Starwax magazine

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newsmars-2020

INTERVIEW JOEY LE SOLDAT

INTERVIEW JOEY LE SOLDAT

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Depuis quelques années, le hip-hop connaît un renouveau salutaire en provenance d’Afrique de l’Ouest. Joey le Soldat en est le parfait représentant. Petit-fils de tirailleur, ce rappeur du Burkina Faso, le « pays des hommes intègres », a choisi la musique comme porte-voix de son engagement citoyen. Traitant de la situation catastrophique que vit la zone du Sahel, entre attaques terroristes, démission du pouvoir politique et exploitation des ressources par les pays européens et les multinationales, Joey le Soldat est en guerre contre l’injustice et représente les espoirs d’une jeunesse africaine délaissée.
Il est venu présenter son dernier Ep, « Faaso », à la Boule Noire (Paris 18ème), le vendredi 15 février dernier, accompagné par Mad Rey, plus connu pour ses sets house. Le flow percutant et singulier de Joey a rapidement conquis le public parisien. L’occasion pour Star Wax de rencontrer ces deux comparses au studio Red Lebanese, à Montreuil (93). A noter qu’il sera en première partie du concert de Lord Finesse (DITC) ce vendredi 13 mars à La Marbrerie.



Joey, tout d’abord si tu devais te présenter, en 3 mots ?
Joey Le Soldat – D’abord Soldat, par rapport à mon grand-père qui a été tirailleur. Ensuite l’engagement et les valeurs parce que le monde c’est un échange. Quand on vient en Europe, on échange, on partage des choses et on reçoit aussi. Ce ne sont pas les mêmes sociétés. Nous on arrive ici avec nos trucs qu’on sait, on vient ici et on échange avec des gens qui voient d’autres trucs.

Peux-tu nous raconter comment tu as commencé à rapper ?
JLS – J’ai commencé quand j’étais au lycée. Il y avait des activités culturelles au lycée de Ouagadougou et moi je suis monté sur scène, j’ai pris le micro, j’écrivais quelques couplets et j’ai rappé. Ainsi, de suite, j’ai formé un groupe avec des gars à moi du Burkina qui s’appelle Phénomène. Le groupe n’a pas marché donc j’ai continué tout seul. J’ai beaucoup bataillé dans les sound systems à Ouagadougou. C’était sound system sur sound system et il y a avait les battles clashs. J’ai été champion du Burkina en 2009, c’est ça qui m’a fait connaître. Ensuite, j’ai rencontré un rappeur au Burkina qui s’appelle Art Melody, qui travaillait déjà avec un label à Bordeaux. Après m’avoir vu aux clashs, il a voulu qu’on bosse sur un projet ensemble, on a fait une collaboration qui s’appelle Ougad’3000, sortie en 2012.

Quand tu as commencé, quels étaient tes thèmes de prédilection ?
JLS – On était engagés, surtout qu’au pays c’était une époque où il y a eu un journaliste qui s’est fait assassiné pour ses prises de position. Donc des morceaux engagés, des thèmes de société. C’est ainsi que mon premier album était tout un hommage à ce journaliste assassiné en 1998.

702-joey-madrey-DSC08250-300dpi Joey Le Soldat & Mad Rey – La Boule Noir, 2020. (c)

Il y a eu beaucoup de journalistes qui ont eu des problèmes au Burkina ?
JLS – Oui, au Burkina, on a eu un pouvoir qui était, enfin qu’on appelait un pouvoir « démocratique » mais qui n’était pas du tout ça, tu vois. Ca arrivait de se faire tuer pour ses prises de position à l’époque.

Mad Rey – Et ils appellent ça démocratie ? (rires)

JLS – C’est la nouvelle démocratie (rires). Le truc qui n’a jamais marché et on est encore au taquet dessus. La démocratie comme ça, ça ne marchera jamais. C’est quoi ce truc ? La démocratie, de la manière dont les gens en parlent et comment ils l’appliquent, ça fait deux. Donc, du coup, pour moi ça n’existe pas vraiment pour l’instant. C’est juste un mot mais faut passer à l’action. Un président qui dure pendant 27 ou 30 ans, est-ce de la démocratie..?! Un président qui arrive par les armes, peut-on dire que c’est un président démocrate…?! Tu vois, c’est un peu bizarre pour moi. C’est bien de parler de démocratie mais c’est encore mieux de l’appliquer.

