Starwax magazine

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DJ JP MANO INTERVIEW

DJ JP MANO INTERVIEW

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Depuis quatre décennies, Dj Jp Mano est un acteur de la nuit parisienne. à ce titre, il y a peu de clubs qui n’ont pas collaborés avec lui. Tout comme l’affection que nous nous portons mutuellement, son amour pour la musique et le vinyle est intarissable. A l’occasion du du Star Wax #52 hors format, pour lequel je suis le rédacteur en chef, je ne pouvais pas manquer de le mettre en lumière d’autant que nous partageons les platines de la soirée « la Réunion Party » depuis sept ans.


La face A et la face B de Dj JP Mano ?
Ah, ça part fort ! Disons que j’ai une face A et une face cachée. Je suis un fan absolu de musique, ma vie est tournée vers elle. Mix, enseignement, conférences, direction artistique et j’en oublie. La face B est beaucoup plus complexe, car elle est régie par les émotions donc il y a du bon et du moins bon.

Si je te dis Boris, tu me dis…
Que sans lui je n’aurais jamais eu cette vie. Boris est la personne qui m’a donné les clés pour donner des émotions aux gens avec de la musique. Mais au-delà, il est un Dj incontournable qui a permis l’émergence de la génération Bataclan. C’était un danseur hors-pair qui a gagné plusieurs concours à l’époque de l’Étoile-Foch, et il serait certainement resté dans la danse sans un accident de parachutisme qui lui a coûté un genou. C’est là qu’il s’est lancé à fond dans le Djing. Il est, à titre confidentiel, l’ami de ma vie, que tu as connu, et que je regrette chaque jour douloureusement.

As-tu une anecdote à partager avec nous ?
Il y en a tellement !!! Un jour au Palace, en fin de soirée, on nettoie la salle, Boris et moi… Oui, les jeunes ne le savent pas mais à l’époque, en fin de nuit, on faisait le tour du club et on trouvait régulièrement de fortes sommes d’argent. Et là, on tombe sur une enveloppe bien garnie. On va au Babylone, incontournable resto de nuit à Paris, et en sortant direction gare du Nord, train en première pour aller à Londres. Sur place, on fonce à Camden, et je trouve dans un basement un disque qu’il cherchait depuis longtemps, ce que je ne savais pas. Il me remercie et je lui dis que le disque était pour moi. Il me dit ok et ne m’a plus parlé jusqu’à Paris, une éternité pour moi ! Je te raconte ça parce que j’ai aussi compris à travers cette anecdote que chercher la musique, partout où c’était possible, nous rendaient meilleurs. Ce disque, quand je le mettais, son histoire le rendait spécial et j’en faisais un moment spécial…

Quel prénom donnerais-tu à la musique ?
Jade, parce que c’est le nom que j’aurais donné à ma fille si j’en avais eu une. Cela veut dire aussi que je m’en sens responsable, attention uniquement de ce que je fais d’elle et pas de ce qu’en font les autres… Je me dois de veiller à ce que le meilleur de la musique soit porté à la connaissance du plus grand nombre et, surtout, d’oser faire confiance à sa magie. Mozart ou Marvin Gaye ne sont plus de ce monde et pourtant ils sont là dans notre inconscient collectif. À moi, en tant que Dj, de faire connaitre leur génie.

Quel est le disque vinyle qui t’a le plus ému ?
Il y en a deux et ils sont liés : Syl Johnson « Is It Because I’m Black » et Common « Like Water For Chocolate ».

Pourquoi ces deux albums ?
Quand j’ai enfin pris la mesure des paroles et de la musique de Syl Johnson, c’est comme si j’avais une réponse aux questions existentielles qui se posaient à moi. La conscience de soi vient souvent de la façon dont elle est interrogée par l’autre. Ma différence, c’était ma couleur de peau. Common, il m’a rendu mon hip-hop : beaucoup de pochettes de hip-hop donnaient déjà des indications sur les motivations profondes des artistes. Mais « Like Water For Chocolate » m’a ému dès le visuel, la musique et les lyrics… un must ! Cet album m’a rendu mon hip-hop parce qu’il redonnait tout son sens à cette culture.

Qu’est-ce que la nuit pour toi ?
La nuit, c’est le moment où je peux faire danser les gens, c’est le moment où les gens sortent et viennent à ma rencontre pour un voyage en musique.

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Quel est l’instant le plus marquant que tu as pu vivre en tant que Dj ?
Oh la la, en 40 ans, il y en a eu beaucoup, je passe sur les gens célèbres. Certains ont déterminé l’approche de mon métier. Mais, récemment, j’ai mixé au Bizz’art et je repère un groupe important de gens qui échangent avec une gestuelle très bizarre. En plus, ils ont l’air de se foutre de la musique. Leurs gestes m’inquiètent et j’en parle à la sécu. Là, j’apprends qu’ils sont sourds. Je change complètement les réglages du son et là leurs corps s’animent avec la musique, qu’ils perçoivent et ressentent enfin. Quelle soirée ça a été après, quel échange, j’en ai pleuré.

