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archivesoctobre-2017

INTERVIEW DIDIER VACASSIN

INTERVIEW DIDIER VACASSIN

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Lors de notre précédent numéro consacré aux sound systems, nous avons tenté de retrouver les précurseurs de la scène française. C’est seulement après le bouclage du journal que l’un d’entre eux, Didier Vacassin, a contacté la rédaction. Captivé par l’album « Funky Kingston » de Toots and the Maytals et par le film « Roots, Rock, Reggae », celui-ci se passionne rapidement pour le reggae. il multiplie alors les immersions au sein des sound systems londoniens. ce qui l’amène en 1983 à créer le sound de la rue des Panoyaux, à Paris. Si ce dispositif ne représente qu’une courte page de l’histoire du reggae hexagonal, il a toutefois rempli une fonction déterminante. Didier vacassin commente cet épisode musical. Un vécu illustré par les photos de Marie Vaneetvelde.
(Interview extrait du Star Wax n°44)


Comment as-tu découvert le reggae ?
Le reggae en France, c’est Bob Marley au milieu des années soixante-dix. Il y a eu peu de choses avant. Je me souviens de Desmond Dekker et son « 007 » ou d’une version variétoche de « Rivers of Babylon ». Aussi, vers 1969, nous avons eu vent de la musique qu’écoutaient les rude boys en Angleterre. Quelques points de repère comme ça. Mais je n’ai véritablement commencé à me brancher sur le reggae proprement dit qu’en 1977 avec l’achat de deux premiers albums : « Funky Kingston » de Toots and the Maytals et « War ina Babylon » de Max Romeo. Ce dernier disque, on l’entendait partout cet été-là, notamment sur France Inter dans Bananas, l’émission de Patrice Blanc-Francard dédiée aux musiques tropicales. Marley retenait moins mon attention puisqu’il était partout, sur les radios et dans les magazines rock… Et d’ailleurs il me faudra quelques années pour retrouver le Marley roots sous l’artiste quasi… middle of the road, grand public. Peu à peu, j’ai approfondi le sujet. Le film de Jeremy Marre, « Roots, Rock, Reggae », un reportage sur le reggae et sur la Jamaïque, passait en salle cette même année. Plus que le son, la rythmique a capté mon attention.

Sous quelle impulsion as-tu commencé les sounds, rue des Panoyaux ?
Eh bien, le point de départ, l’envie première, c’est essentiellement parce que j’allais régulièrement à Londres. Dès mai 1980, j’y découvre les sound systems, une toute autre façon d’appréhender les enregistrements et le son. Jusqu’à ce moment-là, j’écoutais le reggae soit à la radio (Radio Ivre y consacrait une partie de ses programmes, Ndlr), soit comme tout le monde sur une bête chaîne stéréo. À Brixton, dans une salle du town hall et avec ces sonos d’enfer, c’était quand même autre chose. Je voulais tenter l’expérience à Paris. Ca ne s’est pas fait tout de suite, ça a mûri lentement… À cette époque-là, si tu t’intéressais au reggae avec passion, soit tu montais un groupe – Marley comme Steel Pulse ou Aswad étaient les modèles. Soit tu avais ton émission de radio – les radios libres s’épanouissaient avec l’arrivée de la gauche au pouvoir. Soit tu étais journaliste.Je crois que si j’avais pu développer mes talents sur une de ces trois opportunités, je n’aurais jamais eu l’idée de faire un sound… Sur Radio Ivre, quelques animateurs commençaient à se prendre au jeu du toasting, et cette culture du deejaying commença à faire son chemin, peu à peu… À ce moment-là, il n’existait aucun enregistrement de sound live dans le commerce. Les premiers disques en prise directe comme Gemini et Skateland n’arriveront que fin 1982…

Pourquoi c’était dans une église ?
C’est essentiellement parce que la chapelle trouvée dans le quartier de Ménilmontant, grâce à l’entremise de Radio Afrique, était désaffectée et que le quartier était en cours de rénovation. Donc avec des friches, des terrains nus. Tout cet espace nous permettait une certaine liberté de manœuvre. On sait à quel point il est difficile de trouver des lieux accueillants pour la musique à Paris, même encore aujourd’hui. Là on a eu cette chance. On avait d’abord démarché les boîtes de nuit mais, pour elles, pas question de programmer du reggae, qui était synonyme d’embrouilles et de consommation d’herbe. Ça a finalement été notre chance.

Vous étiez une équipe. Burny était selecta et deejay. Mais qui a fabriqué la sono ?
Et te considérais-tu comme le général ?

