Starwax magazine

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INTERVIEW INKSWEL

INTERVIEW INKSWEL

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Après de nombreuses sorties remarquées sur des labels tels que Rush Hour, Boogie Bash, Faces, ou sur son propre label Hot Shot Sounds, Inkswel de son vrai nom Jules Habib est la nouvelle coqueluche du label BBE. Son album ‘Unity 4 Utopia’, entre disco-boogie, musique electronique et hip-hop futuriste est sorti début février. Il impressionne autant par son originalité musicale que par la longue liste d’invités prestigieux ; parmi eux Steve Spacek, Recloose, Danielle Moore of Crazy P, Lay-Far, Kid Sublime, Mark de Clive-Lowe & Colonel Red. Inkswel sortira le 20 mai prochain un nouveaux Ep de remixes du single ’Together’ avec Colonel Red. Entretien avec l’ancien B-boy et Mc Australien qui nous avoue clairement être obsédé par la MPC et l’équilibre sociale.


Depuis 2009, tu as réalisé de nombreux disques chez différents labels. Pourquoi cela t’as pris autant de temps pour faire ton premier album sur BBE et comment as-tu rencontré Lee, l’un des boss du label ?
Pour moi la musique a toujours été comme une sorte de voyage. Je fais de la musique depuis les années 2000, j’étais plutôt actif à ce moment là sur la scène australienne hip-hop et c’est là que j’ai trouvé mes racines en tant que Dj. Depuis 2008, je me suis baladé à travers d’autres genres musicaux et j’ai essayé de franchir mes propres limites en réalisant des productions orientées club et des projets expérimentaux sur des labels comme Boogie Bash, Faces, Rush Hour, Firecracker et éventuellement sur mon propre label Hot Shot Sounds. C’est seulement durant ces deux dernières années que je me suis connecté avec Lee et Pete du label BBE. Ils m’ont contacté dans un premier temps pour obtenir la licence d’un de mes morceaux afin de pouvoir l’inclure sur une compilation disco-boogie. Humainement le feeling est bien passé et nous avons fini par parler de la réalisation d’une rétrospective de mon travail sur une série de sorties discographiques. Ces séries ont été compilées afin de toucher un public plus large et pas uniquement composé de clubbers. Après le succès de ces séries appelées « Superfoods », c’était donc logique de sortir mon premier album “ Unity 4 Utopia ”. Cette collaboration avec BBE est jusqu’à présent formidable et c’est un grand honneur de faire partie de ce label qui a un héritage conséquent en plus d’être respecté dans l’underground.


Ton Lp s’appelle aussi « Unity 4 Utopia » (lancez l’écoute ci-dessus), peux-tu nous dire quelle serait ta définition d’un monde parfait, d’une utopie ?
Malheureusement en tant qu’humain, je ne suis pas sûr que ce soit réalisable. Nous vivons dans un paradoxe de crise identitaire et nous ne savons pas vraiment où nous allons et qui nous sommes réellement. A cause de ce dilemme, le paradis devient une idée subjective où il est difficile d’expliquer comment je pourrais envisager le scénario parfait. Si je devais le concevoir en toute simplicité, je parlerais de confort, d’amour, de liberté d’expression, de sécurité mais aussi d’un oxygène pur, de la nourriture et de l’eau non polluée qui, je pense, pourraient contribuer à un monde parfait. Malheureusement nous sommes trop stupides pour penser que cela existe. Ce système d’asservissement a créé une illusion forte, comme si tous ces éléments vitaux pouvaient être obtenus grâce à de l’argent, des gadgets et des médias de masse. L’énergie positive et l’amour sont les meilleures solutions que l’on peut apporter à ces problèmes mondiaux et ce jusqu’à ce que les gens atteignent un état d’unité à travers ces solutions, nous ne parviendrons jamais à établir un monde parfait.

