Starwax magazine

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archivesaoût-2013

INTERVIEW / MACHINEDRUM

INTERVIEW / MACHINEDRUM

Posté le

Travis Stewart, AKA Machinedrum, produit une fusion hybride de beats et de mélodies d’intensités et de style fluctuants depuis maintenant plus de dix ans. Flirtant avec le footwork et la jungle, son nouvel album « Vapor City » est à travers une métropole imaginaire. Nous avons réussi à le coincer un bref moment afin de parler des sources d’inspiration de son dernier opus, de ses voyages et de ses collaborations musicales.


Quand as-tu sorti ton premier disque exactement?
Eh bien, j’ai sorti des morceaux sur des net labels dans la seconde moitié des années 90 mais ma première vraie sortie était sous le nom de “Syndrone” en 2000 sur Merck.

Merck Records, de Miami…
Oui… Il a également été pressé sur vinyle par Djak-Up-Bitch, une sous division de Clone.

Il semble qu’il y ait un débat permanent dans la musique électronique sur la pertinence des noms de genres musicaux. Comment définis-tu ta musique?
Je laisse ça à d’autres, pour être honnête. Elle est essentiellement électronique… Mais en dehors de ça elle est assez ouverte à l’interprétation d’autres personnes. Tu sais, certains vont dire qu’une piste en particulier est du footwork, une autre te dira que c’est de la trap music, et une autre que c’est de la jungle… Personnellement, je dis: “c’est cool, appelez ça comme vous voulez…”. Je suis moins préoccupé par les noms de genre. Je laisse ça aux journalistes (rires).

C’est quand même nécessaire de qualifier la musique dans certaines situations…
Je ne sais pas, peut-être en effet si tu cherches une soirée en particulier, que les gens ont des attentes, mais c’est un tout autre monde, celui des soirées et des promoteurs… Dubwar, par exemple, était une grosse soirée à New-York qui a fait venir un paquet d’artistes dubstep de l’Angleterre aux Etats-Unis. A la base ils se sont concentrés sur le dubstep, mais ils ont ensuite réussi à se faire un nom par eux-même et ils ont pu se diversifier et y incorporer tous les types de musique électronique qui leur plaisaient. Donc c’est au cas par cas. En tant qu’artiste, il est parfois excitant d’expérimenter, de se dire: “Aujourd’hui je vais faire un morceau UK garage” ou “Aujourd’hui je vais enregistrer une chanson folk”… C’est une sorte de point de départ mais qui sait où est-ce que ça finira ensuite…

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Essayes-tu de transmettre un message personnel dans tes chansons ou est-ce généralement plus abstrait comme vision?
Cela dépend. Quelque fois je vais écrire une chanson parce que j’ai un sentiment précis et je vais éventuellement enregistrer quelques voix correspondants à ce sentiment et même ça, en soi, peut être plus abstrait qu’un songwriting pop conventionnel… Mais la plupart du temps la musique est une catharsis pour moi, un moyen de faire face, en particulier quand je voyage. J’essaie de trouver un réconfort dans l’écriture musicale. Quand je trouve un peu de temps c’est en quelque sorte une maison loin de la maison. C’est le rôle que la musique joue pour moi.

Une évasion…
Oui. Oublier mes problèmes et tout le reste…

“Vapor City” rassemble beaucoup d’expériences que tu as vécu dans différents endroits au fil des années. Peux-tu nous en dire plus à propos du thème de l’album?
L’album est basé sur un rêve récurrent que j’ai fait pendant presque un an. C’était une époque où je faisais plus de concerts et j’ai voyagé plus que dans tout le reste de ma vie… Je suis toujours sur ce même élan, à constamment bouger mais c’était un choc pour moi à cette époque, tous ces voyages. J’hésitais encore à rester à New-York, en même temps j’étais tombé amoureux de Berlin. C’est peut-être la combinaison de tout cela qui a déclenché ces rêves à propos d’une ville. J’allais dans cette ville qui m’était familière mais qui semblait être un mélange de l’ensemble de celles que j’avais visité, particulièrement New-York et Berlin. Cela m’est arrivé si souvent qu’il était logique que l’album soit basé là dessus.

Est-ce que tu ressens l’existence d’une “communauté globale” reliant les différents endroits que tu as visité, en terme de culture internet et de réseaux?
Oui, je suis toujours connecté aux gens avec qui je travaille par l’intermédiaire d’internet, bien sûr, mais j’ai l’impression que mon interaction sociale principale provient des voyages, du fait de voir les mêmes amis autour du monde, qui se réunissent, en quelque sorte. C’est presque comme d’aller sur ton lieu de travail, dans ces festivals et ces clubs, et de se retrouver: “Oh, Hey, tu es là aujourd’hui”… Avec tous ces voyages et un emploi du temps mouvementé, c’est assez agréable de voir des visages familiers partout autour du globe.

