Starwax magazine

starwax magazine

archivesmars-2016

INTERVIEW DIDIER FIRMIN AKA TIJO AIME

INTERVIEW DIDIER FIRMIN AKA TIJO AIME

Posté le

Déjà initié à la danse hip-hop il y a vingt ans, Didier Firmin prenait alors son premier cours de house danse. Depuis il en a fait sa spécialité. Il est, tour à tour, passé de danseur à formateur, chorégraphe et organisateur de soirées. Également connu en tant que Dj sous l’alias Tijo Aimé, il est l’un des pionniers de la culture house danse en France. Aujourd’hui, de nombreuses compétitions du genre se déroulent dans les battles hip-hop mais elles sont, avant tout, issues de la culture clubbing, à Chicago puis à Nyc, depuis les années 80. Explications, back in a dayz !


Quand et grâce à quel événement as-tu débuté la danse ?
J’ai débuté la danse à la fin années 80 par le biais de mon grand frère qui était déjà dedans. Ça se passait dans le quartier, dans le centre social culturel. Une à deux fois par semaine on s’entraînait là. Des années plus tard, en 1996 avec le groupe Unité-J aux Rencontres de la Villette, ce fut le premier évènement conséquent qui nous a permis de passer un cap. Il y avait tout le mouvement de Paris, tous les crews. C’était mon premier pas dans le milieu de la danse et j’avais dix-sept ans.

Pourquoi et combien de temps après as-tu eu le déclic afin de t’essayer au Djing ?
(Ci-dessous son dernier mix)

Ça s’est fait naturellement parce que je suis le dernier de la famille, j’ai deux grands frères. L’ainé était dans la danse et connaissait Dj Bronco. Mon frère Frédéric, le deuxième, était un producteur et Dj, un passionné de vinyles soul, funk, hip-hop. J’ai donc été bercé entre la danse et le Djing. J’imitais mon frère même si je dansais plus. Il y avait les platines à la maison. J’ai voulu faire des tapes hip-hop, puis en 1996 j’ai acheté mes premiers vinyles de house.



Quand as-tu découvert la danse house. Si je ne m’abuse, tu fais partie des premiers français à représenter et défendre la house danse en France ?
J’ai découvert la house dance au fur et à mesure, dans les clips américains de Mtv et autres chaînes. Milieu 90’, concrètement en 1995, là j’ai commencé à voir de plus en plus de danseurs qui dansaient sur de la house. C’était les mêmes danseurs que je voyais danser dans les clips hip-hop et house mais de manière différente. J’étais attentif à tout ça, il y avait des émissions telles que The Grim. En 1996 je savais que cette danse existait. J’ai participé à un workshop avec Archie Burnett, à La Villette. Il m’a mis sur le chemin. Puis j’ai fait des rencontres de personnes qui étaient aussi passionnées que moi, comme Tamaki Toriyabe et Rabah Mahfoufi. Puis après, en 1998, avec ces danseurs nous avons décidé de partir à Nyc pour nous informer encore plus sur cette culture. Nous avons rencontré des danseurs connus comme Brian Green et d’autres. Ensuite nous avons amené cela à Paris, et après en Europe.



