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LEOPARD DAVINCI / INTERVIEW KEYTAR

LEOPARD DAVINCI / INTERVIEW KEYTAR

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Bricoleur dans l’ame, Cyprien Steck AKA Leopard Davinci est le membre fondateur des Fat Badgers. Sans frontières musicales, il est aussi producteur de nombreuses formations de la scène strasbourgeoise. Tel un artisan, il réinvente la façon de jouer du clavier au sein d’un groupe. A ce titre, le Macgyver des keytars évoque ici son approche créative via « soul train », le premier opus des funkateers alsaciens.


Comment est née ta passion pour les claviers ?
J’ai commencé la musique en apprenant le piano. Et, plus tard, je me suis passionné pour la production musicale, notamment funk et électro, des styles où les claviers sont très présents. Le clavier permet de visualiser les notes, des basses aux aigües, d’une manière très pratique, c’est pour ça que c’est un instrument privilégié par les compositeurs. Avec ce clavier de piano, on a inventé une variété incroyable de machines qui permettent d’englober énormément de facettes. Des mélodies, des basses, des rythmiques, des atmosphères, avec des sons acoustiques, électriques ou synthétiques. Ca permet des possibilités infinies.

Pourquoi customiser ta propre keytar ?
Au départ avec mon groupe, The Fat Badgers, je faisais juste des mashups de morceaux funk et de sons électro, puis on a fait de la place pour un bassiste, un guitariste et un batteur. Ça nous a pris pas mal de temps. Je me concentrais sur l’équilibre à trouver entre les productions et les instruments, sans chercher à jouer du clavier. Du coup, en live, je lançais juste les prods en appuyant sur la touche play. Avant le premier concert, je me suis dit que je n’aurais pas grand chose à faire pendant les morceaux et que ce serait bien que je trouve un truc facile à mettre en œuvre. Du coup j’ai pris un petit clavier pour faire quelques solos de temps en temps. Je me suis dit que ce serait fun d’avoir un clavier guitare et j’ai regardé sur Internet ce qui se faisait. J’ai essentiellement trouvé des contrôleurs Midi montés comme des guitares, qui coûtaient deux fois plus cher. Du coup j’ai pris un controleur Midi pas cher, j’ai mis une latte de mon lit pour faire un manche sur lequel j’ai accroché les mollettes de pitch et de modulation pour les avoir à la main gauche. J’ai désossé le tout, ai mis des couleurs pour le style et voila.

T’es Plutôt Ironing Board Sam ou George Duke ?
On m’a parlé d’Ironing Board Sam bien plus tard, genre « on dirait ton père ». Du coup je dirais plutôt George Duke !

Tu as également créé une keytar portative ?
C’est un support que j’accroche avec une ceinture, qui me permet de fixer des petits claviers et de me balader avec. Je prends une enceinte portable et une petite boîte à rythmes et je peux faire du funk n’importe où. Avec un clavier à gauche pour les basses et un à droite pour les accords, y’a déjà moyen de faire une rythmique complète.

Connais-tu l’origine de la keytar ?
Non, j’imagine que ça vient de la frustration du claviériste sur scène par rapport au guitariste. Ce n’est pas un instrument visuellement génial, notamment en concert, on ne voit pas forcément le clavier et les doigts, on dirait un peu qu’on fait des sushis derrière un plan de travail…

En live, tu utilises aussi des claviers analogiques. Quelles sont leurs particularités ?
J’utilise un Bass Station 2, c’est un monophonique qui est très bien pour faire des lignes de basses ou des arpeggiators. Et un Minilogue, qui est un petit polyphonique polyvalent, pour faire des accords. Les deux sont très pratiques à utiliser et à transporter. Et ce sont des claviers abordables. J’en ai chez moi qui sont plus complets et qui sonnent bien mieux, mais ils sont plus encombrants et précieux.. Alors en live, je trouve que c’est un très bon compromis car ils offrent beaucoup de possibilités et un son satisfaisant pour ce que je fais. En plus, j’utilise un Nord Electro 3, qui n’est pas analogique, mais qui est très pratique pour avoir des sons d’orgue ou de piano électrique. Puis il pèse une dizaine de kilos, ce qui est n’est rien, comparé à un un Rhodes, un Wurlitzer ou un orgue Hammond.

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Existe-t-il des émulateurs fidèles au son analogique ?
J’utilise les plug-ins de claviers « analogiques » Waves qui sont bien, notamment un clavinet excellent. Et le synthé TyrellN6 de Uh-e qui est hyper complet et gratuit ! Après on peut faire de la musique super avec trois bouts de ficelle. L’important c’est ce qu’on joue et comment on l’intègre au reste de la musique. Ces émulateurs ont moins de caractère et de grain. Mais je peux partir en vacances avec mon ordi et un tout petit clavier maître, et composer des morceaux en entier, quitte à réenregistrer les parties plus tard sur des vrais claviers.

Le clavier de tes rêves ?
Pas besoin de clavier de rêve, ils sont tous hyper différents et la recherche est un des points passionnants. Le rêve, c’est d’en découvrir en permanence. Un truc énorme, super moderne, un vieux joujou d’Urss. Et puis je n’en aurai sûrement jamais. Du coup, chaque fois que je peux jouer sur un piano à queue ou un orgue Hammond avec sa cabine, ça fout des frissons.

Sinon en live tu superposes tes beats à ceux du batteur, viennent-ils des claviers ?
Je compose surtout les beats sur Ableton avec des samples et des boîtes à rythmes. Pour moi les boîtes à rythmes font partie du même délire que les claviers.

