Starwax magazine

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newsoctobre-2019

FRANCK DESCOLLONGES / INTERVIEW

FRANCK DESCOLLONGES / INTERVIEW

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Patron du label indépendant Heavenly Sweetness, Franck Descollonges prône depuis douze ans une certaine idée de la great black music. Curieux et exigeant, cet ancien cadre de Virgin évoque ici l’histoire de son catalogue, les très belles rééditions de la firme Blue Note et de la collection Éthiopiques, ses travaux avec Guts et David Walters ou bien encore les enjeux économiques liés au retour du disque vinyle.


La face A et la face B de Franck Descollonges ?
Ha ha bonne question ! Chez les vinyl addicts, on dit souvent que les bonnes surprises sont sur la face B. Je ne pense pas avoir deux personnalités. J’essaye toujours d’être honnête et franc dans mes relations, d’être le même avec les gens. Allez, on va dire que la face B c’est pour quand je suis de mauvaise humeur, ce qui n’arrive jamais !

Le nom de votre label est une référence directe au saxophoniste Byard Lancaster. Que représente-t-il pour vous ?
Ce nom a été choisi par Antoine Rajon, avec qui j’ai monté le label. C’était le titre de l’album que Byard Lancaster avait enregistré avec Antoine pour la formidable série Philly Jazz. Byard a joué avec Coltrane ou Sun Ra, et ce concept d’Heavenly Sweetness est dans la lignée de « Love Supreme », des idées mystiques qui marquent le spiritual jazz. Je trouve ça intéressant d’avoir un nom de label avec une signification, une idée qui peut rendre le monde meilleur et plus doux. Même si ce n’est pas le terme le plus facile. Après douze ans d’activité, j’ai encore du mal à le prononcer parfaitement !

Vous avez réédité une trentaine d’albums du catalogue Blue Note. Sur quels critères avez-vous établi cette campagne de rééditions ?
Pour cette collection, comme pour toutes nos signatures, c’est uniquement pour le plaisir d’écouter ces albums. Nous n’avons pas cherché à sortir les références qui se vendraient le mieux. Et comme pour toujours, le but était d’aller dénicher des disques oubliés pour les faire découvrir au plus grand nombre. Nous avons eu accès au catalogues Blue Note / Pacific Jazz et United Artists. Donc, quand on a vu que des « classics » magnifiques comme « Money Jungle » de Duke Ellington ou « Takin’ Off » de Herbie Hancock n’étaient plus édités, on ne s’est pas privé pour les ressortir. Malheureusement, quand Universal a racheté Blue Note, nous avons dû stopper ces rééditions… Dommage.

Quid de votre travail avec Francis Falceto, le directeur de la collection Éthiopiques ?
Travailler sur la série Éthiopiques était la suite logique de ce qu’on avait fait avec Blue Note. J’adore la collection créée par Francis Falceto. Et quand David Jaloux, qui a lancé la collection en vinyle, a décidé d’arrêter, je l’ai supplié de pouvoir la reprendre. Ce qui a été le cas, grâce à la bienveillance de Gilles Fruchaux de Buda Musique. Avec Francis, l’idée était de ressortir les vinyles à l’identique, avec les superbes pochettes éthiopiennes d’époque, notamment pour les deux coffrets de 45 tours.

« Philantropiques » de Guts n’est-il pas révélateur d’un beatmaker tenté par l’expérience live ?
Oui mais avec l’album « Eternal », Guts avait déjà commencé à travailler avec des musiciens de manière live. Ça découlait directement de l’expérience acquise pendant la tournée « Hip Hop After All ». Il s’est mis en danger et a prolongé cette aventure en studio avec ses musiciens. Pour « Philantropiques », le but était de faire un album afro-tropical, alors qu’à la base c’est un producteur hip-hop. Mais cela faisait déjà des années que Guts était branché sur ce répertoire, pour ses samples, ses Dj sets ou ses compilations « Beach Diggin’ ». C’est un plaisir que de travailler avec lui. Il va toujours chercher des nouvelles idées. Le plus dur, c’est de le suivre.


