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INTERVIEW YAMAN OKUR

INTERVIEW YAMAN OKUR

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Yaman Okur est un personnage atypique dans le milieu du break dance, ou bboying. Autodidacte, il a fait de son handicap un style unique. Lorsqu’il n’est pas en tournée avec Madonna, il participe en tant que danseur ou chorégraphe à de nombreux spectacles. Récemment il a ajouté à son Cv sa première exposition de photographie, et la chorégraphie du spectacle musical Les 3 Mousquetaires. Jamais loin du bitume, il reste fidèle à l’esprit de battle. Retour sur deux décennies, ou presque, de danse.


Peux-tu nous parler de tes premier pas dans la danse ?
J’ai commencé la danse en 1997 après avoir vu la cassette VHS du film « Beat Street ». Mes premiers pas ont commencé à Cergy, dans la maison de quartier de ma cité, dans les petites salles puis, par la suite, à Châtelet, Place Carré.

Ton premier battle ?
A Bercy, en 1999 avec mon groupe, Wanted Posse.

Ton premier spectacle de danse ?
Mon premier spectacle c’était aussi à Paris. Il s’intitulait « La Vie Parisienne » d’Offenbach.

Il y a vingt ans il n’y avait pas d’Internet, peu de vidéos. Comment nourrissais-tu ta passion ?
C’était différent à l’époque. Si je voulais apprendre ou me nourrir, il fallait bouger. Et parfois bouger loin, jusqu’en Allemagne. À l’époque c’était le pays d’Europe le plus fort en termes de bboying ; donc fallait prendre le train. Bien sûr ça fraudait à mort mais pas le choix, c’était l’aventure. L’impression d’aller au bout du monde.

As-tu fais un ou plusieurs « pèlerinages » aux Usa ?
J’en ai fait plusieurs, en 2000 pour le Miami Pro Am puis à Los Angeles, pour le Freestyle Session. C’était la folie.

Quand et comment t’es venu ce style, ralentir tes phases et faire pas mal de combos en glissant ?
Ce style m’est venu parce que je ne pouvais pas, au début de ma carrière, utiliser les bases du bboying. J’avais des problèmes de genoux et les bases c’est beaucoup de flexions des genoux. Donc je ne pouvais pas. Alors j ai commencé à chercher d’autres manières d’utiliser le sol en étant en accord avec ma morphologie. C’était mal vu au départ parce que je n’utilisais pas toutes les bases, mais c’était important pour moi de me démarquer dès le début.


Tu as collaboré en 2008 et 2013 avec Madonna en tant que danseur et aussi chorégraphe. Y a-t-il eu un échange ? Et travailler avec une vedette américaine, réputée pour être exigeante, t’a-t-il ouvert de nouveaux horizons de création et ou de business ?
Travailler avec Madonna c’est d’abord apprendre. Elle a une culture artistique incroyable, du hip-hop à la pop en passant par la peinture, la sculpture, etc. J’ai beaucoup appris avec elle. Et j’ai rencontré les plus grands artistes. Je suis très vite devenu ami avec elle. Et avons partagé artistiquement beaucoup de choses. Elle a poussé aussi pour que je joue la comédie, chose que je fais aujourd’hui. Elle est exigeante à mort mais il faut ce qu’il faut pour bosser aux côtés d’une icône pareille.

Je te ressors un dossier. En 2011, lors de la finale de Circle Industry (vidéo ci-dessous), l’ambiance face à Top9 est un peu tendue, même bouillante. Que s’est-il passé ?
Top9 ouais. En finale j’étais avec Lamine, un bboy de ma génération. J’ai fait un move avant d’être traité de copieur et ça m’a mis hors de moi. Si il y a bien un truc que je ne fait pas c’est reprendre les moves d’autres bboys. À l’époque on se tapait dessus pour ça. Alors j ai commencé à leur dire, en plein passage, que quand j’ai commencé, ils se faisaient encore pipi dessus et qu’il fallait qu’ils se renseignent sur les moves fait bien avant, par les anciens. Mais en général je suis cool, faut pas me manquer de respect. À l’époque on n’hésitait pas à se rentrer dedans. Je viens de cette génération. C’est précieux les moves.