Par rapport aux origines de ton rap, quels sont les artistes qui t’ont inspirés, notamment dans le hip-hop ?
On reconnaît un flow à la Roots Manuva…

JLS – (Rires) Oui je crois que ce n’est pas la première fois qu’on me dit ça. Moi au début j’écoutais beaucoup de hip-hop. J’ai commencé par le rap américain, Wu Tang, Mobb Deep, KRS-One, 2-Pac, Biggy. Après NTM, IAM… Et en Afrique, on écoutait PBS (Positive Black Soul) et Daara J, du Sénégal. Moi je m’inspire aussi beaucoup de la musique traditionnelle de chez moi, le warba.

Et en ce moment, qu’est-ce que tu écoutes le plus ?
JLS – J’écoute beaucoup de choses. Je n’ai jamais décroché du hip-hop old school que j’écoutais à l’époque. J’écoute aussi des gens qui ont su se renouveler, comme Roots Manuva, Youssoupha, Sarkodie du Ghana.

Tu rappes sur des morceaux très électroniques, avec des instrus parfois house, trap. Comment définirais-tu ton style, ta musique ?
JLS – A la base, j’ai commencé le rap avec des prods assez années 80, tu vois, avec des samples africains. Ca c’est la base pour moi. Parce que je n’ai pas voulu me dire que je faisais le puriste, que je reste que sur du boom bap. Je suis allé chercher dans ma musique aussi, et je suis allé vers l’électro, sur des prods grime. Après je chante beaucoup, j’ai beaucoup d’airs dans ma musique, des chansons inspirés du terroir de chez nous.
MR – C’est hybride quoi.



Quels sont les principaux messages portés dans ton nouvel Ep, « Faaso » ?
JLS – La direction de cet Ep, c’était de rendre hommage à mon pays qui traverse une situation difficile en ce moment, avec les attaques terroristes et tout. C’est pour ça d’ailleurs que je l’ai baptisé « Faaso » qui veut dire en Dioula « la terre de nos ancêtres ». Pour stimuler un peu les gens à rester sur leurs gardes et ne pas plonger dans la déception totale, car ça ne profitera qu’à l’ennemi. Aussi pour interpeller les dirigeants à vraiment se bouger le cul quoi. Parce que tous les jours on entend qu’il y a des tueries mais il n’y a rien qui est fait. Ils font juste décorer les gens qui se sont fait tuer, à titre posthume.
C’est un album qui dénonce tout ça, tu vois. C’est un album qui parle du Congo aussi. Depuis que je suis tout petit, le Congo a des problèmes, il n’a jamais arrêté d’avoir des problèmes, des guerres. En pensant en même temps à qui s’est sacrifié pour le Congo, je parle de Patrice Lumumba qui a donné sa vie pour ce pays, pour qu’aujourd’hui le Congo reste toujours à son niveau. C’est pour ça que j’ai voulu faire le morceau « J’ai mal au Congo, de Ouagadougou jusqu’à Goma ». Après il y a des morceaux qui encouragent la jeunesse à plus de combativité et d’autres plus personnels, genre « M’yaamdab » (« Selon mes convictions »). Parce que j’ai des prises de position alors que certains ne sont pas d’accord au pays, certains médias bloquent un peu quand t’arrives avec certains morceaux. C’est pour ça que j’ai fait ce morceau. Pour dire que je continuerai d’avancer selon mes convictions, peu importe.



Quel lien entretiens-tu avec le Congo ? T’as de la famille là-bas ?
JLS – Non je n’ai pas de famille là-bas. C’est juste un pays où j’ai aimé l’histoire de Lumumba et j’ai voulu dire qu’il ne suffit pas d’être au Burkina et se dire qu’on se suffit dans son pays, il faut penser aux autres pays aussi qui traversent des situations difficiles parce que ça peut arriver aussi dans ton pays. Donc à partir de ce moment là, le truc il n’est pas limité. J’ai dit « J’ai mal au Congo » mais j’aurais pû dire j’ai mal à Montreuil… (rires).

Quel est ton titre préféré ?
JLS – C’est « Bol mam », ça veut dire « Appelle-moi soldat », machine de guerre. C’est un peu ego trip ah ah. Là où je dis : « Les moutons marchent ensemble mais n’ont pas le même prix ».

MR – y’a un clip démo sur YouTube, mais il n’est pas totalement clipé.

