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INTERVIEW HIGH TONE

INTERVIEW HIGH TONE

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Indissociable du label lyonnais Jarring Effects, High Tone a su s’imposer comme l’une des références du dub français. Avec leur huitième album, « Time Has Come», ils surprennent encore avec un son plus paisible, aux fortes influences asiatiques. Rencontre avec Fabrice, le bassiste du groupe.

Après plus de 20 ans de scène, comment High Tone arrive-t-il à se réinventer ?
En réalité, ça a toujours été le travail du groupe de se réinventer. Nous avons toujours eu la volonté de créer une musique fusionnelle, underground, avec les styles du moment. Il y a toujours eu chez nous ce mélange de techno, de hip-hop, de reggae, enrichi d’accents rock 70’s, de jazz, de musiques ethniques, d’ambiances cinématographiques. On a toujours voulu apporter ce côté traditionnel, d’abord par des samples de musiques du monde, même si je déteste cette appellation, puis par des enregistrements originaux d’instruments traditionnels. C’est cet apport qui nous définit. C’est comme ça qu’on a réussi à passer de la drum and bass et de la jungle des années 90 à la bass music, puis au dubstep aujourd’hui.

Vos albums précédents étaient plus sombres, à l’instar d’ « Ekphrön » marqué par le dubstep. « Time Has Come » paraît plus tendre, plus accessible. Est-ce également votre impression ?
Oui, bien sûr que « Time Has Come » est plus accessible, de par sa construction, la nature des compos, les riffs utilisés. En réalité, cet album ne devait pas sortir comme tel : les morceaux devaient composer la bande-son d’un spectacle axé sur la vidéo, le mapping, avec bien sûr une partie concert. Mais elle n’a malheureusement pas vu le jour. C’est peut-être pour cela que certains titres sonnent moins club, moins dancefloor. Même la construction du disque s’en est retrouvée bouleversée : « The Forge », dernier track de l’album, devait être le premier de ce projet audiovisuel. Il y a vraiment tout un storytelling derrière ce disque, où chaque morceau est le récit d’un tableau précis, un chapitre de l’histoire que l’on souhaitait raconter. On est aussi revenu à des sonorités plus proches de la techno, plus simples et minimalistes.



« Time Has Come » offre un son nouveau à High Tone. Vous pensez déjà au prochain album, à une suite logique ?
La musique est en soi un investissement assez fort, car il faut savoir se renouveler, trouver de nouvelles idées, les composer… On ne veut pas se projeter trop vite et garder toute notre énergie pour travailler sur une version live de l’album, car réécrire les morceaux, les retravailler, ça demande beaucoup de temps. On doit d’abord digérer le fait que notre huitième album va bientôt sortir, c’est assez compliqué de penser à la suite ! (rires)

Certains titres, comme « The Forge » ou « Ritual of Death » peuvent s’écouter les yeux fermés et laisser planer l’auditeur. Quelles images viennent lorsque vous composez ?
Chez High Tone, on a toujours l’idée de raconter quelque chose avec notre musique et de provoquer des images au public. Ce qui est intéressant, c’est la perception de la musique qui diffère selon les individus. Chacun peut se faire sa propre expérience et vivre le morceau qu’il est en train d’écouter à sa manière. Le groupe a toujours eu la volonté de créer une musique abstraite, à travers des couleurs, des symboles, on est très content de ce voyage mental que l’on procure aux gens. Très souvent, ou nos idées sont très claires et on sait ce que nous voulons transmettre au public, soit chacun apporte sa patte, et la base d’un morceau n’est que le fruit du hasard. Pour « Time Has Come », nos idées étaient très figées, la composition très millimétrée, car comme je le disais à l’instant, la musique devait raconter une histoire, donc nos morceaux devaient correspondre avec ce que nous souhaitions décrire. On voit « The Forge » comme un big bang musical, un truc très spatial, très cosmique, très sidéral ; les sonorités indiennes de « Earth Breath » donnent quelque chose de très mystique ; « Ritual of Death », comme son nom l’indique, est plutôt chamanique et questionne sur l’état de conscience. On a vraiment bossé chaque morceau en termes de gammes, couleurs, mots-clés, pour réussir à les verbaliser ensuite entre nous.