Le premier single de l’album, « Eyesdontlie », est accompagné d’une vidéo qui semble bien capturer le côté abstrait de l’album. Quelle était l’idée principale derrière celle-ci?
La vidéo a été réalisée par Weirdcore, avec qui je collabore depuis peu. Il a travaillé sur les visuels de Jets également. Il a été le premier à proposer un traitement de la vidéo qui semblait vraiment saisir le concept de “Vapor City”. Il voulait littéralement recréer un quartier (de Vapor City, ndlr). J’ai été tout de suite excité à l’idée de travailler avec lui et on a également collaboré sur les visuels du live à venir.

Impressionnant. La vidéo est assez dérangeante, honnêtement. On ne sait jamais si les bugs sont purement intentionnels, cela bouille réellement les sens, la façon dont tout change constamment…
Oui, c’est comme un rêve, ce qui est exactement l’ambiance que je recherchais… Tu ne sais pas exactement ce que tu vois, mais tu en as un aperçu flou et brumeux…

Le premier single est accompagné d’un remix très éclectique de Dj Shadow. Comment c’est arrivé?
Nous avons des amis communs à San Francisco, je suis entré en contact avec lui, et, un peu à l’aveuglette, je lui ai demandé: “Hey, est-ce que ça te dirait de remixer un de mes morceaux?”. Il m’a dit que c’était ok… J’ai pensé: “Waouh, c’était facile!” (rires). C’était une bonne surprise, bien sûr. C’est un mec super, on a eu l’occasion de passer du temps ensemble à quelques reprises.



C’était sympa de le retrouver dans un contexte électronique alors que la plupart des gens se souviennent de lui pour son background hip-hop…
Je pense que, même à l’époque où il a sorti ses premiers disques, il était déjà sur la brèche, repoussant les limites de ce que les gens attendaient de lui.

Récemment tu as posté sur internet deux courtes vidéos de toi en pleine répétition, jouant du synthétiseur et chantant avec un batteur. A quoi ressemblera ton nouveau live?
Nous allons jouer l’album live. J’ai toutes les pistes des tracks, donc je peux en extraire des parties et offrir au public différents mixes de chaque morceaux. Je joue également du clavier, je chante et je joue de la guitare. On ne la voyait pas sur la vidéo parce que je devais gérer la caméra (rires). Le batteur est Lane Barrington. J’ai tourné avec lui il y a sept ou huit ans. J’aime travailler avec lui. C’est un bon ami, il est vraiment passionné par la musique et comprend toutes les subtilités des beats. Nous sommes à la base tous deux opposés à l’idée d’ajouter de la batterie à la musique électronique, mais, cette fois-ci, nous jouons de la batterie en direct sur de la musique électronique (rires). Nous veillons donc à ne pas reproduire ce que nous n’aimons pas dans cette combinaison. Il a un background plutôt math-rock, il a donc vraiment l’habitude d’écouter les autres musiciens et de trouver sa place dans chaque morceau. Les trois jours de répétition que nous avons eu pour le moment étaient incroyables et je suis vraiment excité à l’idée de montrer ce live à tout le monde.

Quand vas-tu commencer à tourner dans cette configuration?
Cet automne, après la sortie de l’album. Je ferai une tourné mondiale.

En plus de ton propre travail solo, tu trouves également le temps de travailler avec d’autres artistes. Peux-tu nous en dire plus sur ces connexions et ces différents projets?
Nous sommes tous des amis proches et ces amitiés sont uniques en terme d’expériences et de communication. Je pense que nous partageons tous nos différentes expériences, c’est ça qui crée une amitié. C’est la même chose en studio. Nous nous connaissons depuis si longtemps que nous pouvons aller en studio et savoir quoi faire, sans avoir à se dire quoi que ce soit. C’est vraiment agréable d’avoir ce genre de communication par télépathie quand on collabore avec quelqu’un. Les différents milieux d’où nous venons font également une différence. Par exemple, Praveen (P. Sharma – fondateur du site « Percussion Lab » et la moitié du projet Sepalcure, ndlr) a un background plus ambiant, alors que Jimmy (J. Edgar, producteur Techno, moitié du duo Jets, ndlr) vient d’une culture plus dance music. Ainsi, le résultat des deux collaborations sera très différent, alors que la communication est similaire. Nous pouvons réaliser des choses plus vite, parce que nous nous connaissons bien. Il y a moins de disputes et discussions, car il y a une confiance déjà installée.

Tu as dit que tu préférais travailler dans le même studio que les musiciens avec qui tu collabores plutôt que d’échanger des pistes par mail… Tu penses que c’est nécessaire au niveau créatif?
Eh bien, il m’arrive encore d’échanger des trucs par mail quand c’est nécessaire, parce que bien souvent c’est la seule façon d’arriver à travailler sur des morceaux, compte tenu de la distance et du rythme dingue des voyages et du reste. Mais je pense qu’il y a quelque chose qui ne peut être finalisé en dehors du studio… Il y a une énergie qui émerge quand deux personnes de retrouvent dans la même pièce. Les décisions que tu prends, les choses que tu dis, la façon dont tu t’assois… Tout est différent quand quelqu’un d’autre est présent. Surtout quand il s’agit de quelqu’un que tu connais bien, quelqu’un que tu respectes musicalement et dont tu respectes le talent… C’est comme si, en étant en studio ensemble, chacun essayait de s’impressionner mutuellement, chacun est à son maximum. Alors que quand tu es isolé et que tu envois et reçois des pistes, tu ne penses pas vraiment à ça. Tu penses à la réaction de l’autre mais c’est moins littéral, moins “in your face”. Et en dehors de ça, il y a une vibe que tu crées qui n’existerait pas si la personne en question n’était pas en studio, juste à ce moment là avec toi, en chair et en os.