Nous étions une petite équipe, composée de quatre personne : un autre pote, Ange, peintre et dessinateur BD, lui aussi passionné de reggae. Et nos deux copines, Pascale et Marie. Cette dernière est l’auteur de la plupart des photos qui témoigneront de ces soirées. Quant à moi, je ne me définissais pas comme « général » mais disons plutôt comme producteur, dans le sens où j’ai conçu et voulu la chose, ai réuni les compétences autour de nous, et me suis arrangé pour que cela fonctionne à tous les niveaux. J’ai fait appel à Burny et Guillaume pour tenir les micros. L’un et l’autre étaient animateurs d’émission reggae sur Radio Ivre, étaient aussi les seuls qui avaient le goût de toaster sur les titres, des extended mixes justement faits pour ça. Ce furent les premiers en France, à ma connaissance, à oser. Les rappeurs français sont arrivés plus tard. J’ai mis un point d’honneur, il fallait être pris au sérieux, à ce que toutes les collaborations soient rémunérées. La sono était professionnelle, du matériel de location. Avec l’appui d’un sonorisateur qui veillait à la mise en place et au bon fonctionnement…

Puis de nombreuses futures figures du genre sont venus toaster…Y avait-il des enjeux financiers ?
À l’issue des premières dates, au début de l’année 1983, les critiques furent nombreuses et les appréciations diverses, y compris de nos collaborateurs, notamment sur le son, sur les sélections. Y’avait trop de ceci, pas assez de cela. À chaque nouvelle édition, nous nous sommes efforcés de nous améliorer. Peu à peu, le petit milieu des squats afro-antillais s’est intéressé à ce que nous faisions. Certains disaient, jalousie faisant : « Votre truc, c’est un truc de Blancs ». Comprenez : ce n’est pas sérieux, c’est bidon… Bref, très vite, histoire de nous renouveler, nous sommes allés prendre des contacts au squat rue de Flandre pour proposer des invitations à toaster, même si les mecs n’étaient pas vraiment au point. On a donc rencontré le tout débutant Yod, Ti Em’ et son look élégant de Gregory Isaacs parisien, Jackie, futur Super John, que l’on croisait déjà dans les concerts… Jah Can aussi, de la Dominique, un des rares anglophones de la bande. Tous furent à chaque fois payés. Des sommes relati- vement modestes, mais à coup sûr c’était leur premier cachet.

702-didier-v-itw-02 702-didier-v-itw-04 702-didier-v-itw-03 702-didier-v-itw-04-bis Jahcan – Sound des Panoyaux – 1983. (Gugus-Archives)


Vous avez fédéré beaucoup de monde avec le sound de la rue des Panoyaux. Ta compagne, Marie Vaneetvelde, était photographe. Elle est devenue témoin grâce à ses nombreux clichés…
Oui, elle faisait de la photo, pas en tant que professionnelle, mais elle a photographié pas mal ce petit milieu, ces années-là. Et donc lorsque nous avons mis sur pied le sound, son rôle essentiel a été de documenter nos soirées.

Faisais-tu aussi de la photo ?
À l’occasion oui, avec un appareil bon marché genre Instamatic. Essentiellement pour la couleur. Marie s’occupait du noir et blanc dont elle assurait les développements et les tirages papier.

À la même période, d’autres sound systems naissants à Paris, faisaient date. Les fréquentais-tu ?
Les autres sound systems sont arrivés après, l’année suivante. Celui de Pablo notamment. Ou le Kwame N’Krumah Sound System… Tout cela s’est mis à exister à partir de 1984. Je ne peux pas dire que je les fréquentais. Après nous, la scène s’est un temps déplacée du côté de Montreuil, fin 1983. Également des tentatives au Quai de la Gare dans le XIIIème où un pote, Peers, possédait un local et tentait de lancer les premiers sounds naissants. Je pense à Dread Lions Sound System.

Le disquaire Blue Moon a ouvert l’année suivante, connaissais-tu Lord Zeljko ?
Blue Moon a ouvert ses portes au métro La Fourche en juin 1982, six mois donc avant notre première date. Les nouveautés discographiques en provenance de Londres et de la Jamaïque, il n’y avait que chez eux qu’on pouvait les trouver. C’est aussi pour cette raison qu’après avoir fait nos preuves, nous avons invité Jean Cotton, le boss de Blue Moon, pour qu’il puisse nous faire profiter des merveilles à peine sorties du four, qu’il recevait hebdomadairement. Des maxis surtout, le format les plus commode pour nous… On laissait vivre le morceau avant que le deejay ne parte en impro… Zeljko, vendeur chez Blue Moon, c’est bien des années après. Nous nous sommes croisés à plusieurs reprises à Radio Aligre et aussi au magasin lorsqu’il officiait derrière le comptoir. J’ai toujours apprécié son enthousiasme et sa chaleur. Le contraire de certains vendeurs pisse-froids et vaguement méprisants qu’on se coltinait parfois.

