Starwax magazine

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INTERVIEW PIERRE ADERNE – RUA DAS PRETAS

INTERVIEW PIERRE ADERNE – RUA DAS PRETAS

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L’auteur, compositeur et interprète carioca Pierre Aderne est considéré pour ses talents de fin mélodiste. Influencé par la samba, il a travaillé avec des pointures de la trempe de Sara Tavares, Seu Jorge, Tim Maia ou bien encore Marco Valle. A l’occasion du numéro spécial consacré à Lisboa, full PDF dispo ici, ce portugais d’adoption ouvre les portes du Palais Rose. Rencontre avec le leader de Rua Das Pretas, un amoureux de fado, de littérature et de grands vins. Nous soulignons pour les producteurs et beatmakers, le contest de remix Star Wax x Rua Das Pretas x Niepoort du 10 février au 9 mars 2020, info cliquez ici.


Vos débuts dans la musique ?
À 18 ans, je passais mon temps à nager, quand j’ai entendu une chanson d’Os Paralamas Do Sucesso, “Vital E Sua Moto”. Et là boum…

Une journée idéale à Lisboa ?
C’est d’abord percevoir cette lumière unique. Puis marcher au bord du Tage le matin, parfois sans avoir dormi. Déjeuner de l’autre côté du fleuve, en prenant un verre de Casillero. Regarder Lisbonne depuis la rive gauche, puis rejoindre la cité afin d’aller boire un verre de vin de Niepoort du Douro… Et en fin de journée il faut aller à Graça ou à Alfama pour voir le soleil se coucher. De là il est bon de se diriger vers Tasca do Chico, un petit restaurant où est joué le fado. Puis aller à la meilleure soirée fado et y rester jusqu’au bout de la nuit. Voici un programme de 24 h.

Ce parcours est contemplatif. Il respire la saudade. Comment définir ce sentiment ?
La saudade c’est comme un bateau à la dérive, sans voiles et sans destination, sans port et sans baie… Comme un amour sans voix, sans yeux et sans oreilles… Lisbonne est-il un paradis pour les artistes ?
Lisbonne est un paradis pour les amoureux.

Lisbonne est-elle féminine ou masculine ?
Lisbonne est plus féminine.



Votre dernier album se nomme Rua Das Pretas (extrait ci-dessus). Pourquoi ?
Rua Das Pretas est le nom de la rue où j’étais domicilié, il y a quelques années, à Lisbonne. Lorsque je ne tournais pas, je postais des photos de proches, lors de réunions sur place, et le hastag était naturellement Rua Das Pretas. Mais les internautes ont pensé que Rua Das Pretas était un club de jazz… Alors j’ai décidé de faire de ces rassemblements privés une expérience communautaire. En fait Rua Das Pretas est devenu un creuset au sein duquel le Brésil, le Portugal, les îles du Cap-Vert, l’Angola et la Guinée-Bissau pouvaient se développer sur le même plan via la cuisine, la poésie… Le titre de l’album est significatif. Il résume bien ce que nous apprenons les uns des autres.

La photo qui illustre la pochette a-t-elle été prise dans cette rue ?
Non, la photo de l’album a été prise dans la rue Calçada do Combro. Elle descend du quartier de l’Estrela. C’est un chemin que j’empruntais lorsque je rentrais chez moi, tôt le matin. La porte symbolise l’accès à la maison, mais également l’accès aux chansons composées pour l’occasion.

Votre dernier enregistrement combine support digital et vin…
Je pense qu’écouter de la musique numérisée, c’est comme boire du vin mais sans bouteille. J’ai donc matérialisé le support en inscrivant un code de téléchargement sur le bouchon. Lorsque la bouteille est ouverte, la musique est là ! C’est un pur concept analogique. Ainsi, lorsque je débouche une bouteille, j’ai le sentiment de saisir un vinyle, pas un vin. Le but final est d’assembler des matières organiques…

Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’enregistrer votre premier Lp ?
Mon premier album a été enregistré en 1999. Mais je ne le sentais pas. Carlinhos Brown venait de sortir, deux semaines auparavant, un disque avec un concept similaire. La musique brésilienne traversait alors une période difficile. Je n’avais pas l’impression que ma production convenait. Dans la foulée, j’ai rencontré David Byrne. Il aimait ma musique. Je suis donc allé à New York afin de rencontrer les membres de son label Luaka Bop. Mais j’ai décidé de ne pas sortir l’album chez eux. À vrai dire, je ne le sentais pas très bien à l’époque. Et puis j’ai trouvé ce catalogue japonais, qui m’a invité à enregistrer le disque. Sur place, j’ai trouvé le respect. Ca a été le bon choix.

Votre disque « Aqua Doce » fait quant à lui référence à l’eau. Un élément récurrent dans le répertoire brésilien…
Le Brésil c’est d’abord la nature. Les rivières, les fleuves et l’océan sont nos parents.