Par qui ont été réalisés tes clips ?
JLS – « J’ai mal au Congo » c’est Adama qui l’a réalisé et « M’yaamdab » c’est Bastien Papillier.

Comment les as-tu rencontrés ?
JLS – A la base Bastien était au Burkina, il vivait là-bas, on s’est rencontré bien avant l’Ep dans les concerts, les soirées. Je savais qu’il faisait de la vidéo. C’est la première fois qu’on réussit à faire une vidéo ensemble puisqu’à chaque fois, il m’accrochait au pays pour qu’on fasse une vidéo. On a traîné plus de six ans avant de faire une vidéo ensemble. Et Adama, je l’ai rencontré en France quand j’étais au MaMA Festival, lors de mon concert à la Cigale. Il était venu avec Arte, pour le reportage Trax (sorti en 2017).

Peux-tu nous parler un peu du morceau « M’maam » ?
JLS – C’est un morceau de mon dernier album « Barka », sorti chez Tentacule Records un label basé à Bordeaux. Il est dédié d’abord à ma mère et à toutes les mères. J’y traduis une conversation qu’il y a eu entre ma mère et moi. Elle me donnait des conseils, elle me disait des tas de trucs sur la vie, comment faire, faut faire çi, faut pas faire ça. Moi j’ai écouté et c’est devenu un morceau. Pour montrer l’importance des mamans aussi dans le combat.

Est-ce qu’il faut y voir également un parallèle avec la terre mère ?
JLS – Oui il y a un lien avec la mère nourricière qui plante des graines.

Comment s’est passée la rencontre avec Quentin alias Mad Rey ?
JLS – C’est passé par un pote qui s’appelle Behzad, un Dj techno qui est à Marseille maintenant. C’est lui la première personne lors de ma dernière tournée en France qui m’a fait découvrir les prods de Mad Rey et moi j’ai kiffé direct. Du coup il s’est occupé de nous mettre en lien. Après on a échangé sur Internet, et on s’est rencontré physiquement il y a juste une semaine ! Mais ça fait deux ans qu’on travaillait à distance.

C’est Behzad de Behzad et Amarou ?
MR – Oui, ils ne tournent plus maintenant mais avant oui ils étaient en binôme.

Et toi Mad Rey, tu n’es jamais allé au Burkina ?
MR – On devait y aller avec mon associé Pablo et un autre pote pour faire des ateliers là-bas, et moi j’avais prévu de faire la connexion avec Joey. L’association qui s’occupait de ses ateliers les a annulés donc on n’a pas pu partir. C’était une résidence artistique pour faire de la peinture, et un peu tout ce qu’on voulait. 3 jours par semaine il fallait travailler avec des enfants. C’était un truc assez cool mais je ne sais pas pourquoi ça n’a pas fonctionné.

Après 2 ans d’échanges virtuels, ça devait être sympa votre rencontre à tous les deux !
JLS – Ouais et ce n’est pas fini !

MR – Ouais ça fait plaisir ! Quand j’étais au studio de Behzad, il m’a montré les sons de Joey et j’ai vraiment pris ma claque. A ce moment là j’étais à donf dans les prods anglaises et je sentais que c’était rare que des rappeurs kickent ça. Des prods même pas grime, vraiment bien, des belles prods. Pour moi Red Rum, le mec qui produisait ses prods, a vraiment fait le taf !

JLS – Il y en avait deux qui bossaient les prods, lui et Dj Form.

MR – Ils ont bossé des prods chanmé. Des mix trap, électro, grime, presque techno et en même temps hip-hop à l’ancienne. Ils ont su faire le mélange ces mecs là. Pour Joey je trouvais que c’était l’alchimie parfaite musicalement, du coup j’ai pris ma claque. Après le message aussi, tout ce qu’il y a de politique derrière. A un moment tu te dis pourquoi ces mecs on les entend en Afrique et pas en Europe ? J’ai la chance de bosser avec des potes qui font du rap chanmé, qu’ont sorti beaucoup de trucs depuis 5 ans (ceux de la première partie du concert de Joey à la Boule Noire). Ils ont vécu longtemps à Hong Kong, ils font du rap plutôt cainri, ils sont allés plusieurs fois à Atlanta, ils ont des connexions avec des mecs de là-bas qui font de la trap. En même temps, les textes sont hyper intelligents, ça fait la diff’. En plus sans prétention.