Ta vision du beatmaking ?
Ce qui m’intéresse beaucoup dans le beatmaking, c’est l’écoute globale de la musique, la recherche du son, de l’atmosphère, du groove, que beaucoup de musiciens spécialisés ne considèrent pas autant. Je parle de musique enregistrée ou produite. Souvent les beatmakers ne savent pas bien jouer d’un instrument et ça leur permet d’avoir une oreille détachée de la technique, et de penser la musique autrement, en cherchant plutôt des sons qui leur parlent, des rythmiques groovy, peu importe les notes et le rythme utilisés. Ce qui m’intéresse dans le beatmaking, c’est d’utiliser mes propres samples, puisque j’ai appris la musique et que je suis entouré d’excellents musiciens. Je compose beaucoup de musique que j’enregistre moi-même, et ensuite je m’amuse à la traiter comme un beatmaker qui utilise un sample. Ça peut partir dans tous les sens. C’est vraiment très stimulant.
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Si tu n’étais pas aux claviers, de quel instrument jouerais-tu dans le groupe ?
Je ne me considère pas vraiment comme aux claviers, plutôt comme une espèce de tour de contrôle ou d’ambianceur, qui joue des claviers accessoirement. Je joue parfois de la trompette sur scène. En fait, je pense à la musique qu’on joue dans sa globalité. Et s’il manque quelque chose, je vois ce que je peux faire.

Pourquoi avez-vous attendu huit ans pour sortir « Soul Train », le premier Lp de Fat Badgers ?
C’était un groupe de scène, avant tout, et on voulait jouer le plus possible. Faire un Lp, c’est un travail très long. Je produisais tout moi-même. Du coup, je préférais faire des 4 titres, de temps en temps, pour que ça ne prenne pas trop de temps et d’énergie. Et puis les concerts sont devenus plus fat, et on a eu envie de mieux les préparer et d’évoluer. On a senti que c’était le moment de prendre plus de temps pour creuser notre son. C’était le bon moment pour s’attaquer à un Lp, aux nouvelles directions qu’on voulait explorer.

Ca arrive souvent un concert des Fat Badgers à la gare SNCF de Strasbourg ? (vidéo ci-dessous).
Ah non. Mais grâce à l’Espace Django à Strasbourg, qui a organisé ce concert dans la gare, on a également joué dans le grand hall du musée d’art moderne. Avec des milliers de gens qui dansaient. Et on a quelques surprises en réserve. C’est vraiment fou de jouer dans des endroits comme ça, avec des gens qui viennent danser, déguisés dans une ambiance hyper-positive.



Sinon à Strasbourg la scène funk est-elle dynamique ?
Oui on a un super vivier de très bons musiciens et de lieux et associations qui se bougent. Ce que je trouve assez unique, c’est une camaraderie et une ambiance hyper bienveillante entre tous les styles de musique. On s’intéresse à plein de genres et tout le monde se connait et se soutient, c’est vraiment important. De nos jours, la plupart des gens écoutent de tout. On est une bande de musiciens à avoir plein de projets dans plein de styles et à s’amuser à faire des ponts entre ces styles. Le public des soirées strasbourgeoises est habitué à ça. Il y a une vraie curiosité et une très bonne ambiance.

Le 10 juin prochain, vous jouerez pour la première fois au New Morning, à Paris. Préparez-vous un show spécial ?
L’album est sorti et on a plein de concerts cet été. Nous nous sommes donc remis au boulot pour avoir de nouveaux morceaux à jouer d’ici là. Mais avec le pandémie ce n’est plus certain que le concert puisse avoir lieu…



Il me semble t’avoir entendu sampler ta propre voix pour tes productions…
Je fais des trucs dans des styles très variés : rock, lo-fi, blues, hip-hop, techno, afrobeat, blues, disco, rockabilly ou cumbia… Et, franchement, il n’y a aucune limite. Pour les albums de Adam and the Madams, mon groupe pop-rock bricolé, j’enregistre des snares avec un rouleau à pâtisserie, des solos de tronçonneuse ou de fermeture éclair, des shakers frottés sur barbe… Pas de limite tant que c’est musical.

Pour revenir aux claviers, que penses-tu du Lumi de chez Roli ?
Franchement je ne connaissais pas. Mais j’en commanderai un immédiatement quand il sortira !

À propos de modulaires, il y a une histoire plutôt fascinante, dans les années 70, entre Stevie Wonder et Malcolm Cecil…
C’est vraiment la rencontre des deux aspects de la musique que j’adore. Un génie musical de la composition et du clavier est allé chez les pionniers des nouveaux instruments et des nouveaux sons pour inventer de la musique à la fois créative, populaire et hyper-efficace. Beaucoup considèrent que c’est aussi important dans l’histoire des musiques enregistrées que les Beatles à Abbey Road.

Y a-t-il des claviéristes avec qui tu aimerais collaborer ?
Bien sûr. J’ai été très influencé par General Electrics, et j’aime beaucoup Louis Cole. Mais, en vrai ce que je préférerai, ce serait de collaborer avec des producteurs et des beatmakers, dans plein de styles différents. Et faire des chansons avec des gens les plus différents possibles. Faire une chanson avec Jacques Dutronc !

Si je te dis Farfisa, tu réponds ?
Toilettes. J’en ai un dans mes toilettes.

Pour finir un keytar c’est féminin ou masculin ?
C’est anglais.

Et un clavier ?
Masculin.

Un dernier mot ?
Bulbe.

Par Dj Ness & Cosh… / Photos par Bartosch Salmanski