Je suis vraiment impressionné par l’immense liste d’invités sur ton album, peux-tu nous dire comment tu as rencontré de telles légendes comme, par exemple, Steve Spacek, Colonel Red et Mark de Clive-Lowe ?
Ca fait plusieurs années que Mark vient en Australie pour des concerts et nous jouons généralement ensemble. J’ai toujours été un grand fan de son travail et c’est génial de l’avoir comme ami et comme mentor dans le monde de la musique. C’est quelqu’un de bien qui prend toujours beaucoup de temps pour encourager les autres et témoigner de son amour autour de lui. Son travail est d’un niveau supérieur à la moyenne, c’est une bénédiction de l’avoir eu sur cet album et sa participation a parfaitement collée à la production du morceau. Steve a vécu à Sydney pas mal de temps, je l’ai ramené à Melbourne quand je vivais là-bas avec Mark Pritchard. Ils ont joué durant l’été dans un petit bar en plein air qui s’appelle Section 8. Tout les deux, ils ont créé le collectif Afrika Hitech, l’énergie de leur show était excellente et c’est vraiment spécial de voir quelqu’un comme Steve, une légende depuis des années, encore faire de la musique novatrice d’un tel niveau. Nous avons joué sur scène ensemble plusieurs fois durant nos années en Australie et plus récemment c’était chez mes potes au Lioness Warehouse où il a inauguré son projet « Beat Spacek ». Finalement, après plusieurs années, le timing était adéquat pour que nous travaillions ensemble. Pour finir, concernant ma collaboration avec Colonel Red, nous nous sommes contactés en ligne. Je suis un grand fan de son travail depuis des années et il était sur ma liste des collaborations dont je rêvais depuis un moment. C’était donc parfait de l’avoir sur « Unity 4 Utopia » ! Un maxi de remixes a été réalisé de ce même morceau et il sortira à la mi-mai avec les collaborations de mes producteurs favoris tels que Thatmanmonkz, Kez Ym, Dj Raw Sugar, FSQ, Modified Man and Jeremy Newall.

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« Unity for Utopia » et « Smarter » sont deux supers morceaux de ton Lp, grâce à toi j’ai découvert Misumami. Elle a enregistré avec Mc Illa J. A-t-on une chance de voir cette année un album entier de Misumami ?
Misumami est très occupée à travailler en studio en ce moment. Elle a un Ep qui est en préparation, avec certaines de mes productions ainsi que celles de Soul Parlour, Atjazz et Rela, un jeune producteur dont nous sommes proches qui habite notre ville d’Adelaide. Son Ep représente bien le style de Misumami, je pense que vous pouvez l’appeler Eclectic Underground R&B. Elle vient juste de finir un Ep avec un style plus orienté boogie et disco-house pour Kolor LTD à Détroit qui devrait sortir cette année. Il est en collaboration avec Yamwho, Buscrates, Applejac and Kid Sublime. En dehors de ses projets solo, elle incarne de différentes façons la colonne vertébrale de la patte Inkswel. Elle est à la fois la mère de ma fille, ma femme, ma meilleure amie et ma conseillère en tant que multi-instrumentiste et vocaliste. Elle a définitivement aidé la forme du son de ce que je fais maintenant, surtout sur mon nouvel album et je suis chanceux de l’avoir à mes côtés ! On travaille également sur un projet de groupe, mais il n’en est encore qu’à ses balbutiements.

Sur le morceau « Smarter », on retrouve le Mc Tableek du groupe Maspyke. Etait-il en studio quand vous avez enregistré le morceau ? Et sinon, comment vous êtes-vous arrangé pour le faire ?
C’est assez drôle car ce morceau est le plus vieux de l’album. Bleek et moi même nous nous sommes rencontrés il y a environ 4 ou 5 ans sur cette création qui était à la base avec Lisa Preston de Nouvelle Zélande et Steve Spacek aux chœurs. Malheureusement, j’ai perdu les fichiers des ces sessions il y a quelques années. Il y a environ un an, pendant la préparation de “ Unity 4 Utopia ”, j’ai trouvé les originaux des fichiers a cappella dans un dossier Zip ! Après quelques galères, Bleek s’est connecté avec mon ami Kid Sublime sur son nouvel album, récemment réédité sur BBE et c’est à ce moment là que j’ai repris contact avec lui pour finir le morceau. Je suis content de l’avoir enfin sur l’album et de le faire revenir à mes valeurs hip-hop tout en le mettant en lumière pour que cela colle à l’ensemble de la couleur de l’album.

