Starwax magazine

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REPORTING /<br/> LA ROUTE DU ROCK 2014

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LA ROUTE DU ROCK 2014

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Pour tout amateur de rock anglo-saxon le festival malouin est un évènement incontournable. Têtes d’affiche, artistes pointus et récentes découvertes se partagent une affiche sur trois jours au Fort Saint-Père. Cette année le festival a mis la barre très haute. Star wax se devait d’y être.

Jeudi
Comme chaque année, pour la Route du Rock, il est impératif de scruter la météo prévue pour les trois jours. En effet le temps y est souvent capricieux, ce qui fait d’ailleurs tout le charme du festival. Cruel est le dilemme quand il s’agit de choisir ses affaires : poncho ou short, bottes ou tongues. La soirée débute sous un magnifique ciel bleu, joli trompe l’œil puisqu’à peine 20 minutes plus tôt un orage diluvien s’est abattu sur le festival. On prend donc les bottes, direction le camping où les places sont déjà très chères. La tente plantée à l’arrache entre deux Quechua, on s’engage dans le corridor boueux qui mène au site.

Le fort est à moitié rempli quand Kurt Vile & The Violators investissent la grande scène, l’ancien membre des War And Drugs livre un set Lo-fi teinté de folk de bonne facture, qui peine toutefois à mobiliser les foules. La communication avec le public est quasi inexistante et le bonhomme passe la moitié du concert caché derrière sa crinière bouclée. On a la forte impression que le gars est juste venu prendre son chèque. Dommage.

On file ensuite vers la scène des remparts, nouveau spot depuis quelques années qui permet d’offrir aux festivaliers des concerts quasiment en continu. Ce sont les new-yorkais de Real Estate qui jouent. Leurs pops songs, plutôt bien arrangées, nous réchauffent le cœur mais hélas pas le corps, malgré les quelques rayons de soleil qui percent.

Sur l’autre scène, le public commence à s’amonceler pour une des têtes d’affiche de la soirée. Véritable bombe rock garage, les Thee Oh Sees, en photo ci-dessous, font figurent de groupe culte pour tout une frange de fan de guitares foldingues et crasseuses. L’énergie déployée sur scène par le groupe de John Dwyer est tout bonnement hallucinante et le concert du jour ne dérogera pas à la règle malgré un nouveau line-up. Les morceaux s’enfilent à un rythme effréné pendant 45 minutes (trop court !!!). Les tubes garages se mêlent aux derniers morceaux du groupe à l’écriture plus pop démontrant ainsi le sens du songwriting de Sir Dwyer. Une prestation frénétique, furieuse et charismatique.

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Le temps de nous remettre de nos émotions que The Fat White Family investi la scène des Remparts. Les anglais confirment leur réputation bordélique sur scène. Ça jump, ça rock !! Le set cradingue à souhait surprend d’emblée par sa méchanceté contrôlée mais on se prend vite au jeu de ces sales gosses. Punk effrénée ou pop éraillée, tout y passe dans un maelström électrique foutraque à la limite de l’écoutable. Il est vrai que le son ne rend certainement pas hommage à leur prestation. On sort lessivé d’un final destructeur.

Caribou investit la scène quelques minutes après, le canadien Daniel V. Snaith présente ici son dernier album Our Love, qui poursuit le tournant électronique du précédent Swim. La prestation est correcte et le Fort St Père danse sur ses tubes imparables. Les dernières compositions ont gagné en énergie ce qu’elles ont perdu en intimisme. Les anciens morceaux du groupe qui laissaient paraître un songwriting assez complexe voir mathématique, sont noyés sous des effets électroniques pas toujours très heureux. On aime ou on n’aime pas. Il reste un concert pour terminer la soirée, mais lessivé dans le sens propre comme au figuré par une dernière averse monumentale, je quitte le site sans voir Darkside. Direction la tente, qui s’est transformée en hammam breton, humide et froid.

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Vendredi
Après un repos et une collation bien mérités dans les faubourgs de St Malo, retour au fort pour la deuxième journée à la programmation hallucinante. Le public ne s’y est pas trompé puisque la ce vendredi affichera complet pour les organisateurs (14000). Fait suffisamment rare à la Route du Rock pour être souligné. La journée débute avec le groupe Cheatah, on arrive hélas à la dernière chanson donc difficile de se faire une idée de leur indie-rock, le public est encore plus que clairsemé en cette fin d’après-midi.

Direction la grande scène, ou Anna Calvi se produit. Les organisateurs ont eu la bonne idée de parsemer le site de paille pour absorber l’eau qui avait transformée le site en piscine. Ce n’est plus la Route du Rock, mais la ferme du rock. Pendant ce temps la belle anglaise, à la voix rauque, enchaîne les tubes dans une dimension plus musclée et moins théâtrale que sur ces disques. Les morceaux passent l’épreuve du live haut la main, et nos inquiétudes de voir un set trop calme s’envole, la beauté de la demoiselle faisant le reste pour nous convaincre.