Du jazz au beatmaking en passant par le patrimoine afro-caribéen, on a l’impression que les différents répertoires sont tissés tel un canevas…
Les choix sont guidés par la passion. J’écoute plein de musiques différentes, et j’espère qu’on retrouve cette diversité dans les sorties. L’idée est aussi de créer un catalogue avec une identité. Cela s’est un peu perdu de nos jours. Dans les 60’s, vous aviez des labels comme Blue Note, Atlantic, Motown. Et dans les 90’s Mo’ Wax ou Talkin’ Loud. Vous faisiez confiance à ces labels pour obtenir de la musique de qualité, même si les styles pouvaient varier et évoluer. Grâce à eux, vous faisiez des découvertes. Mon objectif et ma plus grande joie, c’est quand des amateurs de musique qui ont déjà plusieurs albums du label vont acheter, ou pour le moins écouter, nos nouveaux projets. Même ceux qui ne correspondent pas à leurs goûts. Ils nous font confiance et font des découvertes.

David Walters incorpore votre label. Quelles sont les perspectives ?
C’est une immense joie. Cela faisait plusieurs années que je cherchais un projet antillais moderne. Quand je suis allé en Guadeloupe, j’ai été surpris par le fait qu’il n’y ait pas de jeunes artistes pour perpétuer l’héritage musical de l’île, et notamment les décennies 60, 70 et 80. Les nouveaux projets étaient soit zouk, soit reggaeton ou hip-hop. C’est pourquoi, quand Patchworks m’a envoyé les maquettes de l’album de David Walters, j’ai flashé sur la formule : un pied dans la tradition et l’autre dans la modernité. En plus, David est un mec formidable, curieux et plein d’enthousiasme.

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Vous développez des liens forts avec vos musiciens…
C’est important de travailler avec des artistes avec qui vous vous entendez bien, avec qui vous pouvez échanger, construire, dans la joie et le respect. De ce côté-là, je suis super chanceux avec des Blundetto, Guts, Anthony Joseph (photo ci-dessous), Rongetz, Edmony Krater ou Roger Raspail… Il y a un autre aspect important, c’est la longévité, travailler à long terme avec les artistes. Ne pas faire comme plein d’autres labels et dire : « Ton album n’a pas marché, on laisse tomber, va voir ailleurs. » J’essaye toujours de mettre les artistes dans les meilleures conditions pour sortir leurs projets. Et après on se défonce pour les travailler au mieux, sans la pression liée au succès. Si ça ne marche pas ou si on fait des erreurs, et même si ça s’est bien passé, on échange pour travailler au mieux sur le prochain album.

Concernant iZem, un album est-il envisagé ?
iZem est arrivé via Pura Vida Sounds, le nouveau label dont Guts est le directeur artistique. Il a carte blanche pour choisir ses projets. Après le Ep avec iZem & K.O.G, on va sortir un maxi avec deux remixes. Ça me fait plaisir car, en plus d’être un musicien talentueux, iZem est un mec en or. Dans l’esprit de la famille Heavenly Sweetness.



Une de vos dernières rééditions concerne « Love And Ka Danse », le premier album de Kassav…
J’adore les deux premiers albums de Kassav. On sent que le groupe fait évoluer la musique antillaise, la modernise vers ce qui va devenir le zouk et un succès mondial. Ils expérimentent mais cela reste très groove et très ancré dans la tradition. Avec un regard moderne pour l’époque. Ça fait deux ans que je devais sortir ce Lp. On va vite enchaîner avec le deuxième album, « Lagué moin », qui est énorme.

Comment définir l’apport de Sly Johnson ?
Sly est un artiste pétri de talent, il peut tout faire, rapper, beatboxer, chanter, mixer et produire… C’est un plaisir de travailler avec lui. Il a amené un côté plus soulful au label, et a enregistré un vrai album de soul moderne, avec ce côté chanteur mis en avant, ce que nous n’avions pas au catalogue. C’est également un super performeur, qu’il soit sur scène ou derrière les platines. Je pense que c’est inspirant et motivant pour les autres artistes.

Comment analysez-vous le retour du disque vinyle ?
D’un côté je suis heureux car c’est un support que j’adore. Je suis content de voir les plus jeunes acheter des vinyles et d’autres, plus vieux, racheter des platines. Je suis ravi de partager ma passion du vinyle avec eux. Et, de façon pragmatique, d’augmenter les ventes. Mais d’un autre côté, je trouve qu’il y a trop de sorties, trop de rééditions, on est noyé sous les nouveautés. Je vois plein de magasins, surtout des grandes surfaces, vendre des vinyles à prix réduit, juste pour faire du business. Et dès que ça ne marche plus suffisamment, ils laissent tomber. Il n’y a pas d’âme dans leur démarche. C’est à l’opposé des disquaires chez qui j’adore passer du temps, qui te conseillent des disques, qui proposent une sélection pointue, des coups de cœur… Comme pour moi avec le label. Pour finir, je pense que cette mode du vinyle va passer, ça va se calmer, il y aura moins de shops, moins d’acheteurs mais une partie des nouveaux venus continueront à acheter des vinyles. Comme cela s’est passé avec le premier retour du vinyle dans les années 90’s, avec le hip-hop et la house.