As-tu décidé d’être Dj ? Et pourquoi ?
Oui j’ai décidé d’être Dj ! Je n’avais pas le choix. Tu me connais, je suis timide et encore plus réservé. La musique est donc devenue le moyen de parler aux gens avec les notes des autres. Ce métier est pour moi un pansement à ma sensibilité…

Comment vis-tu l’absence de platines vinyles dans les clubs ?
Comme une trahison de la part des clubs ! J’en ai marre de ces endroits qui font croire qu’ils existent pour des motivations plus nobles que seulement faire de l’argent. Je suis fatigué qu’on me fasse passer pour un vieux con, juste parce que j’arrive avec mes vinyles. Je n’ai rien contre l’évolution et la modernité, mais il faut que cela amène un plus, sinon ce n’est plus de l’évolution mais une régression. On va au plus pratique, et on minore le fait que les Dj’s sont, à leur façon, des artistes tout aussi respectables que les autres. Bientôt, on donnera de la nourriture trois étoiles lyophilisée, et on prétendra que le goût ne change pas de façon assez sensible…

Quel était ton club préféré ?
Aucun et tous à la fois ! Ils me challengeaient tous de façon différente et me poussaient à me remettre en question. J’ai adoré le Palace, le Pigalls, le Rayon, le Mocambo, le Club de l’Étoile, le Bizz’art ou le Djoon pour leurs spécificités. Tu sais comment je me prépare suivant les endroits, leurs sonorités, la position de la cabine etc. Tout me fait aimer ces endroits pour ce qu’ils participent à me rendre meilleur.

Tu es plutôt Vibe Station ou Sound Records ?
Je suis à la naissance des deux. Mais Vibe Station offrait une plus grande diversité musicale. C’est curieux parce que comme Bastille était excentré, les Dj’s achetaient du mainstream chez nous et jouaient les mecs underground chez Sound Records. Ça a donné des situations cocasses où des gars ressortaient de chez Sound pour ne pas que je les grille.

Quel rapport entretiens-tu avec la musique ?
Le rapport que j’entretiens avec la musique est quasi filial. Je ne peux rien faire sans, même si je n’en écoute pas tous les jours. Ce truc, la musique, est essentiel ! Elle me permet de développer ma curiosité à tout : aux cultures des autres, à la manifestation de leurs émotions, à l’histoire…

Selon moi, tu as quasiment lancé le mouvement néo-soul à Paris avec ta soirée nommée « Black Pearl »…
Ah cette soirée… Je crois que la néo-soul est complètement dans mon ADN. C’est pour ça qu’elle a fonctionné. Je n’avais rien d’autre à faire que de mettre la musique comme je l’aimais. Un groove tellement particulier doublé d’un lieu, Les Coulisses. Ca a permis à la sauce de prendre… Et puis Fred AKA Dj Babyface et toi avaient accepté de me suivre dans l’aventure un peu plus tard. On a vécu de grands moments.

Qu’as-tu ressenti quand tu as vu James Brown sur scène ?
Voir James Brown sur scène, c’est avoir l’explication visuelle de la transe qui possédait mes parents quand ils l’entendaient. Mais je n’ai vraiment compris que beaucoup plus tard, quand je me suis définitivement imprégné de jazz, de funk et de soul. En voyant M.J. et Prince, je revoyais toute sa gestuelle et j’ai vraiment pris la mesure de qui il était. Comme moi, je te sais grand admirateur de D’Angelo qui, sur scène, fait plein de clins d’œil aux JB’s et à James Brown.

Le funk et toi c’est fort !
Le funk ? C’est la vie à sa source, injectée à doses de cheval dans les veines de mon moi profond. Ce groove, qu’est-ce que j’ai pu t’embêter avec ça ! Le groove du funk, c’est cette impulsion subtile qui fait de sa pulsation une force implacable. Quand tu as fini d’écouter du funk, t’es en sueur sans bouger. Je pourrais en parler des heures et on écouterait des centaines de morceaux…

Le Congo regorge d’artistes et de disques funk. Aurais-tu un ou deux noms pour nous ?
Pour moi le king c’était Verckys. Il était fan de King Curtis d’où son nom. Il a joué avec Franco et le TP Ok Jazz, mais son titre « Bassala Hot », c’est de la folie. Avec des influences afrobeat de Fela. Les racines de la rumba congolaise sont là. C’est jouissif !

Quel est l’album vinyle que tu conseillerais à ton ami(e) qui vient d’acquérir une platine ?
L’album que je conseillerais à un ami est celui qui lui convient. Je ne botte pas en touche, l’expérience m’a appris que chacun possède son rythme. Il faudrait qu’il écoute plusieurs disques et qu’il s’imagine les écouter chez lui. C’est cette atmosphère là, la rencontre d’un artiste avec son auditeur, qui conditionne le conseil et l’achat.

Quand écriras-tu un livre sur ta nuit parisienne ?
Qui cela intéresserait-il ? Je suis juste un Dj passionné. Certes, les années comptent, mais il y a tant à faire à parler des autres. Tu sais on a de la chance, il y a les réseaux et donc des traces, et j’espère écrire par mon vécu les belles pages de ma vie. J’en dis déjà beaucoup via mon blog Soulplace Dj JP Mano. Je ne suis pas encore prêt pour aller plus loin. Les anecdotes, je nous les réserve autour d’un bon saka-saka…

Par Sly Johnson / Photo par Stephane Sby Balmy