Sur la petite scène, Protomartyr dévoile un post-punk sans embarras. Lunette de soleil et blazzer classique, le charismatique chanteur nous la joue branleur non chaland. Le reste de ses compagnons en profitent pour accélérer le rythme, virant carrément punk par moment. Plus direct que sur galette, on commence à headbanger sévère.

Ce vendredi, on attendait également le retour des écossais de Slowdive. Groupe mythique de la scène shoegazing au début des années 1990, cousin éloigné de My Bloody Valentine. Les gusses vont s’employer pendant une heure à rendre jolie la noirceur. Les reformations de ses dernières années motivées par des raisons financières, ont été nombreuses et souvent ennuyantes. On était en droit de se poser des questions quant à leur réelle motivation. Les premiers morceaux vont nous rassurer. Le son massif et les voix magnifiques s’entrelacent dans une cathédrale bruitiste des plus raffinée. Les guitares font les montagnes russes et on en prend pleins les oreilles. Retour réussi.

Les 14000 festivaliers prennent place devant la grande scène pour le concert de la soirée, les bristolliens de Portishead font honneur à leur statut de groupe culte, en envoyant pendant près d’une heure et demi le best of de leur morceaux. Les visuels sont bien sentis et le set est ultra rodé. La voix de Beth Gibbons est toujours aussi magnifique, confirmant sa place au panthéon de ces chanteuses qui vous filent des frissons. Geoff Barrow se lâche et c’est toute la foule qui jubile. Le groupe n’était pas passé à la Route du Rock depuis 16 ans et on sent par leur présence scénique qu’ils sont contents d’être là. Ça tombe bien nous aussi. On aura même le droit à deux nouveaux morceaux qui préfigureront peut être un nouvel album. Des compositions qui poursuivent le travail beaucoup plus électronique de leur dernier album.

Il est 23h20 le concert est terminé, et les festivaliers se dirigent vers la scène des Remparts (ou quittent déjà le festival pour certains). Après le concert hypnotique et transcendantal des anglais, les programmateurs ont eu la bonne idée de faire jouer les américains de Metz (photo ci-dessous). On se prend le contraste en pleine tête. Véritable trublion garage punk, qui n’est évidemment pas sans rappeler Nirvana sur leurs morceaux les plus burnés. Ça gratte, c’est abrasif, ça braille et ça joue fort. Le batteur tape comme un ours sur ses futs façon Dave Grohl. Les titres de leurs premiers albums sont martelés comme des vilaines baffes. Une heure de folie monstrueuse dont le public aura bien du mal à se remettre. Une des méchantes claques du festival.

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Pas le temps de se remettre de ce set explosif, que les canadiens barjots de Liars débarquent sur la grande scène. Les allumés de Toronto se sont essayés à pas mal de style de musique au cours de leur carrière, des morceaux indie-rock du début, passant par le psychédélisme et plus récemment avec tubes technoïdes tribales bien alambiqués. Avec pour résultat de frôler le chef d’œuvre à chaque coup d’essai. Le chanteur Angus Andrew débarque sur scène avec une cagoule en laine sur la tête, ce qui n’est pas sans interpeler, et lance les bits d’un de leur dernier morceau. Le public d’abord décontenancé par ses sons d’extraterrestres, se lâchera au fil du concert sur les dernières compositions du groupe ultra dansantes, les anciens morceaux étant également passés à la moulinette techno. On pourra toujours regretter de ne pas entendre autant les morceaux ultras psychédéliques des premiers albums mais voilà, Liars (photo ci-dessous) est insaisissable. Et c’est ce qui en fait un groupe majeur, dont la prestation du jour ne fera que confirmer le statut. Explosif, viscéral et intransigeant. Les festivaliers bien secoués se lanceront même après leur set dans une chenille géante (apparemment prévue) au son des Antilles.

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On terminera la soirée avec les allemands de Moderat qui livreront un set de bonne facture, sans surprise par rapport aux albums (la faute à des spots vidéo ne laissant que peu de place à l’improvisation), mais d’une puissance et d’une délicatesse impressionnante. La voix d’Apparat est absolument magnifique en live et les infrabasses des deux acolytes de Modeselektor nous décollent bien la plèvre. Ils se fendront même de deux nouveaux morceaux dignes du groupe. Après ce concert, nous regagnerons nos pénates empruntant un véritable chemin de croix boueux, les pieds bousillés par les bottes, mais la tête dans les étoiles après une soirée au cru exceptionnel.