Le break se danse sur une musique up-tempo du type James Brown. C’est un rituel, certes. Mais ne penses-tu pas qu’il devrait y avoir, en battle, une évolution de la sélection des Djs ?
Ouais ! Certaines musiques pour breaker, je ne peux plus les entendre !! Carrément je ne pourrais même pas danser dessus, mais James Brown c’est toujours magique sa musique. Quoi qu’il arrive, il te fera swinguer d’une manière ou d’une autre. Apres il y a certains Djs qui prennent des risques avec des beats fait par eux-mêmes, comme Dj Nobunaga. Il a des putains d instrus. Quand il les joue tu as envie d’arracher le sol.

Quelles sont les différences entre le break, le popping et le locking ?
Le break se danse essentiellement au sol, sur des beats up-tempo. Le popping c’est essentiellement debout avec beaucoup de contractions musculaires au niveau du corps, d’où le mot pop. Le locking ça se danse aussi debout mais c’est essentiellement des roulés de poignet (whist roll), du pointing (pointé du doigt) et des jeux de jambes funky.

À qui doit-on l’invention du break ?
Ahh, alors l’ancêtre du break c’est la capoeira. Les esclaves masquaient leurs combats sous forme de jeux et de danses. Beaucoup de mouvements de break viennent de là. Après, son vrai début au break, c’est dans le Bronx à Nyc. La communauté portoricaine et les afros américains y sont pour beaucoup. C’est difficile de dater et de donner un nom mais le Rock Steady Crew et les New York City Breakers font partie des collectifs pionniers.

Il semblerait que le mot smurf soit une invention française, qu’en sais-tu ?
Le smurf si tu dis ça à un cainri, il va penser aux schtroumpfs. C’est une invention européenne mais alors d’où ça viens je ne sais pas. Mais ça se disait smurf pour le pop en France, avant que les ricains débarquent et qu’ils chamboulent tout.

Es-tu passé par la case JD school ?
Non je n y suis pas passé. Je n’ai jamais pris un cours, mais j’ai assisté à sa naissance quand Bruce, le fondateur, écrivais – dans une loge d’un spectacle dans lequel nous dansions ensemble – sur une feuille à propos d’un battle qui allait s’appeler « Le Juste Debout ». Il trouvait qu’il n’y avait pas assez de battles de danse debout. C’était le cas à l’époque.

Tu as également collaboré avec Loan. Sais-tu qu’elle a été en couverture du Star Wax 34, comme toi ?
C’était cool de collaborer avec elle. Loan a un univers super intéressant. Et non je ne savais pas, c’est cool de l’avoir mise en lumière.

Comment s’est passée la scénographie du clip « Drop Circle » de Loan ? La fin du clip ci-dessous est étrange…
Sur le clip elle voulait absolument que je danse, j ai accepté. C’était assez diffèrent de ce que j’avais l’habitude de faire. C’est créatif. Et si c’est étrange, c’est que ça marque. Moi j ai trouvé ça barré et bien.


Comment est née la chorégraphie avec Emilie Capel sur la musique de Insightful ? Vient-elle des danses hip-hop ?
Emilie est ma femme. Elle partage ma vie depuis dix ans. Elle est passée par la case bgirl. Puis elle a dévié sur la danse moderne et contemporaine. Cette vidéo est inspirée d’une histoire vraie, celle d’un pote qui a perdu sa femme. Il lui avait jamais dit qu’il l’aimait. C’était une sorte d’hommage à son histoire. Je l’ai vu danser avec une personne imaginaire après la mort de sa femme. Pour moi c’est sûr, il dansait avec elle. Et le voir faire cela m’a inspiré cette vidéo. La musique d’Insightful s’y prêtait parfaitement. Cette petite mélancolie qu’il y a dans le morceau est une source d’inspiration. Depuis qu’Insighful a vu cette vidéo, il m’a contacté et nous sommes devenus potes. Et je reçois en exclu toutes ses nouveautés, c’est plutôt cool.


Depuis peu tu as une nouvelle passion, la photographie. Quel a été le déclic ? Est-ce que la photo t’apporte quelque chose de différent ?
Oui la photo c’est nouveau ! Après avoir fait du mouvement sur scène dans la vidéo, je me suis amusé avec mon smartphone à figer du mouvement toujours en rapport avec la gravité ou avec ma danse. Puis je me suis acheté un petit appareil sympa pour pouvoir faire des photos de meilleure qualité. Voila : je ne me suis plus arrêté. J’avais, faut le dire, de bonnes inspirations, comme par exemple Little Shao (photographe réputé dans le milieu de la danse hip-hop, Ndlr), un putain de photographe. Et le street artiste JR que je connais aussi. La photo ça m’apporte tellement plus de possibilité, je peux utiliser la perspective et créer des visuels un peu ouf que je ne peux créer en danse, par exemple. C’est fou comment une image peut parler.