Mad Rey, avant de travailler avec Joey, est-ce que tu faisais déjà du hip-hop ?
MR – J’ai toujours fait du hip-hop mais j’ai été reconnu sur la scène house puisque j’ai sorti en 2014 mes premiers maxis de house. J’ai eu de la chance, je faisais du live, sur analogique en plus. Avant même de faire de l’électro, j’ai toujours produit du hip-hop. J’ai collaboré avec quelques artistes, Guizmo en particulier, à l’ancienne. J’ai fait deux prods sur son premier album. Je ne me suis jamais placé, je ne me suis jamais mis dans les circuits, les soirées. Je n’ai pas cherché, j’avais d’autres projets, d’autres envies. Je ne me suis jamais trouvé, je ne me trouverai jamais. J’explore tous les styles. Je produis très vite, tout le temps. Je ne me suis jamais arrêté sur quelque chose, et ça ne s’arrêtera jamais. Je cherche toujours à mélanger les sons. Aujourd’hui j’essaye de mélanger la house et la trap, pour m’amuser. Du coup, pour en venir à ce projet là avec Joey, là j’ai monté mon studio- label, ici, à Montreuil. Et j’ai produit sur l’album de Joey. J’ai aussi bossé avec un rappeur brésilien qui s’appelle Adriano Bico, pas très connu. J’ai commencé à faire le studio il y a un an et demi, à bosser vraiment avec des gens, et c’est difficile à défendre depuis que j’ai cartonné en house. Je ne fais même pas de la techno ni de l’expérimental, je suis reconnu sur la scène house, french touch. Je kiffe la house, c’est mon style de prédilection. J’ai grandi avec Dj Cam comme avec les Daft Punk tu vois. J’ai eu aussi de la chance d’avoir des parents éduqués niveau musique. Mais c’est vrai que c’est difficile de défendre le projet avec Joey, trap, même pas boom bap, dans mon domaine, surtout que je ne suis pas adepte de la promotion ni de la com’. Je suis très scred, très timide. Si je place avec quelqu’un de connu style Lomepal, ça passe, ou Oxmo, avec un ancien. Mais là c’est rien de tout ça, c’est Joey Le Soldat du Burkina, vachement plus deep, d’autant plus difficile à défendre. Ca ne s’inscrit pas dans l’industrie musicale, ça s’inscrit dans l’art. C’est ce qui compte pour moi, on est là pour faire de l’art, engagé ou pas, mais de l’art tu vois.

SC – Ca c’est un truc très français, on ne peut pas comprendre que le mec fasse différentes choses. Le délire, je ne sais pas, de mélanger du reggae et de la techno, ça tu le verras pas chez nous. Par contre aux States, ils en ont rien à foutre, ils y vont.

MR – Ou même à l’anglaise en fait. A Londres, y’a cette culture du mélange, elle est là depuis toujours. Je suis allé plusieurs fois à Londres, dans des sound systems, en soirées, et c’est un délire ! Tu te dis que c’est là, à 2h, mais y’a une barrière, y’a un mur. Ici, y’a les mecs qui font de la trap en bas des halls, qui vendent du shit, qui ne parlent que de ça. Y’a les mecs qui font du rap de « blanc », ils font les festivals, ils se mettent bien. Y’a les chanteurs de pop, ok. Les Djs house, techno, et ciao c’est fini.

C’est presque mal vu chez nous…
MR – Ouais si tu fais ça « Ah il fait ça..?! Vas-y rien à voir, c’est pété ». Mais au Rex par exemple, je vais les caler les sons de trap. C’est en train de se faire en ce moment, la moutarde monte depuis deux ans, tout doucement. Dans le game de producteurs et des Djs, ça se mélange de tous les côtés, dans tous les sens. Que ce soit des mecs comme Folamour ou Brodinsky il fait de la trap maintenant, il est à Atlanta, il fait sa connexion. Ca c’est chanmmé. Tous les producteurs à Paris, en France, ils savent. Ce n’est pas cloitré. Quand moi je défends Joey, je vois les gens de mon game, ils font la même merde que moi qui suis Dj, ils sont à donf. C’est juste le public, la masse, il faut leur mettre les trucs lentement. Moi je l’ai cette culture, j’ai même été batteur rock, on fait tous 1000 trucs. Je faisais des graffs, je sortais dans des soirées dubstep, ensuite j’allais traîner avec des mecs en bas des tours où ça écoute que de sons de rap. On allait au Rex écouter Mister G, tu vas à Londres t’entends des trucs, tu vas à Marseille t’entends Jul. Jul c’est chanmé, c’est un des meilleurs rappeurs français.