Dans le morceau « She Likes » qui a été réalisé en collaboration avec Saucy Lady, on entend quelqu’un parler de musique dans une espèce de machine. Est-ce un sample ou ta propre voix ?
C’est un sample, cet album est jonché de différentes choses assez étranges. Je les ai trouvées dans des films de science fiction et des documentaires ces dernières années. Par contre, je ne donnerais pas les sources !

Des échos du hip-hop actuel, du boogie des années 80, de la disco et de la house sont clairement perceptibles dans ton album. Je pense que tu crées ton propre style de musique, entre la modern soul et le musique beat, un peu comme le producteur Kaytranada ou Evil Needle.
Merci ! (Rires). De mon point de vue, je fais de la musique sans vraiment penser aux résultats ou à ses conséquences, le fait de créer est un de mes plus gros défis et c’est une bénédiction. Je suis influencé par tellement de styles musicaux et je pense que c’est normal de les insuffler dans ma musique. C’est difficile à digérer pour certains auditeurs et certains labels. Mais en même temps je pense que c’est la raison pour laquelle il y a beaucoup de gens qui apprécient ce que je fais.

Il y a un morceau très funky appelé « Free » avec Mista Monk qui sort un peu de l’album. On entend des gens rigoler et ensuite le morceau passe par une espèce de Lootpack hip-hop. Peux-tu nous dire comment tu as procédé en studio pour obtenir ce genre de son ?
L’introduction est un enregistrement iPhone que j’ai fais au Japon avec des amis il y quelques années. J’aime archiver beaucoup d’ambiances de façon aléatoire que je fini par rajouter à mes morceaux. J’essaye d’une certaine façon de raconter une histoire, cela fait partie de ma méthode de travail et les dates de sortie sont des repères pour moi. Ce morceau est en collaboration avec un ami proche, Liam Monkhouse, c’est un des rappeurs australiens qui déchire le plus. Il y a bien longtemps, nous avions l’habitude de rapper ensemble à l’occasion de scènes ouvertes. Il faisait parti d’un groupe très influent appelé Culture Connect aux prestations incroyables. Depuis, il travaille en solo et fait partie des groupes australiens The Black Jesus Experience et Future Roots, deux groupes de qualité. On travaille sur des créations de façon ponctuelle depuis des années, je suis vraiment heureux de l’avoir sur cet album. Il a aussi fait quelques morceaux pour moi pour un projet à venir sur Sonar Kollektiv.

Avec quelles machines aimes-tu travailler et de quelles façons tu procèdes pour créer ton album ?
Je travaille sur Macbook Pro avec Logic Audio, Akai Mpc 2000xl, Roland sp 303, Korg Poly 800, Yamaha DX 7 and 21, Roland Juno, 707 and 808, Ipad avec des applications korg, Novation Mininova et encore d’autres choses. Je n’ai pas d’approches spécifiques sur la façon de faire de la musique même si j’aime les dispositifs à la fois old school et modernes. Les équipements sont hors de propos, il y a eu un temps où j’ai réalisé des morceaux sur Mpc et Analog Gear mais j’ai aussi beaucoup travaillé sur iPad et divers logiciels. Je suis ouvert à toutes les possibilités et c’est à mon avis le seul moyen adéquat pour continuer de créer, de trouver des méthodes et une manière de voir les choses originales.

Concernant le design de l’album, qui a fait la pochette ?
L’artwork de mon album a été fait par un ami, Alex Deforce, qui est un des peintres belges les plus inspirés. Il a beaucoup de talent, c’est un super Dj et en plus il est à la tête d’un chouette petit label qui se nomme On Point Records. Ce tableau invoque un certain sens du futurisme même si il est imprégné de l’art contemporain.

Gil Scott-Heron a dit « The Revolution will not be Televised ». Dirais-tu que cette citation est encore plus vraie aujourd’hui ?
C’est assez difficile de répondre. Même si nous vivons dans un monde envahi par la télévision et les médias, qui sont capables de nous rassembler grâce aux réseaux sociaux, nous vivons la période la plus censurée de notre existence. Le gouvernement et les entreprises nous regardent et contrôlent nos faits et gestes et même si nous avons à présent des outils formidables à notre disposition, notre manque de confiance continue de s’étendre. De façon ironique, le pouvoir des gens finit quand même par dominer et c’est une bonne chose de les voir utiliser ces outils pour manipuler à des fins positives. Je pense que la société de consommation est dans un état de panique afin de nous obliger à continuer de consommer. Maintenant que tout le monde est connecté, les gens découvrent par eux-mêmes la vérité et reviennent finalement à la case départ.