Comment réalisiez-vous vos flyers ? D’autant qu’à l’époque il n’y avait pas Photoshop… Et où les distribuiez-vous ?
Déjà on n’appelait pas ça des flyers. C’est la culture techno qui a importé ce terme. Mais oui, nous tirions des affichettes format A4, ou le quart de ça, selon les besoins. Les unes collées sur les murs de la ville. Les autres distribuées de la main à la main, ou plus rarement laissées en dépôt dans quelques boutiques. Il y avait deux graphistes dans la bande. Ange, dessinateur BD, l’auteur de plusieurs affichettes. Et Mick Hawthorne, artiste londonien et amateur de reggae depuis toujours. Je ne suis pas allé chercher plus loin. Lui m’envoyait ses dessins par la poste et je m’occupais de la maquette de l’affiche. Plus Letraset et photocopies que Photoshop en effet.

Votre démarche était sociale ou uniquement festive ?
Je ne sais pas trop comment répondre à ta question. Je crois qu’essentiellement on avait envie de faire vivre et de partager cette musique dans l’espace urbain. Le reggae ne peut pas se contenter du walkman et de la consommation individuelle. On s’adressait malgré tout, et de fait, aux marginaux. Le mot aujourd’hui ne veut plus dire grand-chose mais à l’époque cela avait encore un sens. Ce que l’on appelle aujourd’hui les minorités, comme les communautés arabes ou africaines, ne bénéficiaient alors d’aucune visibilité. La fameuse marche des beurs, c’est fin 1983, donc après. Il n’y avait rien pour nous d’intentionnel, mais, de fait, se retrouvaient au sound, des blacks d’Afrique et des Antilles, des beurs, des punks et fans de rock alternatif, ou simplement des auditeurs de radios libres… Les boîtes leur étant souvent inaccessibles, le lieu accueillait tout ce petit monde. Chaque édition attirait environ 300 personnes. On ne se marchait pas les uns sur les autres, il y avait de la place, une liberté totale, et il n’y a jamais eu le plus petit début d’incident ou d’embrouille, si ce n’est quelques tentatives de resquille.

Vos sources d’inspiration et vos fournisseurs de vinyles venaient-ils d’Angleterre ?
Nous avions nos propres disques. On faisait de nombreuses escapades à Londres où on s’approvisionnait. Parfois d’autres amis apportaient leurs collections. Nos inspirations ? Nous passions tout le reggae. Les chanteurs, les toasteurs, le dub, tous les styles… Du lovers au roots… De toute façon, pour la plupart des gens présents, c’étaient des titres qu’ils ne connaissaient pas. Selon les réactions du public, on variait. Parfois ça sifflait, ça protestait, et il fallait vite enchaîner avec un truc imparable.

Quand êtes-vous allés pour la première fois au carnaval de Notting Hill ? Y alliez-vous régulièrement ?
Notre premier Notting Hill Carnival avec Marie, c’était en août 1980. Nous avons continué à y aller durant quelques années, jusque 1989. Nous profitions du charme de la petite expédition, de nuit en ce temps-là, en train ou en car, puis la traversée en ferry…

Quels souvenirs gardes-tu de ce carnaval ? As-tu des anecdotes ?

Déjà le nombre de sound systems au mètre carré : c’était d’une densité unique. Mais le plus marquant pour moi c’étaient les steel bands, vraiment fabuleux. Le calypso de Trinidad c’est, dans ce contexte, quelque chose d’inoubliable. Peu d’anecdotes parlantes. Des vibes avant tout. J’ignore si c’est encore comme ça aujourd’hui. Je me suis laissé dire que ça a changé. Cela a pris une dimension d’évènement international de masse et forcément ça a perdu en authenticité.

702-didier-v-itw-09 702-didier-v-itw-08 702-didier-v-itw-05 702-didier-v-itw-06 Notting Hill Carnival – 1983. (Gugus-Archives)

702-didier-v-itw-07 M&D Records, Dalston Junction – London, 1983. (Gugus-Archives)


Es-tu déjà allé en Jamaïque ?
La Jamaïque est incontournable pour tout mordu de reggae. C’est là qu’est née cette musique, dans ce contexte social très particulier et il est difficile de l’apprécier, dans toutes ses dimensions et implications, sans avoir jamais mis les pieds sur l’île. Tu comprends intimement ce qu’est le dub lorsque te parviens, dans la chaleur d’une escapade au cœur des Blue Mountains, un rythme démultiplié qui s’enfuit au loin, là-bas, dans la vallée piquée d’antennes paraboliques… Je n’y suis allé qu’une fois hélas, avec Marie, durant l’été 1987, durant cinq semaines mais elles furent riches en sensations.

