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AUTOMNE JAZZ 2018 / FREE, FUNKY ET ELECTRIQUE !

AUTOMNE JAZZ 2018 / FREE, FUNKY ET ELECTRIQUE !

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Qu’il soit campé par The Art Ensemble Of Chicago ou le Florian Pellissier Quintet, atomisé par les Britanniques de Get The Blessing et Szun Waves ou groovy en diable via les dernières sorties de Kamasi Washington et Brandon Coleman, cet automne jazz 2018 renvoie dos à dos les bavardages musicaux (un tic du genre) et autres points de vue sectaires (un travers du milieu), au profit de six disques vinyles évolutifs et ouverts.


The Art Ensemble Of Chicago / Les Stances à Sophie (Soul Jazz)
La bande originale du film « Les Stances à Sophie » de Moshé Mizrahi rappelle combien le cinéma et le jazz sont liés. Signé en 1970 par l’Art Ensemble Of Chicago au sortir d’une rencontre avec Brigitte Fontaine, cet album évoque aussi les vents de liberté incarnés par la Nouvelle Vague et le free jazz. D’autant que la formation de Lester Bowie joue ici son propre rôle, aux côtés des sublimes Bernadette Lafont et Bulle Ogier. Cette deuxième réédition du catalogue anglais Soul Jazz Records est soignée. Le très funky « Theme de Yoyo » chanté par Fontella Bass reste un modèle de groove. Les variations sur Monteverdi amplifient la dimension sonore. Et la rythmique du bien nommé « Theme Libre » ne laisse personne indemne. Si les enregistrements du bouillonnant collectif offriront par la suite des réussites musicales incontestables (notamment « Ancient To The Future »), cette session incandescente ne reste pas moins une borne du jazz contemporain.



Florian Pellissier Quintet / Bijou Voyou Caillou (Heavenly Sweetness)
Connu pour ses travaux avec Guts ou au travers de formations comme Cotonete ou Setenta, Florian Pellissier revient en quintet avec « Bijou Voyou Caillou ». Passé sous les radars de la rédaction à sa sortie au printemps, cet album prend sa source au Bénin et au Togo, terreaux africains pour les cultes syncrétiques antillais (vaudou, santeria…) et récents lieux de séjour du pianiste parisien. Epaulé par un ensemble prolixe, Florian Pellissier balance un « Coup de Foudre à Thessalonique » particulièrement soigné. Surprend en revisitant l’antienne « Colchiques Dans Les Prés ». Et enfonce le clou via « South Beach », thème ponctué de percussions endiablées. Attaché aux rencontres, le jazzman invite le lunaire Arthur H pour une short story dont il a le secret. Et l’interprète caribéen Anthony Joseph, via une déclamation aux confins de la dub poetry. À noter le final, qui prolonge l’évasion ambiante avec une reprise haletante du « Jazz Carnival » des Brésiliens d’Azymuth.



Get The Blessing / Bristopia (Kartel / Modulor)
Basé à Bristol, Get The Blessing mixe sans complexe les improvisations jazz au rock. Alternative salutaire à la fusion prédominante dans les 70’s, cette formation impose la notion de boucle, au profit d’une ligne esthétique singulière, qui tend vers le King Crimson épuré et mésestimé de « Three Of A Perfect Pair » ou vers les accords hypnotiques de Spain. Fondé par Jim Barr et Clive Deamer, soit la rythmique live de Portishead et Radiohead, Get The Blessing édite aujourd’hui « Bristopia », dont l’intitulé fait planer de sombres nuages sur la grande ville du sud-ouest de l’Angleterre. « If It Can It Will » ou « Cellophant » dispensent des tempos aussi roides que puissants. Et « Recorded For Training And Quality Purposes » se joue de l’espace et du temps. Une faille amplifiée par le caractère oppressant de la plage titulaire et ses guitares lacérées. Equilibré et parfois entêtant, « Bristopia » mixe audace et engagement, sans tomber dans la préciosité. Épatant.



Szun Waves / New Hymn To Freedom (The Leaf Label / Differ-Ant)
Lancé par Luke Abbott, un proche de James Holden, Jack Wyllie de Portico Quartet et le batteur Laurence Pike, Szun Waves offre avec « New Hymn To Freedom » un deuxième album studio surprenant, enregistré en une prise dans les conditions du direct. Une liberté de ton perceptible sur « High Szun » où la rythmique déroutante rivalise avec les nappes de synthétiseurs, ou avec « New Hymn To Freedom » et ses oscillations obsédantes. Pourtant le trio ne se contente pas d’explorer la matière sonore à des fins expérimentales. La plupart de ces sessions sont même particulièrement habitées. Les climats sont denses et les images fortes. L’elliptique « Constellation » instille une poésie expressionniste. Et le ravagé « Moon Runes » renvoie aux trames âpres de l’écrivain américain Cormac McCarthy. Parfois désolée mais souvent fascinante, la production de Szun Waves est à ce titre unique.



Kamasi Washington / Heaven and Earth (Young Turks Recordings)
Après un carton dans les charts jazz avec « The Epic », Kamasi Washington revient avec le double album « Heaven and Earth ». Entouré par un ensemble de cordes et de vents, un chœur ainsi qu’une formation à géométrie variable, le saxophoniste délivre son lot de plages lyriques (« Fists Of Fury » ou « The Space Travelers Lullaby ») et d’escapades dissonantes (l’attaque de « The Invincible Youth »). Mais ce sont les morceaux les plus funky (« The Psalmnist » ou « Street Fighter Mas ») qui suscitent l’adhésion. Un goût pour les sonorités urbaines qui n’a rien d’étonnant quand on connait les travaux du compositeur avec les rappeurs Kendrick Lamar ou Run The Jewels. Un tantinet long, « Heaven And Earth » agrège toutefois admirablement les derniers courants majeurs de la musique afro-américaine. À noter le Ep planqué dans la version CD. Il propose une version touchante du « Will You Love Me Tomorrow » de Carole King.



Brandon Coleman / Resistance (Brainfeeder)
Brandon Coleman (photo ci-dessous) n’est pas un débutant. Collaborateur auprès de figures aussi diverses que Mulatu Astatke ou Shuggie Otis, le claviériste signe son deuxième album chez Brainfeeder, le laboratoire sonique de Flying Lotus. Marqué par le rayonnement de la galaxie P-Funk et par Roger Troutman & Zapp, Brandon Coleman use de la talkbox de façon astucieuse. Il utilise notamment ce matériel singulier comme un instrument à part entière, tout en mouchant au passage les adeptes du gonflant (dans tous les sens du terme) logiciel auto-tune. « Live For Today » met au diapason avec son tempo catchy. « Giant Feelings » marque le pas avec sa basse pneumatique. Et des titres comme « Addiction », en duo avec Sheera, ou « Walk Free » imposent un fin mélodiste. Dans le giron du saxophoniste Kamasi Washington (avec qui il joue régulièrement) et surtout Thundercat, Brandon Coleman régénère un groove dansant et inspiré. Avec ce nouvel opus, il confirme également la bonne santé de la scène funk-jazz.
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Par Vincent Caffiaux