Ah tu serais donc un des défenseurs de la couv’ de Trax ?
MR – Non je m’en bats les couilles de Trax, ils font juste de la vente. Mais au moins, ils tentent des trucs. Je trouve ça lourd. Jul je kiffe. J’ai surtout écouté ses freestyles sur Skyrock et c’est là que tu découvres le truc. Parce que quand il freestyle, c’est un vrai kickeur. C’est le rappeur français. Le mec il va faire des freestyles de 30 min où il parle vraiment de la vie. C’est ça aussi. Jul en plus c’est un genious, le mec il fait ses prods électro. Son style est inclassable. A l’époque de Dj Krush au Japon, tout le monde a dit « le mec il arrive avec le boom bap de New York » mais il a fait du Krush. Tu disais pas « il fait du hip-hop ou de la techno », il a inventé son son. Comme Massive Attack a inventé le trip hop. Les mecs à l’époque ils devaient se faire critiquer de partout. Mais bon, on part dans tous les sens là… (rires)

On a quand même réussi à faire un parallèle entre Jul et Krush… Et toi Joey, as-tu déjà tenté le beatmaking ?
JLS – Non je n’ai jamais essayé. Je préfère respecter le taf de chacun, et je trouve que mon travail est au micro.

Il paraît que t’as travaillé avec une femme ingé-son ?
JLS – Oui Mathilde, c’est une Française qui était au Burkina à ce moment là, qui travaille dans un grand studio. Y’a eu la connexion et c’est elle qui a enregistré l’album, qui a envoyé les pistes à Mad Rey.

Comment vois-tu le lien entre la musique et l’engagement citoyen ?
JLS – La musique permet de faire passer le message, surtout le rap. Pour moi c’est le meilleur canal pour exprimer son point de vue. Avec l’emballage, la prod, la façon de l’envoyer aux gens, moi je trouve que la musique c’est ce qu’il faut pour pouvoir exposer l’engagement. Ou faire entendre ça, le diffuser. Sinon ce ne sont que des discours creux. Quand c’est en musique, les gens écoutent plus. C’est comme ça que mon deuxième album, « Burkin Bâ« , sorti en 2014 pendant l’insurrection du Burkina Faso, les gens chantaient mes morceaux pendant les manifs. Après les politiciens faisaient leurs discours mais les gens n’ont pas choisi ça, ils ont choisi la musique. Ca leur donnait de la force.

Penses-tu que la musique diffuse le message plus facilement, plus rapidement que la littérature par exemple ?
JLS – Oui bien sûr, il y a aussi la littérature, le théâtre, y’a un tas de choses. Mais il faut trouver la meilleure manière d’exposer le message aux gens, de l’expliquer. Et pour moi la musique est le meilleur moyen pour que les gens écoutent vraiment. La musique captive, puis les gens écoutent les paroles. La vidéo aussi.

D’ailleurs dans ton clip « J’ai mal au Congo », y’a une image hyper-forte, c’est les gens qui mangent de la terre… Et ce n’est pas pour le style...
JLS – Non, ce n’est pas pour le style. C’est pour montrer que ça existe réellement. Les gens mangent de la terre en Afrique, pour se nourrir.

Le Burkina et les pays voisins (Mali, Niger) sont enlisés dans un conflit sans fin, confrontés à des attaques djihadistes qui ont fait près de 2600 morts depuis 2015 (dont 1800 en 2019). Les groupes armés tiennent la région, ces derniers mois, voient le nombre de morts exploser, et les armées ne réussissent pas à protéger les populations. Peux-tu nous donner ta vision de la situation ?
JLS – Les armées n’ont pas assez de moyens pour protéger la population. C’est une question d’armement, d’organisation. Et aussi il faudrait que les 3 pays s’entendent, se mettent ensemble pour lutter contre ce mal. Parce que pour l’instant, chaque pays se défend comme il peut. Chaque pays est de son côté, ils n’ont pas assez de force. Pour moi, la solution c’est que le Mali, le Burkina, le Niger se mettent vraiment ensemble, et ça ira mieux. Pour l’instant on assiste à des groupes armés qui viennent du Mali qui attaquent le Burkina, ou qui viennent du Burkina et qui attaquent le Niger puis qui attaquent le Mali. Donc pourquoi ces trois pays ne s’unissent pas pour essayer d’échanger et trouver une bonne solution ? Si on arrivait à réunir ces armées, ça fera une plus grande force.