As-tu rompu avec les sound systems, le reggae ?
Ah non, le reggae, j’en écoute toujours. Une fois que tu es tombé dedans, c’est pour la vie. Même si j’ai tendance à davantage écouter les périodes historiques comme le ska, le rocksteady, ou le digital, plus que l’actualité. Mais je me tiens au courant. On me fait des compiles de singles, de nouveautés… Le reggae et la musique jamaïcaine en général, tu n’en as jamais fait le tour.

Jusqu’à ce que tu deviennes éducateur…
Non j’ai été éducateur à partir de 1982. J’ai continué à bosser dans le travail social jusque en 1995.

Es-tu resté en contact avec des personnes rencontrées pendant les années 80 ?
Ah, assez peu je dois dire. J’ai des contacts réguliers avec le père Burny, parfois à l’occasion d’expos sur le reggae… Sinon c’est vrai que de la période des années quatre-vingt, je ne vois plus grand monde. C’est sans doute l’effet de l’âge. Et puis on vit dans une société de plus en plus cloisonnée, c’est incontestable. Et la communication joue son rôle là-dedans. Bref, il y aura de moins en moins de gens qui auront connu les Panoyaux, canal historique.

Pourquoi as-tu arrêté d’acheter des vinyles ? Es-tu à l’écoute de la nouvelle génération ?
Essentiellement parce que je carbure au Cd. C’est lié à mes pratiques d’écoute. Passer des vinyles chez soi, devoir à chaque fois se relever pour retourner le disque, j’ai rompu avec ces habitudes. Je préfère me caler un Cd en mode repeat. Courir les boutiques de disques, je l’ai tellement fait… Ce rituel a perdu son charme pour moi. Mais comme je te l’ai dit, je reste curieux des nouvelles générations, surtout depuis quelque temps, avec l’émergence de ce qu’on appelle le nu-roots…

De nos jours ne penses-tu pas que les activités qui prennent de l’ampleur, notamment la culture sound system, perdent de leur essence ?
Oui, complètement. Problème de massification et de généralisation. Même en Angleterre ça n’a plus le même goût. Dorénavant les sounds sont sur la scène et dans la lumière. Ce qui n’était absolument pas le cas avant. Un David Rodigan est une vedette maintenant, comme si c’était un artiste. Ce qui est une incontestable dénaturation. Non, l’essence s’est plus qu’altérée. Et puis la house et la techno sont passées par là. Et c’est un tout autre esprit.

Marie Vaneetvelde est décédée relativement jeune. Afin de lui rendre hommage, as-tu déjà pensé à sortir un ouvrage avec ses photos ?
Je me suis surtout attaché à montrer son travail en ligne, puisqu’elle n’a pas eu le temps de le faire elle-même. Bien sûr, une édition papier serait souhaitable. Ce serait magnifique.

Connais-tu la scène vers chez toi ?
J’habite toujours Paris où il m’est difficile d’ignorer les manifestations diverses, les sound systems ou les « parties » dans les cafés alentours. Ce qui était fantasme ou utopie au début des années 80, est devenu réalité. Et ça fait un peu bizarre. Récemment, entrainé par des potes, je suis allé boire quelques Guiness au Saint-Sauveur, situé rue des Panoyaux.

As-tu déjà imaginé recréer un sound system ?
Ah non, impossible. Cela n’aurait pour moi aucun sens. Le contexte a changé du tout au tout. La chose est devenue majoritaire. Il serait d’ailleurs intéressant de dénombrer le nombre de sounds en France à l’heure actuelle. À mon avis, il y en a autant que de cafés…

Un dernier mot ?
Le reggae ne cesse d’évoluer et de prendre des formes et des appellations différentes. Les styles se suivent. On peut préférer certaines périodes à d’autres, le roots plutôt que le ragga, par exemple. Mais ce courant et cette culture restent passionnants à explorer, peu importe le biais par lequel on y accède. Que ce soit sur le plan historique, politique, sociologique ou artistique la Jamaïque reste l’île au trésor. Pour combien de temps encore ?

Par Supa Cosh… / Photos Marie Vaneetvelde.