Comment votre tournée asiatique de 2017 a influencé l’écriture de cet album ?
En fait, c’était plutôt une tournée de Dub Invaders, qui regroupe les projets solo des membres du groupe. C’est surtout lors de notre résidence au Morning House à Chengdu, en Chine, que l’on a fait de belles rencontres. On est resté une semaine là-bas, et on a bien sympathisé avec le gérant du lieu et son équipe. À partir de là, on a commencé à demander des contacts de musiciens locaux, pour enregistrer des sons d’instruments traditionnels, comme le erhu ou le shamisen, qu’on entend dans « Ritual Of Death ». On a réussi à en rencontrer sept ! On a fait venir une équipe pour tourner le clip de « Oh Why » (ci-dessous) et shooter certains plans de lieux qui nous parlaient, comme des tableaux figés dans le temps. Il y a plusieurs morceaux qu’on n’a pas mis dans le disque, car ils ne nous paraissaient pas pertinents, pas en cohésion avec le reste de l’album. On en avait un basé sur le carnaval chinois. On a créé beaucoup de matière en amont là-bas, directement avec les musiciens qu’on a ramenés en studio par la suite, et qui a donné naissance à « Time Has Come ».



Vos influences sont diverses. D’où vient ce goût pour le mélange des genres et l’expérimentation ?
Tous les membres ont toujours eu une très large culture musicale, et dès nos débuts, il était évident qu’High Tone serait hétéroclite. Ce qu’on fait, ce n’est pas seulement de la dub, c’est mixé avec autre chose. Les musiques orientales se sont vite imposées car harmoniquement, elles collaient parfaitement à notre musique, bien plus que les musiques tribales, africaines, ou caribéennes. Ce goût pour les cultures étrangères, on l’a toujours. Dominique, notre batteur, n’hésite pas à partir en voyage pour ses projets solo, que ce soit en Afrique ou en Amérique du Sud, et n’hésite pas à faire remonter ces influences-là dans High Tone.

D’où l’expérimentation…
L’expérimentation est ce qui reflète le mieux le groupe. Comme je le disais, on a tous une culture musicale assez large, qui va de la free party au hip-hop. On aime vraiment les musiques nouvelles, car elles correspondent à des facteurs sociologiques et philosophiques qui incombent à notre société. Si on prend le jazz à ses débuts, il était totalement incompris, et aujourd’hui, c’est un style qui a marqué son temps, avec des artistes remarquables comme Miles Davis ou John Coltrane. On peut dire la même chose du rock progressif des années 70 ou bien de la musique jamaïcaine, un genre précurseur de la bass music grâce à ses sound systems, qui en migrant à New York a donné le hip-hop, à Londres la drum and bass… La musique ne cesse de voyager, et on aime son côté underground et la nouveauté car elle résonne avec une époque. C’est ce qu’on recherche avec High Tone, ne pas être cloisonné, fusionner tout ça. On est super fier de voir à un concert un gars qui vient du hardcore qui kiffe autant qu’un fan de reggae !

Peut-on encore dire que High Tone est un groupe de dub ?
Non, pas vraiment. À l’époque, on était un groupe qui apportait le plus de fusion entre les styles, rien ne nous empêchait d’utiliser dans un morceau un charley techno avec des samples ethniques. Mais comme personne ne savait vraiment ce qu’était le dub, et qu’on s’approchait de ce style en termes de son, et bien on nous a collé l’étiquette dub, et c’est resté. De toute façon, le dub devient de plus en plus électro, et s’éloigne de ses racines reggae pour devenir autre chose.

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Vous avez collaboré avec de nombreux artistes comme Kaly Live Dub, Zenzile et Brain Damage. Ces collaborations relèvent-elles de la stratégie promotionnelle, ou bien d’une véritable envie de travailler différemment ?
Collaborer avec des chanteurs, c’était d’abord prendre le contre-pied de ce qu’on faisait. On voulait essayer de nouvelles choses, travailler avec des gens d’un autre milieu, comme Oddateee, pour se nourrir musicalement. Nos collaborations avec d’autres groupes de dub avaient pour but de fédérer une scène forte. Certains commençaient à grossir partout en France, on ne se connaissait pas forcément entre nous, on se croisait vite fait en festival, mais sans réellement se rencontrer. Au bout d’un moment, on a dit : « Les gars, on fait tous des dub différents, pourquoi ne pas créer quelque chose de nouveau ensemble ? » À partir de là, l’idée pour High Tone était d’avancer, savoir ce que ça allait apporter au groupe. C’est pour cela qu’on a créé, à chaque collaboration, une nouvelle entité (High Damage, pour High Tone et Brain Damage… Ndlr), pour briser les barrières entre nous et pouvoir expérimenter, se confronter aux autres artistes. Au final, toutes ces rencontres nous ont nourris pour les albums qui ont suivis.