Comment est ce que tu assembles tes tracks? Est-ce que tu es plus hardware ou software?
J’ai toujours travaillé avec une configuration très simple… Pendant longtemps c’était par nécessité parce que je n’avais pas beaucoup d’argent. J’ai du travaillé selon mes moyens. J’ai toujours eu un équipement limité, un ordinateur, quelques contrôleurs midi. De temps en temps, je vais ajouter un synthé analogique ou un truc du genre, que je vais échantillonner, juste histoire de l’ajouter à ma librairie sonore. J’essaie de conserver le côté simple. Pendant très longtemps j’ai utilisé Impulse Tracker pour écrire des chansons, tu ne peux pas faire plus limité que ça (rires). C’était un sequencer en DOS… J’ai l’impression que les gens qui ont ces énormes studios, avec des tonnes de matériels externe et tous les derniers VST avec mise à jour constante de leurs logiciels, se perdent un peu la-dedans par rapport à la création… Certaines personnes peuvent le faire, bien sûr, et certains le font très bien, comme par exemple Richard Devine… Il m’impressionne par sa façon de tester en permanence de nouveaux équipements et de nouveaux logiciels, et à réussir à maintenir son propre son, très reconnaissable. Alors que moi, si j’avais autant d’options face à moi, je ne saurais pas par où commencer… Et j’ai l’impression que mes idées iraient dans tous les sens et qu’il serait plus difficile de “saisir le moment”. Alors, oui, la simplicité. Je vais dans ma collection de samples, je trouve un son intéressant et je pars de là. Je n’utiliserais peut-être même pas ce son là à la fin de la journée mais au moins cela permet de commencer quelque part. On puise juste dans un truc, on rentre dans une sorte de transe, on oublie qui l’on est et où l’on est à cet instant là, et on crée, simplement… Et l’on revient brusquement à la réalité après avoir travaillé quatre ou cinq heures.

Est-ce que tu dirais que ton intention, avec tes morceaux, est d’emmener les gens à cet endroit précis, dans cette sorte de zone abstraite?
Ce n’est pas nécessairement mon intention mais j’espère que ce résultat là est atteint (rires). J’espère que c’est ce que les auditeurs en retireront. Mais quand je m’assieds pour composer un morceau, c’est plus un voyage personnel, c’est un peu égoïste pour être honnête. J’essaie juste de faire quelque chose que j’ai envie d’entendre à ce moment là… Et si d’autres gens ont envie de l’écouter, c’est génial… Mais je suis seul juge à la fin de la journée.

Quand je t’ai vu jouer la première fois à Paris (au Trabendo), il y a quelques années, tu étais dans un trip plus lourd, plus electro-booty, plus proche de la musique de Jimmy Edgar… Est-ce un changement de direction conscient avec le temps?
Il y a une séparation entre ce que je fais en studio et ce que je joue en live ou en tant que Dj. Cela change tout le temps, je me base uniquement sur ce que j’écoute. Je pense que c’est cool d’avoir des side projects comme Jets et de pouvoir jouer une heure et demi de house, de techno et de musique orientée 4×4 que je ne joue pas habituellement en tant que Machinedrum… Même chose avec Sepalcure, dans une autre direction. Avoir l’opportunité de jouer des choses différentes, de toujours s’adapter….

Une bonne partie de ton travail, que ce soit des projets comme Dream Continuum, Jets ou Machinedrum, s’oriente vers des bpm de plus en plus élevés. Dirais-tu que tu as une obsession particulière pour les beats plus rapides?
C’est une histoire de uptempo/halftempo. Le territoire aux alentours de 150 à 170, voir 180 bpm… C’est un bon feeling parce que si tu vas trop vite pour les gens, tu peux instantanément lancer un morceau hip-hop qui est moitié moins rapide, genre 80 bpm, un truc pour calmer l’ambiance. Alors que si tu joues de la house, tu ne peux rien jouer qui soit moitié ou double tempo. Tu es un peu coincé dans les 120 bpm. C’est la même chose pour le dubstep, cette sensation half tempo est là mais ce n’est pas pareil. Il y a quelque chose de spécial avec les tempos plus élevés. La raison première pour laquelle j’ai commencé Machinedrum est que je voulais explorer cette relation entre le hip-hop et la jungle. Et maintenant j’ai l’impression de refaire la même chose mais, cette fois-ci, du point de vue du tempo jungle.

La boucle est bouclée alors…
Exactement.

Interview par Dj Seep / Photos par Andrew de Francesco