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Tu es originaire d’Australie, peux-tu nous dire comment tu as fini par faire de la musique en Europe ? Quels artistes selon toi sortent du lot sur la scène musicale européenne, des gens comme Jordan Rakei, The Cactus Hunters ou des groupes de Soul comme The Bamboos?
Je suis né et j’ai grandi à Adelaide, dans le Sud de l’Australie, mais après avoir fini mes études et pris un peu en maturité, j’ai vécu un peu partout. J’ai passé du temps à Londres, Dublin, Amsterdam, Berlin et Merlbourne. L’Australie est un lieu merveilleux avec de grands talents et en ce moment ma clique préférée est House of Beige : ils sont vraiment la relève dans le hip-hop et je pense qu’ils marqueront mondialement l’industrie musicale. Les Mcs et collectifs australiens comme Remi ou Man Made Mountain font aussi partie de cette scène. Dans ce pays, il y a aussi de superbes groupes, de toute évidence je pense à Hiatus Kaiyote qui a beaucoup de succès. J’aime aussi Kirkis, Jace XL and Silent Jay, Amin Payne, Henri Le Blanc, Rela, Theodore Kennedy, Xanga, Dialect and Despair, Edseven, Katalyst et plein d’autres artistes du même genre très inspirés et d’une scène qui n’est pas victime de la crise.

Mise à part le beatmaking, joues-tu de la musique sur cet album ou n’y-a-t-il que des samples ?
J’ai commencé avec la Mpc et les samples et j’essaye de l’insuffler dans chacune de mes productions, surtout sur cet album. Cependant, je joue aussi de divers instruments. Plus de la moitié des prises sont originales et non pas basées sur des samples. J’aime trouver un juste milieu entre les deux, m’inspirant de gens comme Kenny Dope et Dj Spinna.


Parmi ta discographie « Eternal Freedom » avec Merwyn Sanders (remix dispo sur le Ep ci-dessus) est l’un de mes titres préférés. Peux-tu nous dire comment tu as créé cet incroyable Ep pressé à seulement 500 copies et qui vaut maintenant plus de 45 euros neuf ?
Il y a quelques années je vivais à Melbourne. Certains collectifs que je connaissais là-bas lançaient un nouveau festival pour l’été et ils ont programmé Virgo Four. Pour soutenir leur prestation scénique, ils m’ont demandés de faire la première partie de leur set, ce qui a été une super-expérience. J’ai fini par me lier d’amitié avec Merwyn Sanders et nous sommes restés en contact. Nous avons finalement partagé l’idée de collaborer ensemble pendant un an. Et c’est comme ça que l’album « Cloudeaters » est né. Je suis vraiment fier de cette création et c’est une bénédiction d’avoir travaillé avec Merwyn sur ce projet.

Le premier et le dernier vinyle que tu as acheté ?
Le premier est le vinyle du Wu Tang Clan, « Enter The 36 Chambers » et le dernier c’est « Wicked Man » de Last Ras-I sorti sur le label Jah Shaka.

Quelle est le meilleur lieu dans lequel tu as joué en Europe et ton meilleur souvenir en tant que Dj ?
Mon souvenir favori en tant que Dj a été probablement de jouer pour une vingtaine de passionnés dans la ville d’Akita au Japon pour mes amis de Lighsense. Les concerts intimistes sont toujours plus mémorables mais je trouve ça génial de voir les gens danser et apprécier la musique de loin lorsque je me produis sur de grosses scènes.

Si tu n’étais pas devenu un Dj, quel métier aurais-tu aimé faire sur cette planète ?
J’ai en réalité étudié la philosophie et la politique quand j’ai fini le lycée et c’est quelque chose que j’aurais pu facilement continuer. Je suis extrêmement touché par les droits des animaux et les droits de l’Homme et même à travers la musique, c’est mon job à plein temps. J’essaye encore de consacrer un peu de temps et d’énergie à ces causes. L’amour est la seule chose dont le monde a besoin pour fonctionner et c’est primordial que chacun travaille et se batte pour défendre ces causes là.

Interview par Dj Ness / Photos Walter Pinkney