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Tu sembles sans limites tant que l’art peut s’exprimer. Tu m’as dit que tu te considères avant tout comme un artiste plutôt qu’un danseur hip-hop. Pourquoi avoir participé à Incroyable Talent en 2010 ? Cette étape est-elle une aide pour devenir chorégraphe ?
Oui. Je me dis ni photographe, ni danseur. J’aime l’art en général et j’essaye de m’en servir. Avec la danse c’est sûr, je viens de là. Incroyable Talent, c’était un moyen pour moi de montrer mon univers à la France. Faut savoir que c’est eux qui sont venus me chercher. J’ai refusé pendant longtemps mais j’ai fini par craquer en me disant que peut être je travaillerais beaucoup plus en France. À l’époque je travaillais sans cesse à l’étranger. C’est ce qui s’est passé. C’était juste un petit kiff. De la chorégraphie, j’en ai toujours fait avant. Ça m’a juste permis d’être reconnu un peu dans le pays.

Depuis 2010, tu enchaînes les projets en tant que chorégraphe. Tu présentes, à partir du 29 septembre 2016, les Trois Mousquetaires. Est-ce la première fois que le roman est adapté en spectacle de danse ? Ça va être un show 100% danse ou une comédie musicale ?
Oui beaucoup de chorégraphies, ici par là : Le Cirque du Soleil, pour Madonna, avec les sœurs Labèque (pianistes superstars, Ndlr) et là les 3 Mousquetaires. Oui, je crois que c’est la première fois, c’est un beau challenge. Ça sera une comédie musicale, oui. J’ai un casting super chaud avec de très bons danseurs, hip-hop et contemporains. Ça va être le feu…

Comment s’est passé le processus entre les musiques et le compositeur ? Les thèmes vont-ils être des musiques actuelles originales ?
Les musiques, il y a plusieurs compositions de différents artistes. Ça s’est fait bien avant que les profs viennent me chercher pour la chorégraphie. C’est une grosse machine, ils sont prêts bien à l’avance. Ça sera pop électro en terme de production, c est plutôt pas mal au niveau des instrus.

Comment ça se passe ? Le chorégraphe est-il en tournée avec la troupe ?
Non je ne serai pas en tournée avec eux. Quand le spectacle démarre, le show ne m’appartient plus. Il appartient aux artistes sur scène, mais je passerai les voir très souvent et veiller à ce que les chorés soient de qualité…

Didier Firmin AKA Dj Tijo Aimé affirme que les danses hip hop ont une touche et un savoir-faire à la française. Qu’en penses-tu ?
Didier a raison. La French Touch existe. Et ça dans toutes les formes d’art. En danse, en tout cas il y a une vraie identité à la française. C’est surement dû à la mixité de ses protagonistes.Et puis la France c’est la finesse, on est moins bourrin qu’ailleurs. Ça c’est sûr et certain.

As-tu encore le temps de danser avec Lamine ? Et dans des cercles de rue ?
J’ai le temps de danser, oui toujours. D’ailleurs je démarre une création avec mon groupe Freemindz, avec lequel on se produira le 31 mars, le 1er et 2 avril à La Villette. Lamine ouais, quand on se croise on échange toujours quelques moves en soirée. En cypher, en battle, ça dépend. Lui, d’ailleurs, fait de superbes vidéos. Allez checker son Facebook : Kreate Lamine.

Et les battles, c’est encore d’actualité ?
Ouais toujours : tant que je peux bouger je battle. Le dernier en date, j’étais avec Junior. On a fini en finale contre les coréens Pocket et Issue. Ils sont dans le top 5, nous ça faisais des mois que l’on ne s’était pas entraîné. Mais l’expérience a payé. On a perdu en finale. Mais tout le monde a vu qu’on était toujours très vif.

Pour finir, ta meilleure danseuse est-elle toujours ta femme ?
Il y a une danseuse avec qui je travaille en ce moment qui s’appelle Maelle Dufour, elle est très forte avec une superbe qualité de mouvement. J’aime bosser avec elle. Mais ma femme, c’est de loin la meilleure à mes yeux. Elle peut clairement tout faire : au sol, debout, accro, contemporain. Elle n’a pas de limites. Elle m’inspire beaucoup, c’est une grande créative et sa gestuelle est unique. C’est un vrai caméléon, je suis fan de tout ce qu’elle crée.

Interview par Supa Cosh… / Photos Yaman Okur