Tu veux dire que Paris a été le lieu de passage pour la house dance avant le reste de l’Europe ?
Oui, clairement parce qu’en 96-97 nous étions un petit nombre de dix personnes à danser la house dance, nous nous connaissions tous. Ça s’est agrandit mais pas d’un coup. Jusqu’en 2000 nous n’étions qu’une dizaine ou quinzaine de personnes. C’étaient des danseurs hip-hop qui s’y sont intéressés. Comme je viens de te dire j’ai dansé, je danse toujours le hip-hop. Et après je me suis intéressé à la house. C’est un processus normal dans la danse de club. Ça s’est agrandit à l’Europe parce que nous sommes les premières personnes à amener les informations claires et à monter sur scène pour défendre cette danse qui a une forme assez spécifique de par ses jeux de jambes. Il y a eu beaucoup de critiques à cette époque… Après, en 2002, Bruce qui faisait partie de Ykanji, ma compagnie de danse, fonde « Le Juste Debout ». C’est le premier événement qui a promu la danse debout et il décide d’inclure la catégorie house. Comme, à cette époque, il n’y a pas énormément de danseurs house il me demande de participer. Rabah et moi, Zoer, Eric, et d’autres danseurs on participe tous pour faire la catégorie house. Et, à partir de ce moment, ça fait effet boule de neige. L’événement commence à être populaire, deuxième édition, troisième édition, encore plus de monde, après on connaît le parcours et aujourd’hui on est à Bercy. En fait je l’explique comme cela : c’est l’époque de la démocratisation d’Internet donc l’information devient plus accessible à tous, donc les européens s’intéressent à cette forme de danse alors qu’il n’y avait des battles que pour les breakers. La house est accrochée au hip-hop, on arrive au bon moment, il y a une vraie promotion de cette danse. Et là, on commence à être invité, nous acteurs de cette discipline, à donner des cours dans toute l’Europe, dans les pays scandinaves et en Russie.

Mais aux États-Unis ça existait déjà, parles-nous des débuts ?
La house musique et la house danse sont nées à Chicago, ça on le sait. Après ça s’est aussi propagé à Nyc. Il y a un style de house à Chicago et à Nyc. Mais ça s’est réellement plus développé à Nyc. La forme de house dance telle qu’on la voit dans les battles, sur scène, ça vient de Nyc depuis la fin des années 80. Les origines viennent du disco, et de plusieurs formes de danse dont le lofting. Franky, Archie Burnett et Bravo ont vécu l’époque du Paradise Garage, du Loft. Ils sont les danseurs qui sont à l’origine de l’essence de cette danse. Que l’on appellera plus tard lofting, du club Loft, ce n’est pas un hasard. Après, au sein de la génération suivante, il y a la regrettée Marjorie, décédée il y a déjà plus d’un an, Kalif, Brian « Footwork » Green et tout le crew Dance Fusion.

Quelle est la singularité de la house dance par rapport à d’autres danses hip-hop ?
La house danse prend son essence dans ses jeux de jambes. Il y a des influences qui sont africaines, des claquettes, du woofing, au sol de la capoeira, du lindy-hop aussi. C’est vraiment toute l’histoire afro-américaine et latino qui est mise en avant dans cette manière de danser, le jazz aussi. C’est un métissage de toutes ces danses, et bien sûr du hip-hop. Quand je dis hip-hop c’est ce qu‘on appelle, nous, la hype. Il faut comprendre que les danseurs hip-hop allaient dans les clubs house. Les danseurs hip-hop découvraient des steps (pas de danse, Ndlr) et ils les transformaient en version hip-hop. Et c’est vraiment cette génération qui est l’essence de cette danse telle qu’on la voit aujourd’hui. La house dance c’est un mot qui est venu dans les années 90. Avant cela, ça s’appelait clubbing, tout simplement.

« LES FRANÇAIS N’ONT PAS
LA CULTURE DE LA DANSE
EN CLUB. »


