. C’est un sujet complexe qui demanderait des pages et des pages…

Pour finir. En 2020 penses-tu que Paris manque encore de couleurs ?

Je ne peux pas te dire, je ne vais plus dans le métro (rires). Je pense qu’il y a encore beaucoup de choses à faire à Paris, notamment sur mur.

Un dernier mot ?

En ces temps particuliers, mes pensées vont à la famille, à la femme, la fille et tous les amis, riders de Thomas Caillard, notre grande Gueule. Merci à toi Cosh pour cette interview. A mes amis du graffiti, du Bmx ou qu’ils soient et à ma Famille.

Par Dj Coshmar / Photo haut de page par Harvey Marshal (2020).