Cyril Yétérian du label suisse Bongo Joe pense que les majors sont en train de noyer le marché vinyle par appât du gain. Qu’en pensez-vous ?
J’ai bossé en major, chez Virgin et EMI, et je connais plein de gens là-bas qui font du super boulot, donc je serai plus nuancé. Les majors et les gros labels indépendants sont des entreprises commerciales. Leur objectif premier est de gagner de l’argent pour verser des dividendes à leurs actionnaires, et donner des primes au top management. C’est assumé, donc on ne peut pas leur reprocher. Pour eux, le vinyle est un nouveau marché en croissance. Comme ils ont d’énormes catalogues, ils ont inondé ce même marché de références plus ou moins intéressantes, plus ou moins bien faites. Le plus souvent, ce sont des gens qui ne connaissaient rien au support et à sa distribution qui se sont occupés de ça. Sur demande des magasins également. Au final, c’est sûr, il y a trop de disques. Les disquaires n’ont plus de place. Ils ne peuvent pas tout prendre. Les bacs sont pleins. Il y a trop d’offre. Ce qui va accélérer la chute de ce phénomène.

Qu’est-ce qui vous choque le plus ?
Ce qui me choque le plus, c’est le prix ! Vendre un vinyle dix euros, c’est dévaloriser l’objet. Les pochettes, les pressages sont dégueulasses. Les mecs vous vendent l’expérience du son vinyle. Mais, pour certains de ces disques, il vaut mieux écouter des Cds voir des MP3 que leur équivalent vinyle. Après, quand vous arrivez avec des beaux Lps gatefold, des nouveaux albums d’artistes sur lesquels vous avez investi, certains acheteurs ne comprennent pas qu’ils soient étiquetés à 25 euros. Pourtant, avec ce prix, vous soutenez toute une filière, l’artiste, le label, le distributeur et le disquaire. Personnellement, je préfère payer un peu plus cher chez un disquaire indépendant, car c’est le soutenir. Et lui fait de même en soutenant les sorties du label.

Votre top 3 musical et pourquoi ?
Impossible de répondre à cette question, ça change tout le temps. Et même cent disques, ça serait trop short ! Parmi les 33 tours que j’écouterai toute ma vie, il y a « Infant Eyes », le premier album du pianiste Doug Carn, avec sa femme Jean au chant. Un album qui m’a fait rentrer dans le jazz. Tout est beau et libre. En plus, la charte graphique Black Jazz est superbe. C’était un label indépendant créé pour soutenir les musiciens noirs, et qui développait une dimension politique et sociale. Quasiment tous les disques sont bons. Puis je retiens « A Tabua de Esmeralda » : un des chefs-d’œuvre de Jorge Ben. Un disque qui me rend joyeux à chaque écoute. Il y a tout dans cet album, la voix de Jorge, les mélodies, les percussions, le funk, la soul… N’en jetez plus ! En plus, on peut facilement le chiner le dimanche matin sous le nom de « Brother », en pressage français. Enfin je sélectionne « Violent Femmes » par les Violent Femmes. Avant de tomber dans la musique black, j’ai écouté beaucoup de rock et de pop indé, notamment grâce à Bernard Lenoir, qui animait un programme tous les soirs sur France Inter. Cet album sorti en 1983 est complètement foutraque. C’est du folk joué avec une attitude punk. Et doté de refrains à chanter à tue-tête !

Les prochaines sorties ?
David Walters et « Mama », au format Ep avec des remixes. Puis Laurent Bardainne & Tigre d’Eau Douce et « Marvin ». Suivront en novembre une compilation antillaise consacrée à Erick Cosaque, « Miracle » par Robert Aaron, ainsi qu’un maxi d’iZem (photo ci-dessous). Puis les rééditions du « Lagué Moin » de Kassav et du « Orphée 2000 » de Chêne Noir, en décembre.
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Focus Heavenly Sweetness / Star Wax 52 ici.

Propos recueillis par Vincent Caffiaux / Photo Franck Descollonges par Cyrill Merlin et photo Anthony Joseph par Mirabel White