Quand et pourquoi as- tu décidé de créer les soirées Atmosphère ?
J’avais une sorte de frustration et j’étais nostalgique de ce que j’avais pu voir dans les soirées Shelter, Dance Hall, Legends et autres à Nyc. Il y avait une communion entre tous les clubbers qui dansaient. Ils n’étaient pas tous des danseurs prodiges mais des clubbers qui vivaient, s’exprimaient, criaient, chantaient, dansaient… Ce truc festif je voulais le retrouver à Paris car il y avait l’essence, les danseurs et ça faisait un moment que l’on fréquentait les clubs, les soirées Respect au Queen, les soirées Légend au Rex Club de Dj Deep, en 1997. Nous étions un groupe de vingt, trente personnes et je me suis dit c’était le moment de développer ensemble ce genre de soirée propre à la France et à Paris, qui pourrait être notre style de vécu de club. J’y tiens, c’est pour cela que je continue aussi ce projet. Notre façon d’être, de ne pas être les mêmes qu’à Nyc. Socialement ce n’est pas la même chose. Nous ne pouvons pas faire une copie : nous sommes des français, des parisiens. Je pense que nous avons tous les ingrédients pour faire, que ça soit communautaire dans le fond, ou autrement. Sauf qu’il y a tout cet aspect de la danse et la France n’était pas prête. Il y a eu toute une éducation à faire. Les français n’ont pas la culture de la danse en club. Nous sommes confrontés à cela. Aujourd’hui nous sommes en 2016, les gens comprennent mieux, ça se développe.



Justement, je pense que les cercles de danse dans une soirée c’est sympa. Mais ne trouves-tu pas que ça peut refroidir les danseurs non initiés qui deviennent plus spectateurs ?
Je suis tout à fait de cet avis. Bien sûr ça refroidi les non danseurs. Cette forme de cercle vient du hip-hop, nous n’allons pas faire l’origine du cercle car c’est plus ancien. La façon house de s’exprimer dans les clubs n’est pas nécessairement autour d’un cercle, il peut se faire, il se fera naturellement, mais il va vite se diluer. C’est une problématique car ça peut plomber une soirée parce que les non danseurs peuvent être impressionnés, avoir peur. Mais les personnes non danseurs sont, pour moi, tous des danseurs, à partir du moment où ils peuvent taper du pied le beat, un et deux. Il faut qu’ils se mettent en tête qu’ils doivent vivre à leur façon la musique sans être intimidés. C’est cela la culture house, vivre le club pour soi. Et en France nous sommes beaucoup dans le jugement. De l’autre côté les danseurs en profitent pour s’exposer, pour en faire trop aussi. Il y en a beaucoup, parce que nous héritons d’une époque où nous sommes autour d’un spectacle, des battles, donc nous sommes dans la performance. Les non danseurs le ressentent. Des deux côtés il y a quelque chose à régler.

Tu as déjà été invité en tant que Dj et danseur dans les soirées Mona de Nick V. En quoi ses soirées sont différentes des tiennes ?
Déjà le public n’est pas le même. Dans mon public de base, il y a plus d’initiés à la culture hip-hop et house. Le public de Mona est purement un public clubbing parisien qui s’ouvre à la danse et à la culture club house dans sa globalité, donc waacking, voguing et house danse. Pour mes soirées, c’est le contraire : le monde clubbing parisien est en minorité. Maintenant, dans la Mona, il y a beaucoup de danseurs qui viennent performer parce qu’il y a des moments pour performer. Ce qu’il a réussi à faire. Mélanger un peu plus les gens, c’est un objectif que nous avons en commun, nous en avons déjà discuté. Bien sûr la finalité c’est de mélanger tout le monde. C’est ce que j’arrive plus à faire lorsque j’invite des Djs américains mais je ne le fais pas tout le temps. Je suis plus dans truc Entertainment autour de la danse parce que j’ai une casquette de danseur. Il n’y a que Mona et Atmosphère qui savent faire ça.

Les genres relatifs à la street dance sont de plus en plus exposés, loin de la rue. Ne perdent-ils pas ainsi leur de leur essence ?
Non ils ne perdent pas leur essence. Comme tu le dis, ils sont exposés, mais ils viennent toujours de la rue. On sait bien qu’il n’y a pas beaucoup d’espace entre la rue et le club. Je pense que c’est une volonté de l’exposer dans d’autres lieux, sur scène.