La France mobilise depuis 2014 quelque 4 500 soldats dans cinq pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad) dans le cadre de son opération Barkhane de lutte contre les groupes djihadistes présents dans la région (G5 Sahel)…
JLS – Non pour l’instant y’a rien, le Tchad n’est pas lié au Burkina ni au Mali, ni au Niger, ni dans cette guerre. Aucun pays n’est lié. Y’a jamais eu d’opération commune depuis que cette crise a commencé. C’est des pays qui se défendent chacun de leur côté. C’est comme le G5 Sahel, ça ne sert à rien ! Combien de fois ils se sont fait niquer leur base par les terroristes ? Et même cette année ils ont reconnu que leur stratégie n’était pas adaptée pour cette guerre. Faut oublier le G5 Sahel. Faut que les pays se regroupent vraiment. Le Mali, le Niger. Faut qu’on compte que sur nous même. Par exemple, la présence de l’armée française. Je préfère que nos armées comptent d’abord sur elles-mêmes.

Paris a déployé 600 soldats supplémentaires, en tout 5100 hommes sur la zone des 3 frontières (Burkina, Mali, Niger). Quel est le rôle de la France dans tout ça selon toi ?
JLS – La France c’est par rapport à ses colonies. Elle a toujours été présente en Afrique, dans ses colonies. Ce n’est jamais fini. Dans cette zone, elle protège les mines d’or. Les intérêts politiques pour l’instant, moi je ne vois pas. Je vois que des burkinabés qui se font quadriller et les intérêts de la France. Il faut toujours faire la part des choses entre le peuple et la politique. Pas de confusion à ce niveau. C’est la France qui est censée avoir de l’armement assez lourd pour combattre ça. Mais pour l’instant y’a rien.

Ils ne sont pas en train de former les soldats burkinabés ?
JLS – Non. Les soldats vont tous les jours se faire tuer.

Comment les peuples peuvent se défendre ?
JLS – Il faut apprendre à s’unir, nous en Afrique. A un moment c’est bien beau de compter sur la France, mais il faut compter sur nous aussi. Ca manque d’unité, on est dispersés. Et du coup ils sont obligés de crier à l’aide à la France tout le temps. Voilà, moi je pense que depuis plus de 60 ans d’indépendance, on aurait quand même pu créer une armée forte, une armée africaine. Pour nous aider dans cette crise. Et cette crise elle a commencé depuis l’assassinat de Khadafi. On a tué Khadafi, on a donné des armes à des gens qui avaient des idées derrière la tête. Ils ont créé cette merde. Et on sait qui est venu déloger Khadafi, c’est Sarkozy. Il a foutu toute l’Afrique dans la merde. Il est venu buter le mec qui luttait vraiment contre le terrorisme.

Cette année on a vu beaucoup de peuples se révolter, l’Algérie, le Chili, le Liban, Hong Kong… Est-ce que tu vois des traits communs dans toutes ces luttes ?
JLS – Oui il y a toujours des traits communs dans ces luttes. Il y a toujours un peuple opprimé contre ceux qui oppriment. C’est comme ça partout, c’est de cause à effet. La politique ces dernières années prend des tournures bizarres. C’est normal que les peuples réagissent. Tout est lié.

Alors qu’en plus on n’en parle pas tant que ça dans les médias. En Algérie par exemple on n’en parle pas alors qu’ils sont des millions dans les rues.
MD – Ouais même les attaques terroristes en Afrique, on en parle très peu. Il y a des soucis d’information.
JLS – Et de désinformation aussi… On déforme l’information.