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Quelles relations entretenez-vous avec Philippe Baden Powell ?
Philippe Baden Powell est comme mon petit frère. Nous nous sommes rencontrés il y a huit ans, à Rio. J’ai décidé d’enregistrer un album où je l’ai convié, ainsi que Melody Gardot. J’ai le sentiment que nous suivons de près l’histoire de la musique brésilienne. Il est très naïf, dans le bon sens du terme. C’est idéal pour écrire de belles chansons. Il est pianiste mais il sait également jouer de la guitare, avec la main droite de son père… Avec lui j’ai compris que pour bien jouer la bossa ou l’afro-samba, il fallait d’abord maîtriser la langue. C’est l’un des meilleurs musiciens que je connaisse car il respecte les mélodies. Quand je chante, il est discret. Et toutes les notes qu’il insère au piano épousent ma voix. Il est très respectueux. C’est Philippe Baden Powell…

Vous avez joué avec de nombreux musiciens de bossa nova. Avez-vous une anecdote ?
J’ai beaucoup d’histoires en stock, pas seulement avec le milieu de la bossa. Plus jeune, j’ai ainsi rencontré Tim Maia, un artiste très important. Je l’ai invité à composer une chanson consacrée à son équipe de football favorite : l’America. Il m’a dit qu’il serait au studio tel jour, à 6 heures du matin. J’y suis donc allé une demi-heure plus tôt, mais Tim était déjà là. Il m’a alors dit : « Tu dois être ici avant Tim parce que je ne suis pas là pour t’attendre… ».
Je lui ai rétorqué : « Oui, mais tu avais dis 6 heures. »
Et il a dit : « Quand Tim Maia vous donne rendez-vous, vous vous devez d’être là, quitte à dormir en studio. »
Pour l’histoire, le propriétaire des lieux m’avait bien prévenu : « Les micros coûtent très cher et Tim Maia est un artiste difficile. Attention à ne rien casser… »

Comment s’est déroulée la session ?
J’enregistrais, c’était très smooth, tout fonctionnait bien. Tim terminait la chanson, mais il manquait toutefois quelques notes… Et moi de lui préciser dans le retour : « C’est excellent mais, dans la deuxième partie, il y a un accord qui est un peu en retrait. » Je m’attendis à ce qu’il détruise le studio, les microphones Neumann et le reste du matériel ! Finalement il enregistra à nouveau. J’étais fier de moi. Je me sentais l’âme d’un grand producteur, comme Quincy Jones. Je lui ai donc intimé : « Tim, c’est génial, mais passons maintenant au refrain. J’ai besoin que tu fasses des harmonies sur la voix. » Et lui de me répondre cash : « Pensez-vous que Tim Maia soit un homme qui fasse des harmonies ? » Nous avons finalement passé un moment excellent. Il devait ensuite s’acheter une jeep militaire. Mais il ne conduisait pas… Personnellement le temps m’était compté : je devais aller chercher ma fille… Mais il ne m’a pas laissé le choix. Je l’ai donc reconduit chez lui à Rio de Janeiro…
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Vous sentez-vous brésilien ou expatrié ?
Rio de Janeiro coule dans mes veines. Même si cette ville est actuellement confrontée à des difficultés, elle ne mourra pas. Certes j’apprécie d’autres cultures. J’aime le Portugal, le fado et la littérature locale… mais je viens de Rio.

Seriez-vous prêt à travailler avec un Dj ou un beatmaker ?
Je suis intéressé par des travaux avec des artistes sensibles.

Trois musiciens importants et pourquoi ?
João Gilberto car il est comme l’océan, Tom Jobim car il incarne le ciel. Et Caetano Veloso, car il symbolise la terre.

Pourquoi terminez-vous votre concerts par cette formule : « Who let the dog out , who let the dog out ? »
Nous avons à Rio un mouvement culturel très dynamique, né dans les favelas. Il renouvelle le funk de manière vraiment intéressante. En fait il hérite du Miami sound, le tout mélangé avec les rythmes des baterias et l’univers des sambistes. Le phénomène est comparable, pour l’engouement, aux débuts de la bossa nova. Nous avons donc détourné les interjections utilisées par ces musiciens, et usé de slogans interrogatifs comme « Who Rua Das Pretas, Who Rua Das Pretas ? » ou « Who let the dog out, who let the dog out ? »

Au-delà du fado, vous êtes également influencé par la samba…
Lisbonne est devenue la capitale des musiques lusophones. Mélanger le fado, la samba ou la morna n’est pas un simple mix : c’est devenu ma mission. La musique que je compose s’inspire autant de Lisbonne et son cadre aux sept collines que de Rio De Janeiro.

Il existe un jour dédié à la samba. Le commémorez-vous ?
Je ne crois pas en ces rendez-vous du calendrier. La samba est d’abord une attitude.

Quelles différences opposent la samba et le fado ?
Quelque chose comme la joie…

Et jouez-vous la samba différemment selon que vous êtes à Lisbonne ou Rio ?
Je joue avec le Brésil au cœur. La samba vit en moi, au travers des musiques de Bethino et Cicero Mateus, et un titre comme « Viva O Samba. »

Certains estiment que le fado a été réinventé par António Variações…
Alors que d’autres prétendent qu’il est passé à la musique par accident… Je ne dirais pas ça de lui. C’est un grand artiste.

J’ai entendu dire que la Rua de São Bento est une artère lisboète où vit une grande partie des communautés lusophones. Est-ce vrai ?
Je ne suis pas d’accord. Chaque maison de Lisbonne est un berceau pour la culture lusophone.

Fréquentez-vous les bidonvilles de Lisbonne ?
Je les explore au travers d’auteurs comme Nelo, pour la part obscure du fado. Et via le Djairsound, pour la musique capverdienne.

Vos projets ?
Je crois au pouvoir des chansons et au mélange des cultures. Si cela vous intéresse, rejoignez-moi via www.ruadaspretas.com

Par Dj Ness / Photos par Cosh…