Trouves-tu encore le temps de t’entraîner et arrives-tu encore à progresser en danse ?
Oui je m’entraîne différemment. C’est assez complexe, comme dans tout art. Pour la danse on a besoin de s’entraîner pour garder une forme physique. Tu as des moments où tu as envie de créer et d’autres pas. Il y a des artistes, ils sortent un album puis après, pendant deux ans, on les entend plus. On a aussi ces moments là en tant que danseur. Arrivé à une certaine maturité dans son art, il y a des moments où l’on est créatif et d’autre moins. On essaye de s’inspirer d’autre chose pour aller vers d’autres projets. Il y a des moments où l’on est sans, et d’autre où l’on est avec.

Aujourd’hui beaucoup de gens pensent que tout a été créé. Pouvons-nous imaginer que le hip hop est l’ultime danse regroupant toutes les danses depuis le début ?
L’ultime danse c’est le hip-hop, ouais (rires). On peut le dire, oui bien sûr parce que déjà Il y a beaucoup de disciplines dans la danse hip-hop. Et dans ces disciplines il y a des inspirations diverses qui sont latine, afro, jazz, de l’ordre du mime, de l’ordre de plein de choses. Même du classique, c’est nouveau il y a des b-boys qui essayent de mettre des pointes dans leurs danses. C’est une approche naturelle du hip-hop. Le hip-hop s’inspire de tout et de façon autodidacte. Les pointes que l’on verra dans la danse hip-hop ne seront pas les mêmes que celles pratiquées dans la danse classique.

Depuis le rock n’roll les danses se pratiquent seules, reflet d’une société individualiste. Penses-tu qu’il va y avoir un retour aux danses en couple ?
C’est là l’importance des danses de club. On ne reviendra pas à des danses de couple comme la salsa, le lindy-hop, le rock n’ roll… En fait la danse hip-hop se danse en couple, c’est bête à dire mais elle se danse en couple d’une autre manière. En face d’une meuf, oui quand tu vas à Nyc, ça danse comme ca. Dans les clubs on danse en couple. En se touchant comme pour le dancehall. Le hip-hop c’est très sensuel. Je répète, ici en France, on n’a pas la culture de la danse. Tu vas, pas plus loin que London, ça se danse comme ca. Il faut le comprendre.

Des morceaux qui ont retourné le cerveau ?
Il y en a beaucoup. Il y a des artistes que j’adore et que j’adorerai toujours comme Dego et Kaidi Tatham qui sont toujours là, en train de résister. Ils viennent de West London. Ils font ce que l’on appelle du broken beat ou new jazz. En hip-hop, en terme de prod, je suis resté (…) je ne veux pas dire old school…mais j’aime toute la Native Tongue. Jay Dee bien sûr. Et tous ceux qui s’inspirent de lui. Il y a Flying Lotus, Jdavey ,Spacek qui sont un peu psyché. En house je suis globalement dans des approches deep, afro, assez soulful, très funk ou encore un peu psyché comme Seven Davis Jr. Après j’adore aussi la techno, les prods de Berlin ou de Détroit, plus dub comme Echospace, DeepChord. J’écoute beaucoup de musique. J’adore aussi le jazz, Robert Glasper. Je ressens cet aspect un peu contemporain qui mélange l’essence du hip-hop et de la soul. Il est lié à des rappeurs tels que Mos Def. Tous ces univers sont liés, c’est ce que j’écoute et ça permet de créer en danse.

702-tijoaime-itw-02
Pour finir quels sont tes projets pour 2016 ?
Continuer les soirées Atmosphère, des projets chorégraphiques personnels. Avec mon collectif O’Trip House, nous avons une conférence, deux heures, sur l’histoire de la house. Nous l’avons déjà fait mais on veut encore le jouer à Paris. Prochainement nous serons en Suisse et en Italie. C’est important. Maintenant ça fait déjà plus de vingt ans que nous sommes là avec cette danse. Nous avons une double casquette, hip-hop et house. Il faut que la France soit avertie et qu’elle prenne conscience de cette culture. Parce que mine de rien, même si ça vient de Chicago et Nyc, nous somme en train de forger une particularité à la française.

Photos et interview par Supa Cosh…