Un de tes titres « L’hivernage » rend hommage au travail des agriculteurs. Y’a des ethnies de cultivateurs, y’a des ethnies d’éleveurs qui se disputent des terres, qui deviennent de plus en plus rares avec le réchauffement climatique. Comment résoudre ce dilemme ?
JLS – A la base, j’ai fait ce morceau pour rendre hommage aux agriculteurs parce que moi j’ai fait de l’agriculture avec mon père quand j’étais petit. On a cultivé du mil, du maïs, des tas de trucs. J’ai vu comment ça se passe. Ces gens là souffrent. L’Etat laisse les paysans se débrouiller eux-mêmes. Et après on vient parler d’autosuffisance alimentaire..?! Si y’a pas de paysans, d’agriculteurs, d’éleveurs, y’a pas de bouffe en fait. Le but du morceau était donc d’attirer l’attention sur ces gens. Au Burkina, il y a 80% sur l’agriculture et en même temps c’est un secteur qui est très délaissé. Y’a pas de soutien. Ce sont des gens qui s’endettent. C’est eux qui nourrissent le pays. Au Burkina, je suis l’ambassadeur de la marche contre Monsanto, contre les produits chimiques qui détruisent les terres, les graines qu’ils veulent changer en graines OGM. A travers la musique, je milite avec les paysans au Burkina, d’où l’importance de ce morceau. Le morceau parle du retour à la terre. Par exemple au Burkina, avant il y avait beaucoup de coton, et ensuite il y a eu l’or donc le coton a été délaissé, tout le monde s’est mis sur l’exploitation de l’or. Y’a plus de coton, on a perdu cette place. Alors que l’or ça ne va pas durer. Ce sont des entreprises étrangères qui viennent s’installer, qui grattent la terre. Une fois que c’est fini, qu’il n’y a plus d’or, ils laissent la terre comme ça, ils n’arrangent rien. Ils laissent des grands trous, des produits chimiques (pour laver l’or), on peut plus rien faire dessus. Ensuite c’est convoyé par Air France. Face à ces grands groupes, il y a la population qui essaye aussi de trouver l’or, c’est une forme de résistance.

Peux-tu nous parler des scènes locales en Afrique ?
JLS – Ouais ça bouillonne en ce moment en Afrique sur les musiques actuelles. Beaucoup de nouveaux trucs côté rap : au Mali, nouvelle génération avec IbaOne, au Sénégal Nix. Au Burkina il y a une grosse scène hip-hop, beaucoup de festivals. African Bass Music. MR – En Afrique du Sud, il y a un nouveau truc aussi c’est le qgom, un peu techno, dance actuelle ultra particulière, très dark. C’est un délire. Son avec un synthé, une note qui ne bouge pas et par-dessus un beat. Nouvelle trouvaille rythmique improbable.

Pour évoquer ton dernier concert à la Boule Noire en février 2020, comment trouves-tu le public parisien ?
JLS – Un bon public, chaud ! Qui bouge, une bonne vibe sur la scène, y’a de l’énergie, ça envoie !

Avez-vous des projets en cours avec Mad Rey ?
JLS – Là on est en train d’enregistrer, tranquillement, pour la suite. L’idée ce serait de faire un album, avec d’autres producteurs aussi sans doute.

Des beatmakers, y’en a de plus en plus en Afrique non ?
JLS – Ouais, les beatmakers sont surtout au Nigeria et au Mali. Au Burkina ça reste assez embryonnaire le beatmaking. Faut vraiment chercher les bons gars. Le niveau, le matériel, tout n’est pas encore réuni. Mais sinon il y a des productions, des gens cool qui produisent avec ceux qui savent faire et qui produisent du résultat.

Est-ce qu’il y a d’autres artistes français avec qui tu aimerais collaborer ?
JLS – Oui, y’a pas mal d’artistes ici avec qui j’aimerais bien faire des collaborations genre Kery James, Youssoupha. Youssoupha, on s’est rencontré au pays, on a animé une conférence ensemble à l’université de Ouagadougou. C’est un club à l’université de Ouagadougou qui fait tout le temps des rencontres, où l’on discute. Ca s’appelle Deux Heures Pour Nous, Deux Heures Pour Kamita. Kamita c’est l’Africain. Il était venu par rapport à un festival qui s’appelle Ciné Droit Libre. On s’était rencontrés car j’étais invité par les étudiants avec lui.

Avec Oxmo, ça pourrait être sympa aussi.
JLS – Ouais j’aime bien Oxmo, surtout « L’Enfant Seul ». Sa maman vient du Burkina, de Bobo-Dioulasso. Je l’ai vu plusieurs fois en concert au Burkina, il est venu deux fois.

Pour finir, une question plus « lifestyle ». Tu connais bien Paris, quels sont tes endroits préférés ?
Le studio ici, le kebab et le bar de Montreuil (rires).

Par Maela / Photos par Dj Coshmar