Samedi
Pour le dernier jour, on découvre douloureusement muscles ou tendons dont on ne soupçonnait pas encore l’existence. Le soleil est au rendez-vous mais le site est encore quelque peu détrempé. Lorsque l’on pénètre sur le site en fin d’après-midi les Américains de Perfect Pussy joue sur la scène des Remparts. Leur punk rock si séduisant sur disque n’a hélas pas du tout le même impact en live, on n’entend jamais la chanteuse sauf lorsqu’elle crie. Elle bouge mais sa tenue (un poil trop courte) la limite certainement dans ses gesticulations. Le reste du groupe se démène pourtant mais la sauce ne prend pas. Le set ne durera qu’une demi-heure et ça sera bien suffisant.

Le public assez clairsemé se dirige alors vers la grande scène pour le set de Mac Demarco (en photo ci-dessus, plus concert vidéo intégrale ci-dessous). Le canadien complètement zinzin verse avec ses acolytes dans la pop décalée appelé slacker-rock, cette musique de branleur fainéant adepte du pipi caca. Les zicos sont de bonne humeur et la transmettent au public. En ce début de dernière journée ou la fatigue se fait sentir, ce rayon de soleil est plus que le bienvenue. La voix est absolument douce et les tubes folk pop de ses deux albums s’enchaînent avec un talent pur. On ne se prend pas la tête sur scène. Mac se lance dans un slam épique clope au bec, boit de la bière, et s’offre même le luxe de changer une corde de sa gratte pendant qu’un autre membre du groupe pousse la chansonnette. Le concert est magique et drôle. Un des meilleurs de ce cru 2014.

Une petite heure d’attente et c’est l’étoile british qui débarque sur scène. Le nonchalant Baxter Dury, en photo ci-dessous, présent ce soir avec plusieurs morceaux de son futur album. Musique pop élégante et paroles piquantes sont la marque de fabrique de ce dandy. Le public est très (trop) calme et savoure l’instant. Le groupe se met au service du monsieur, les chœurs s’envolent, et les tubes cools s’enchainent. On assiste délicieusement à un bon moment de musique.

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Le cool n’est pas trop la tasse de thé des jeunes gens du groupe Toy. Le savant mélange de krautrock et de post punk insaisissable inonde le public de la scène des Remparts qui a du mal à pénétrer l’univers complexe des anglais. C’est bien mais un peu uniforme, on s’ennuierait presque. Gageons qu’ils sont encore jeunes et nous reviendront plus tranchant.

Sur la grande scène, le phénomène de ces derniers mois se présente devant une foule nettement plus compacte. Les anglais de Temples investissent le Fort St Père. Crinières bouclées et franges nous plongent tout droit dans les 60’s. Les chansons sont exécutées à merveille dans un chaudron de psychédélisme. La voix de James Edward Bagshaw est tout simplement magnifique. Le problème est que le revival psychédélique a déjà été vu chez les gars de Tame Impala il y a presque un an, on n’est donc pas réellement surpris même si le set reste redoutablement efficace.

S’en suivra une orgie d’énergie sur la scène des Remparts avec les français (les seuls que j’aurais vu du weekend !!!) du groupe Cheveu. Le groupe bordelais est maître dans l’art d’orchestrer le bordel. Punk, garage, indus et psychédélisme assortis à un chant parlé sont autant de styles savamment mélangés. Le dernier très bon album du groupe est passé en revue. Les compos sont survitaminées, le groupe déchainé et le public chaud comme la braise. Un véritable régal en cette fin de festival. On jettera toute nos forces dans cette furie bienveillante, avant de quitter sur les rotules (et oui on a plus 20 ans) le site. On zappe Jamie XX et Todd Terje, victimes de notre défaillance.

La Route du Rock version 2014 avait une programmation plus qu’alléchante sur le papier, et les concerts ont tenus en partie toutes leurs promesses. On retiendra les déchainés de Thee Oh Sees, la grâce de Portishead, la folie de Liars, le coup pied au cul de Metz et les le show délirant de Mac Demarco, en full HD intégrale ci-dessous. Coté programmation l’équipe du festival a bien cartonné, coté organisation c’était un peu moins bien. Pourquoi mettre des bracelets aux entrées une journée ? Le corridor impraticable a l’entrée du site était-il nécessaire alors que les autres années on circulait sur un chemin carrossé ? Le camping transformé an champ de boue était surpeuplé et on ne parle même pas de l’accès au parking, une véritable torture (et encore notre caisse n’a pas pris feu au contact de la paille comme ce pauvre malheureux le vendredi après-midi). Autant d‘exceptionnels mauvais points révélés cette année à cause de la pluie, qui elle n’était pas inhabituelle. Gageons que ces problèmes seront corrigés l’année prochaine pour ne pas entacher un festival qui cette année, musicalement parlant, a frôlé la perfection.

Texte par Sebastien Forveille / photos par Titouan Massé.