Pourquoi ne pas refaire une tournée avec tous ces groupes, comme vous l’aviez fait pour le Lyon Calling Tour, avec Le Peuple de l’Herbe et Meï Teï Shô, il y a plus de 10 ans ?
J’adorerais ! Mais ça a été deux ans de travail pour tout organiser, on a fait 40 dates dans toute l’Europe, avec trois tour bus… C’était éreintant, et pourtant, c’est l’un des climax de la carrière de High Tone. Je crois que je serais partant pour recommencer cette expérience, vraiment.

Pour la première fois, Antok quitte le groupe et n’a pas participé à l’enregistrement de cet album. C’est assez surprenant de constater que ça n’arrive que maintenant. Comment arrivez-vous à travailler ensemble depuis tout ce temps ?
Au départ, on est cinq potes qui vivaient tout le temps ensemble, sortaient tout le temps ensemble donc, forcément, on a créé un lien très fort entre nous. Mais je pense qu’on a réussi à tenir 20 ans parce que, chacun de son côté, on a réussi à créer une distance, à préserver son univers, grâce à des projets solo ou autres, comme moi avec mon sound system Dub Additct, ou Dom le batteur, avec son album enregistré en Afrique. On fonctionne comme dans un couple : quand on se marche trop dessus, on étouffe. Même s’il y a de mauvais moments, on se prend la tête un bon quart d’heure, mais à la fin, il en ressort toujours quelque chose de positif ! (rires)

Julien, le guitariste, et toi êtes jumeaux. Votre relation fraternelle est-elle une force pour le groupe ?
Avec mon frère, c’est la musique qui nous a rapprochés avant tout. Effectivement, il peut y avoir plus de tensions avec lui, surtout lors de répets, où je me permets plus de réflexions et, quelque fois, j’essaye de faire attention. On a une très grande connexion, on se comprend très vite. On a apporté dans High Tone notre expérience de la musique écrite et la dimension harmonique, c’est peut-être ça qui fait la force de notre groupe.

En plus de la basse, tu utilises le synthé Korg MS-20. Qu’est-ce qu’apporte cet instrument ?
Le gros avantage du numérique, c’est que tu n’es pas limité par le son, tout le monde est apte à jouer ton instrument. Peu importe, au final, si tu joues de la basse ou du synthé. On reste de toute façon dans une formation proche d’un groupe de rock avec une guitare, une basse, une batterie et un Dj pour les samples. Qui digue le plus dans l’équipe ?
DJ Twelve et Dom, assurément. Twelve, parce que c’est la matière de sa musique, lui qui vient du hip-hop. Dom collectionnait beaucoup de vinyles de reggae, d’afro, il mixait souvent en soirée. Ce sont ceux qui sont le plus ancrés dans la culture du Djing, ils en parleront bien mieux que moi, qui suis plus sur l’aspect créatif. Et puis, avec la génération du numérique, il est plus facile de chercher de la musique sur Internet, ou de filer son disque dur à quelqu’un pour qu’il le remplisse. Après, nous sommes tous de grands fans de la culture du mix ! On se retrouvait souvent en rave à l’époque, ou devant des sound systems, on aime toujours ces musiques dédiées au mix et à la danse.

Comment se porte la scène dub lyonnaise ? Celui qui monte le plus, c’est Panda Dub, forcément. C’est marrant, il a toujours revendiqué qu’il était fan d’High Tone. Pourtant on aimait pas trop au début. Mais il a beaucoup travaillé, beaucoup évolué, et sa fusion entre dub et techno est très chouette. Ca correspond vraiment à l’époque où Lyon était un vivier de cultures qui se mélangeaient, pas comme Paris où chaque scène était très refermée sur elle même. Ici, il y a eu de réels échanges, toutes les cultures ont fusionné. Il y a aussi Rico d’OBF, qui marche très bien à l’international, gros respect pour lui. Sinon, en France, il y a Standaï et Puppa Jim, dans un style plus minimaliste et authentique.

La relève est-elle assurée ?
Oh oui ! De toute façon, une nouvelle scène apparaît tous les 10 ans : dans les années 70, c’était le reggae roots ; dans les années 80, le son londonien ; dans les années 90, le dub qui s’étend en Europe, jusqu’en Allemagne, avec Diskrupt et Rhythm & Sound… Il existe une multitude de dubs, en fin de compte. C’est un genre qui se renouvelle depuis 60 ans.

Par Loïc Pineau